mardi 20 juin 2017

Les lions indomptables

Passion pour la tauromachie, pour le meilleur et pour le pire. On souhaite toujours le meilleur, en toutes circonstances, tout en sachant que le pire est une éventualité, et que des destins peuvent basculer à n'importe quel moment.
Vivifiantes sont les images de la carrière d'Iván Fandiño, de ses triomphes et de ses coups d'éclat.
Mais quelle onde de choc depuis ce samedi 17 juin. Il y a de quoi être incrédule et groggy à la fois.
La colère, aussi, est un sentiment qui peut nous traverser quand on lit un certain, et même grand, nombre de commentaires et remarques abjects. C'est très dur, mais il faut tenter de faire abstraction. Il en est ainsi, à l'époque des réseaux sociaux, où malheureusement certaines personnes ont des avis sur tous les sujets et sur toutes les questions. Leur manque quand même peut-être à l'appel l'éducation et le respect.
Commenter et se prononcer, sans même parfois absolument rien connaître des tenants et des aboutissants d'une course de toros. Ce qui est très souvent le cas.
Reviennent à la surface tous les souvenirs d'Iván Fandiño. Dans un costume vert et or, ce mano a mano héroïque avec David Mora en 2011 à Madrid. Toujours dans la même arène, le couronnement de 2014 avec une estocade sans muleta qui permit à Fandiño d'ouvrir la porte la plus convoitée de la planète des toros.
Trois ans plus tard, un autre toro, de Baltasar Ibán, nous a rappelé la plus dure des réalités d'une arène.
D'une autre génération, Antonio José Galán, surnommé "El Loco", estoquait souvent les toros sans muleta. Dans une interview un jour, il confiait que sur environ 200 tentatives sans muleta, il fut blessé seulement quatre fois.
Galán, lui, est mort en voiture, un jour de l'été 2001, tandis qu'il rentrait de Bayonne où toréait son fils David Galán. Au cours de cette novillada matinale, Antonio José Galán avait reçu le brindis d'un jeune novillero sans picadors à l'époque : Manuel Escribano. Puis vint la stupéfaction, et l'annonce de sa disparition.
L'immense courage de Galán, celui de Fandiño, et de tant d'autres toreros, montrent qu'il n'y a pas que la technique et la rationalité en tauromachie. Loin de là. Existent aussi une énorme part d'imprévu, et des choses magiques, surpuissantes, qui dépassent la raison.
Se jouer la vie dans l'arène, loterie quotidienne des toreros. Tandis que d'autres individus rient aujourd'hui de destins tragiques et le font publiquement de façon obscène. Ceux-là, la plus grande chose qu'ils aient un jour pu risquer, ce sont certainement deux ou trois misérables euros en jouant au loto. Persuadés que cette loterie de l'argent les ferait changer de vie. Hypocrisie intellectuelle.
Le torero, lui, est conscient que sa vie est en jeu dès lors qu'il entre dans une arène. Un métier où il n'existe pas de limites au courage et à l'opiniâtreté.
Et c'est là que l'on voit toute la dimension de la tauromachie. Si elle a très certainement des aspects archaïques qu'elle ne renie pas, elle existe encore, elle fascine et elle plaît. Pour le meilleur et pour le pire.

D'Antonio José Galán à Iván Fandiño, il n'est pas question d'une somme calculée et misée. Chacun est à sa place, car ces êtres à part, eux, mettent leur existence sur le tapis de jeu. Lions indomptables qui dans les esprits ne mourront jamais...

Florent

dimanche 18 juin 2017

Il est parti...

