samedi 19 janvier 2019

Chamaco


A Arles, le 21 avril prochain, pour sa réapparition après quasiment vingt ans éloigné des arènes, Antonio Borrero "Chamaco" a déclaré qu'il avait choisi un habit "de couleur sobre et sérieuse". Certainement différent de ce bleu électrique intégral qu'il portait au début des années 90.
On dit qu'il faut réserver de nombreuses places aux jeunes sur les affiches d'aujourd'hui, et que les revenants, parfois, sont trop nombreux. C'est bien vrai.
On ignore si ce retour de Chamaco aura des lendemains. Il était à la fois apprécié et critiqué à sa grande époque, il y a plus de vingt-cinq ans. Certains lui reprochaient que le sens du spectacle prédominait sur le reste.
Mais s'il y a au moins une chose qu'on ne peut absolument pas lui enlever, c'est qu'il a attiré beaucoup de monde aux arènes.

Florent

lundi 14 janvier 2019

La Puebla del Río

 Souvenirs de La Puebla del Río, au bord du Guadalquivir, dans la province de Séville, où va s'ouvrir ce samedi 19 janvier la saison taurine 2019 en Europe.
Morante de la Puebla y organise, pour la cinquième année d'affilée, une journée taurine, avec un encierro et une novillada sans picadors dans une arène portative installée calle Manuela Álvarez.
Une course à La Puebla del Río aussi tôt dans la saison, cela pourrait étonner, mais ce sont les fêtes de San Sebastián, saint-patron du village.
À La Puebla, la "Huerta de San Antonio", propriété de Morante, fait beaucoup parler ces dernières semaines. Elle a été taguée au mois de décembre, après que le torero ait affiché son soutien au parti politique Vox. Et ce matin, lundi 14 janvier, elle a partiellement été incendiée, sans que l'on ne connaisse pour le moment le motif exact, une enquête de la Guardia Civil étant en cours.
C'est une finca surprenante, car elle est vraiment collée au village, possède une petite plaza de toros... et un terrain de football !
En parcourant les