Viennent en juin les jours les plus longs de l'année, où sortent des toros chaque week-end, et où le soleil et les sables des arènes deviennent de plus en plus chauds. Parfums d'été.
Hier, après avoir assisté à cette corrida des fêtes d'Aire-sur-l'Adour, c'était la nuit. Il est arrivé un malheur. Et il faut écrire, non pas à contre-coeur, mais avec passion et conviction. Écrire mais éviter les détails, le superflu, car maintenant, malheureusement, il est trop tard.
Dans la vie de tous les jours ou dans l'arène, je préfère conserver l'image vivante et rayonnante des gens. Au moment où l'on a vu Iván Fandiño tomber sur le sable, poussé par la corne du toro "Provechito", numéro 53, de Baltasar Ibán, on s'est dit que comme les autres fois, bien sûr, il se relèverait.
Je me souviens d'il y a dix ans, de ce vent de fraîcheur venu du Nord. Un jeune torero du Pays Basque, Iván Fandiño, sur le sable des arènes de La Brède en juin 2007. Il me semble qu'il s'agissait à l'époque de sa première corrida dans le Sud-Ouest. Face à des toros de Los Bayones, la technique était certes en rodage, mais en revanche, il y avait beaucoup de détermination et d'idées.
Un vent frais, tourbillonnant, venu du village d'Orduña, pas si loin de Bilbao. Un jeune homme, Iván Fandiño, parti de loin, car lorsqu'il était novillero, il accusait un véritable surpoids. Fandiño a lutté, et s'est imposé. Gagnant les luttes, une à une, face aux toros et aux blessures.
Un torero puissant, capable de retourner une arène en citant de loin un toro de Cuadri en 2011 à Madrid. Quel souvenir. Des estocades sans se soucier des possibles blessures, en volant sur les cornes des toros. Un Guardiola, et quelques années plus tard un Parladé, ce qui lui permit d'ouvrir la Grande porte des arènes de Las Ventas.
Un torero très apprécié, en Espagne, à Madrid, et aussi en France où il a connu le triomphe à de nombreuses reprises en quelques années à peine. L'image d'un torero puissant, comme invincible, avec la baraka l'accompagnant tout le temps. Une putain de force, capable de rivaliser en toutes circonstances. Et là, dans ce domaine, les souvenirs ne manquent pas.
Iván, souriant à l'extérieur des arènes, et au visage plus fermé une fois à l'intérieur, c'est un torero fort. La volonté d'embarquer, et de croquer tous les toros. Une envie de triomphe, si belle à voir, un vent de fraîcheur à un moment où l'on attendait un torero de cette catégorie. C'était lui.
Les défis n'ont pas manqué, comme ce seul contre six à Madrid au mois de mars 2015, remplissant complètement les arènes, mais qui se solda sans résultat malheureusement. Depuis cet échec, Iván a toujours eu des sursauts d'orgueil, une façon d'affirmer son terrain et sa présence.
Dans les rues, hier, près des arènes d'Aire-sur-l'Adour une fois la corrida terminée, les nouvelles se faisaient de plus en plus inquiétantes. Aucune envie de penser au pire, mais au fond de soi un cri strident. Ne pars pas Iván.
Torero, un mode de vie. L'année 2016 fut déjà endeuillée. Une profession où vie et carrière sont reliées, et peuvent s'arrêter au même instant. Hier, Iván a été cueilli et ne reviendra pas. Cigarettes et nuit blanche.
Cette issue, en tant qu'aficionado, c'est ce que l'on redoute le plus en se rendant aux arènes.
L'humain d'abord. Car le contraire serait effrayant.
J'ai repensé, dans cette longue nuit, à ce que Jacques Durand avait écrit à propos de la disparition de Christian Montcouquiol "Nimeño II" en 1991. L'écrivain avait cité Chateaubriand, et la phrase suivante : "sa mort l'a laissé en possession de sa force".

Christian Montcouquiol avait 37 ans. L'âge qu'allait avoir Iván Fandiño dans quelques mois à peine. Les aficionados, désormais, restent maîtres de sa mémoire, de ce qu'il a incarné, sa force basque, sa générosité en tant que torero de vérité. Et ce courage, cette détermination, qui au-delà de l'arène sont de véritables leçons de vie. Pour chercher de quoi éclairer les moments durs et les nuits. La nuit, la sienne est arrivée bien trop tôt. On a perdu bien plus qu'un torero. Iván Fandiño est parti et il nous manque.

Florent

(image du journal Sud-Ouest)

samedi 10 juin 2017

Raso de Portillo !

Après cette matinée pluvieuse, qui avait vu deux novillos seulement, Patrullito et Quitapenas, vendre très chèrement leur peau, on comprenait enfin pourquoi à la fois Vic-Fezensac et Céret avaient commandé du Raso de Portillo pour la saison 2017.
Il faut dire que l'an dernier, il y avait eu une très bonne sortie de l'élevage, à Hagetmau, ainsi qu'un novillo isolé à Parentis lors d'une course de Los Maños.
Parentis-en-Born où, en 2007 et 2008, la ganadería de Raso de Portillo se révéla en France, et connut deux sorties tonitruantes. Deux coups de tonnerre.
Je me souviens m'être rendu dans cet élevage, après ces deux sorties parentissoises, avec un ami de Bayonne. Le Raso de Portillo, situé près du village de Boecillo, est à peine à 15 kilomètres au Sud de Valladolid. Une forêt de pins, et la fierté de deux frères, José María et Iñigo Gamazo, de nous montrer leur élevage et tout leur troupeau, leurs toros de combat. À cheval, Titi Agudo était déjà le mayoral.
Un élevage atypique, car il y a toujours eu des toros sur ces terres de Boecillo depuis le XIIIème siècle, désormais entourées de zones pavillonnaires en briques.
Deux arènes de tientas, une ancienne et une neuve, et des toros et des vaches partout, dans la plaine ou sous les pins. De superbes toros, dont l'origine autour de l'encaste Santa Coloma est complexe à cerner et à définir.
Depuis, les frères Gamazo, José María et Iñigo, sont décédés à un an d'écart à peine.
Ils auraient été fiers de cette novillada vicoise. Une novillada qui aurait dû voir le combat de quatre novillos de Raso de Portillo. À cause des intempéries et de l'état très délicat de la piste, elle fut interrompue après le deuxième.
Mais quels novillos ! Quelle présence, quelle bravoure, quelle caste !
Patrullito le premier, face auquel Mario Palacios glissa en début de combat et prit peur (on le comprend) pour la suite. Il eut la chance d'être accompagné par une bonne cuadrilla. Au cheval, Patrullito alla trois fois, en poussant avec puissance et grande bravoure à chaque rencontre, bien contenu par Gabin Rehabi. Ensuite, Patrullito offrit des possibilités à la muleta, avec toujours autant de caste. Grande ovation à l'arrastre.
La sortie du deuxième, Quitapenas, que l'on voit à l'image, était un magnifique spectacle. Une allure incroyable pour ce novillo, ce guerrier, qui prit quatre véritables piques dont une fois en envoyant la cavalerie au tapis. C'est le novillero Miguel Ángel Pacheco qui s'y frotta, et fut très volontaire, devant même couper une oreille du fait de ses dispositions dans un tel contexte et après une estocade efficace. Hélas, le trophée ne lui fut pas accordé.
Seulement deux novillos combattus lors de cette matinée d'ouverture de la feria de Vic, mais c'était peut-être la course à ne pas manquer ! Au souvenir de Boecillo, des frères Gamazo, et des premières sorties à Parentis. L'histoire continue. Et comment !

Florent

(Image de David Cordero : Quitapenas de Raso de Portillo)

mercredi 7 juin 2017

La lidia d'Octave

Costume gris plomb et or soutaché de noir. Samedi à Vic-Fezensac, sous une pluie intermittente, c'était Octavio Chacón, torero andalou de 33 ans. Cela faisait un petit moment qu'il n'était pas venu dans une arène du Sud-Ouest, car sa dernière sortie eut pour cadre une novillada de Fuente Ymbro, en 2002 à Saint-Sever !
Octavio Chacón fait partie de la liste des toreros qui auraient pu échapper au regard l'aficionado, mais qui la trentaine venue, ont eu un déclic et se retrouvent de nouveau sur les affiches. Celui de Chacón remonte à la fin de l'année 2014, avec une corrida d'Escolar Gil dans la province d'Avila.
Il est toujours intéressant de regarder le parcours de ce type de toreros. Plus que des parcours, des modes de vie. Celui qui a conduit Octavio Chacón à aller toréer plusieurs fois par an au Pérou, à cause de contrats manquants sur notre continent, sauf rares exceptions.
Il n'est pas anodin qu'un torero aille au Pérou par passion, pour pouvoir continuer à s'habiller de lumières et à rêver de triomphes. Là où les toros sont plus petits, mais où certaines plazas culminent parfois à 3 ou 4.000 mètres d'altitude et sont souvent, pour ne pas dire toujours, dépourvues de blocs opératoires. Beaucoup de toreros espagnols, et même français, y sont allés en quête d'opportunités. Le Pérou des fortunes diverses. Celui de David Gil, matador espagnol surnommé "le torero des Andes", ou encore celui tragique de José Reina Rincón, assassiné et retrouvé sans vie au début de l'été 2002.
S'il continue dans la lignée de ses dernières sorties européennes, Octavio Chacón ne devrait pas avoir à se rendre au Pérou pour meubler ses saisons. Car il devient, petit à petit, un des noms indispensables dans le créneau des corridas les plus sérieuses et exigeantes.
Sa prestation face aux toros de Dolores Aguirre ce samedi a confirmé cette tendance.
La sensation d'un torero en forme, qui mise sur une lidia complète, et dont le sitio est tel qu'on a l'impression que rien ne peut lui arriver. Le début de combat face au deuxième toro de l'après-midi, Carafea III, plus tard honoré d'un tour de piste diversement apprécié, était un modèle du genre. Tout semblait parfait, l'accueil à la cape, la sérénité, et aussi de jolis détails, comme une demi-véronique et une revolera. Octavio Chacón, qui substitua Paulita dans le rôle du chef de lidia, mena à quatre reprises Carafea III face au picador Juan José Esquivel. Esquivel, fidèle picador de Rafaelillo, habitué aux batailles, dont celle de 2010 à Céret, dont reste aujourd'hui une mythique photo de François Bruschet, avec un cheval propulsé sur les cornes d'un toro portugais de Manuel Assunção Coïmbra.
La caste du toro de Dolores Aguirre, au pelage burraco, donnait une très grande intensité. À l'exception de l'emplacement de plusieurs piques, le quatuor toro, matador, picador, cheval semblait fonctionner à merveille. Ce fut un très grand tiers de piques.
Le brave Carafea III de Dolores Aguirre baissa d'un ton à la muleta, mais Chacón avait continué avec le même panache de lidiador, des cites de loin, un superbe remate de la main gauche à la fin d'une série droitière, entre autres. Peut-être que certains effets étaient de trop, en revanche, ce qui est certain, c'est qu'Octavio Chacón a toréé avec une immense envie et sans tricher. Comme les toreros en forme quand ils ont évacué tous les doutes. Et la façon d'entrer droit avec l'épée, au moment de vérité, était elle aussi sensationnelle.

Florent

(Image de Laurent Larrieu, Campos y Ruedos)

mardi 6 juin 2017

Mucho toro

En plein coeur de l'hiver, et au tout début de l'année 2017, parvenait dans les boîtes aux lettres le portrait de ce toro. Un cliché venant illustrer la carte de voeux du Club Taurin Vicois. Des voeux pour l'an 17, qui aurait pu être celui de la Charente-Maritime, de La Rochelle, de son Vieux-Port, et de sa brillante équipe à la tunique jaune et noire.
Mais c'est ce toro, qui d'ailleurs ne l'était pas encore à la date de la photo car né en mars 2013, qui procurait déjà forte impression. Jardinero, un toro de Los Maños, au pelage gris foncé avec plein de tâches blanches, comme son frère Salta Cancelas, vainqueur de la corrida-concours de Vic en 2016.
Los Maños, un élevage sérieux, propriété de la famille Marcuello, qui connaît depuis des années de grands succès dans de nombreuses arènes, mais qui a aussi eu l'an passé la douleur de vivre un drame, car c'est un toro de la maison qui a ôté la vie au matador Víctor Barrio.
Un toro qui aurait pu être de n'importe quel élevage, car le danger règne et plane chaque après-midi au-dessus des arènes. Mais il était de Los Maños. Terrible souvenir.
Si à l'image, Jardinero, toro de la région d'Aragon, imposait déjà la respect et faisait pressentir un sacré combat sur le sable vicois, on se demandait qui allait être le torero auquel reviendrait l'honneur et aussi la lourde tâche de le défier.
C'était pour Michelito Lagravère, franco-mexicain, pas encore 20 ans, à l'occasion de son retour sur les terres de son père. Il y avait également de quoi s'inquiéter, car on ignorait le niveau technique que pouvait afficher Michelito dans un tel contexte, lui qui a essentiellement fait carrière outre-Atlantique et n'a pas tant toréé que cela en Europe.
Et les doutes n'étaient pas infondés. C'était bien trop tôt.
En piste, Jardinero de Los Maños a confirmé ce qu'il laissait présager sur une seule image. Un présage que l'on peut annoncer en deux termes, ceux d'une expression espagnole : Mucho toro. Ce qui signifie littéralement "beaucoup de toro", mais désigne plus précisément un toro avec plus de présence, de force et de caste que la normale, et face auquel être à la hauteur demande un grand effort.
Beaucoup de toro. Trop, beaucoup trop pour le jeune Michelito Lagravère, qui il y a quelques années à peine était encore un enfant-torero devant des becerros.

Bronca pour le matador, après avoir eu à se défaire de Jardinero, un magnifique toro, imposant et très armé. Piqué quatre fois, et à une distance progressive, par le picador arlésien Gabin Rehabi lors d'un tiers spectaculaire. Superbement banderillé aussi par Felipe Peña qui reçut une légitime ovation. Et après la sonnerie annonçant le dernier tiers, Jardinero avait encore de la superbe, de la mobilité, de la caste, et surtout de l'émotion dans ses charges. Des caractéristiques difficiles à contenir dans la muleta d'un jeune torero, mais en tout cas essentielles à l'avenir de la tauromachie. Et tour de piste posthume pour Jardinero, car parfois ce sont aussi les toros qui triomphent...

Florent  

Sergio

Le drame ce week-end, ce n'est pas qu'il y ait eu un indulto polémique à Nîmes, pouvant éventuellement plomber le sérieux de la tauromachie et la dévaluer. Non, le drame, c'est que ce torero, qui n'a pas eu la carrière qu'il méritait, soit dans l'obligation d'y mettre un terme. 
Sergio Aguilar, torero au grand courage et avec beaucoup de pureté dans chacun de ses gestes, choses qu'il a notamment pu démontrer dans les plus grandes arènes françaises, et face à des toros de respect : Vic-Fezensac, Bayonne, Céret, Mont-de-Marsan, Arles, Dax...
Aujourd'hui, il décide de devenir banderillero dans une quasi-indifférence.

Florent

mardi 16 mai 2017

Solitude

Solitude le long des planches, comme celle de Paco Ureña à Madrid hier après-midi. Certes le valet d'épées vient pour constater l'étendue d'une probable blessure, mais le torero reste, tout de même, dans sa solitude. Le regard noir, fixé sur l'adversaire et le fil du combat.
On ne voit cela qu'en tauromachie, où lorsqu'un torero est touché lors de l'accueil à la cape, il s'accorde parfois un round d'observation. Toreros accidentés mais pas résignés, patients, et tentant de jauger leur propre force et leur capacité à revenir. Malgré une blessure aux ligaments du genou après avoir été "tamponné" contre les barrières par son second toro de Montalvo, Paco Ureña a attendu assis quelques minutes afin de poursuivre le combat.
Elle est rare cette image, mais pas pour autant inédite. Ce genre de situation a tendance à se produire plusieurs fois par saisons.
J'ai le souvenir d'un reportage de Face au Toril, d'une VHS, dans les années 90, à l'époque où les enfants n'avaient pas encore de smartphones ou de tablettes entre les mains. Seulement des Game Boy Color et des cassettes. Une VHS donc, que je me souviens avoir vu des dizaines de fois. Les arènes d'Arles comme toile de fond, et un novillero à la mode, Antonio Borrero "Chamaco", propulsé dans les airs par un exemplaire de Victoriano del Río. Année 1991. Chamaco était resté le souffle coupé, groggy, assis sur la bordure de la barrière pendant de longues minutes. Veillait en face de lui une caméra isolée, immortalisant ce moment exceptionnel qu'est la solitude d'un torero après un accrochage dont on sait qu'il se relèvera.
Hier, l'attente de Paco Ureña faisait penser à cela. A fortiori dans une arène, Madrid, où la blessure peut arriver bien plus vite qu'on ne le pense.
Paco Ureña était sérieusement touché au genou quand il est reparti combattre le Montalvo. Avec des statuaires, sans bouger, et peut-être la promesse d'un nouvel exploit. Il faut dire que le souvenir de sa faena d'il y a deux ans face à un toro d'Adolfo Martín est encore vif dans les esprits. Et ce, bien qu'il n'ait obtenu aucun trophée ce jour-là. Mais les naturelles d'anthologie sont restées.
Hier, ne quittant pas la piste malgré une blessure, des sifflets l'ont accompagné depuis les gradins. Incompréhensibles, mais de rythme soutenu tout le long de l'après-midi, donnant ainsi un sentiment étrange.
S'il tua mal à chaque fois, face à deux toros sans intérêt, Paco Ureña ne méritait en aucun cas ces sifflets.
Avec Curro Díaz et Alberto López Simón, il faut dire que les trois toreros étaient attendus comme des favoris par le public de Las Ventas. Eux qui pendant des années n'étaient que de simples outsiders.
L'après-midi, en fait, avait déjà déraillé depuis le combat du premier toro. Alors qu'il n'y avait même pas eu les deux piques réglementaires, le président décida de passer aux banderilles. Le toro fut fortement protesté aussi, mais pas remplacé, ce qui donna le ton, et déclencha la colère d'une partie du public restant sur ce détail pour tout le reste de la course.
Dans le chahut de ce premier combat, le toro de Montalvo, faible mais peu piqué, et court de charge aux banderilles, s'en alla cueillir le subalterne Lebrija, lui infligeant un grave coup de corne à la cuisse.
Chahuté fut aussi Curro Díaz, aussi bien au premier qu'au quatrième, malgré de la torería, de la personnalité, et une main gauche privilégiée. Il est vrai qu'il resta au final beaucoup de choses inabouties dans sa prestation. Le public madrilène lui reprocha son toreo de profil, son placement et sa distance. Dommage, car en étant plus centré et avec de meilleures épées, Curro Díaz aurait connu un tout autre après-midi. A son premier, il fut spectaculairement pris au niveau du gilet en portant l'estocade, comme à La Brède et à Céret l'an dernier. Une situation qu'il devra éviter à l'avenir, en travaillant les entrées avec l'épée, car dans ces circonstances les graves blessures ne sont affaires que de millimètres.
Quant à Alberto López Simón, il est apparu bien loin de son épopée triomphale d'il y a deux ans. Beaucoup de doutes, peu de technique, et certainement aussi beaucoup trop de courses dans son agenda par rapport à ses capacités, ce qui lui fait actuellement flamber son crédit auprès de l'afición.
Étrangement présentés étaient les toros de Montalvo, lourds mais souvent sans trapío. Manquant généralement de force et de caste. Le plus typé Montalvo fut le quatrième, "Escandaloso", un toro de cinq ans, au pelage noir avec des tâches blanches, massif avec près de 600 kilos. Il fut bravucón et permit des choses au dernier tiers, mais était loin du statut de grand toro.
Si la billetterie n'affichait pas complet hier pour voir six toros de Montalvo combattus par Curro Díaz, Paco Ureña et López Simón, il y avait tout de même 22.000 personnes. Ce qu'aucune autre arène en Europe ne peut contenir.

Florent

samedi 13 mai 2017

Francisco Javier Martínez "Paquiro" (Rétro 97)

On retrouve, dans une actualité récente, de nombreuses preuves d'une obstination allant à l'encontre de mémoires qui ont fait l'histoire de la tauromachie. Une obstination stupide, et qui consiste à dégrader des monuments symbolisant cette histoire. Les statues évoquant Manuel Montoliú à Valencia, Nimeño à Nîmes, Yiyo à Madrid. Ce qui au fond n'est juridiquement qu'une dégradation de biens situés sur le domaine public est incompréhensible.
Comme si le fait d'aller souiller des statues allait anéantir des mémoires et les pousser vers l'oubli. Peine perdue, toutes ces personnes, tous ces toreros, que certaines statues évoquent, resteront toujours dans la mémoire et le coeur de ceux qui, par passion, se sont reconnus dans leurs histoires. Et veillent à ce souvenir. D'ailleurs, on ne pourra pas nous empêcher de penser que vouloir toucher à la mémoire des disparus reste, tout de même, un aveu d'impuissance et de bêtise.
Les choses les plus fortes qui restent des disparus ne sont pas des statues, mais ce qu'ils ont accompli et incarné de leur vivant. Des choses qui doivent rester et se perpétuer.
En ce mois de mai, ce sont les 25 ans de la mort de Manuel Montoliú, grand banderillero de Valencia, qui a été matador, et qui un jour de grand soleil à Séville, alors qu'il était dans la cuadrilla de José Marí Manzanares, fut fauché d'un coup de corne irréversible par un toro d'Atanasio Fernández. Quelques mois plus tard, à la Maestranza, un autre banderillero, moins connu que Montoliú, reçut également un coup de corne mortel par un novillo du Comte de la Maza. C'était Ramón Soto Vargas.
L'histoire récente de la tauromachie est parsemée de tragédies, comme on l'a encore vécu l'an dernier.
L'habit de lumières, a première vue, est un signe extérieur de richesse, qui semblerait préserver des drames autres que ceux de l'arène, et éloigner de la précarité tous ceux qui le portent. Un cliché.
Il y a vingt ans mourait un jeune torero navarrais, Francisco Javier Martínez "Paquiro".
Tout, pourtant, avait de quoi le laisser à distance d'une telle issue.
Un début de carrière prometteur, car Paquiro, né le 10 juillet 1972, commença très jeune en tauromachie, et débuta avec picadors à l'âge de 17 ans. En 1991, il remporta le très prestigieux Zapato de Oro à Arnedo, et prit l'alternative chez lui à Pampelune l'année suivante. Âgé de vingt ans, en 1992, et avec deux contrats dans cette feria importante, sa feria !
L'alternative tout d'abord, des mains du Niño de la Capea, et un grand triomphe quelques jours plus tard, avec deux oreilles coupées à un toro du Comte de la Corte. Entre autres contrats, en cette année 1992, il fut à Floirac, le témoin d'alternative du sévillan Domingo Valderrama.
Francisco Javier Martínez "Paquiro" était un torero de Navarre, une région si dépaysante et surprenante pour de nombreux aficionados français qui s'y rendent.
Paquiro a été matador de toros pendant cinq temporadas, jusqu'en 1996, faisant partie du convoi de toreros européens allant au Pérou en quête de corridas, pour accomplir leur passion.
Le 23 septembre 1997, la police de Navarre retrouva Paquiro sans vie dans son appartement de Pampelune. Il s'était suicidé.
Cette année-là, il avait débuté une carrière de banderillero pour le compte du jeune novillero aragonais Luis Antonio Gaspar "Paulita". Paulita que l'on retrouvera souvent sur les affiches cette année, car il est, vingt ans plus tard, un torero aguerri.

Triste issue fut celle de Paquiro. Mais comme pour tous les autres hommes qui ont risqué leur vie face aux cornes, et sont partis prématurément, le souvenir perdure et doit rester, forcément.

Florent

vendredi 12 mai 2017

Collector

Une seule corrida figure au programme ce week-end en France. Elle aura lieu ce dimanche 14 mai à Vauvert dans le Gard, avec six toros de Prieto de la Cal pour Francisco Javier Sánchez Vara en solitaire.
Une affiche que garderont certainement les collectionneurs en tout genre, puisqu'il s'agira de la première corrida sous la mandature d'Emmanuel Macron.
Sánchez Vara réalisera ce dimanche un beau défi, car ce n'est pas une mince affaire que de s'enfermer face à six toros de Prieto de la Cal, avec plusieurs très beaux exemplaires, comme celui-ci, sur cette photo de Julie Bérard prise dans les corrales d'Arles.
Néanmoins, au-delà du geste, on remarque malheureusement que Vauvert traîne comme un boulet une malédiction. Celle des affluences pour les corridas et novilladas dans ses arènes. 500 personnes au cumulé pour deux novilladas piquées sur une même journée en juillet 2015, à l'occasion d'un trophée José Marí Manzanares qui ne fut pas réédité ensuite. Manolo Vanegas, au final, en aura été le seul vainqueur.
Il y eut aussi, à l'automne dernier, un seul contre six du torero gardois Camille Juan, avec des toros de Fernay et Gallon, pour la bonne cause, et au prix d'entrée imbattable d'un euro. Là aussi, hélas, les arènes n'enregistrèrent qu'une moitié d'entrée, alors que le but caritatif ainsi que le tarif avaient de quoi faire espérer mieux.
Vauvert est peut-être l'une de ces arènes dont les gradins se peuplent plus facilement quand il est question de tauromachie camarguaise. C'est également le cas de Beaucaire, entre autres.
Dimanche, Sánchez Vara effectuera donc ce geste curieux (car il n'a jamais toréé à Vauvert et n'a pas de lien particulier avec cette arène) mais valeureux, en affrontant six toros dont une majorité de jaboneros. Avec l'espoir aussi d'avoir des gradins suffisamment garnis.

Florent

Toro de cinco, torero de veinticinco

Ouverture de la plus grande des ferias hier soir, avec de la pluie, un temps frais (11 ou 12 degrés), et une entrée faible par rapport à la norme habituelle des corridas de San Isidro : seulement une moitié d'arène.
Tous âgés de cinq ans et demi minimum, les toros de La Quinta, aux armures fines et très pointues, ont généralement été durs. Il est par ailleurs difficile de retrouver dans les archives de ces dernières années une corrida aussi compliquée provenant de cet élevage. Avec plusieurs toros mansos dans la lidia, fuyant les capes ou les chevaux, voire même se défendant à la pique avec la tête bien au-dessus des étriers.
David Galván, trop facilement en proie à son adversaire, manso, dangereux et qui ne fut pas assez piqué, fut soulevé dans les airs pour un accrochage qui paraissait inévitable. Comment son entourage a-t-il pu le laisser se découvrir de cette manière, sans espoir de succès et devant une blessure certaine : traumatisme crânien et fracture du coude.
Les deux autres toreros ont dû estoquer trois toros. Alberto Aguilar, avec un premier toro noble sur la corne gauche, puis celui de Galván, et enfin un dernier compliqué. Javier Jiménez quant à lui a touché un lot varié, réalisant une faena sans écho face au troisième et s'éternisant avec l'épée (le troisième avis était proche) au sixième.
C'est au cinquième, "Temeroso", un La Quinta fuyard en début de combat, désarmant plusieurs fois les banderilleros, exigeant, au danger sourd, mais à la corne gauche vibrante, que Javier Jiménez est allé chercher des naturelles plus que valeureuses... comme en atteste cette image.
Il y avait dans le callejón, son frère Borja Jiménez, également matador, ainsi qu'Espartaco comme mentor. Javier Jiménez salua mais aurait pu avoir une récompense supérieure si son puntillero avait été plus adroit. Il a en tout cas justifié le dicton "Toro de cinco, torero de veinticinco". À peu de choses près, puisqu'il en a 26. Mais dans l'esprit c'était cela, avec des naturelles exposées et de très beau tracé.

Florent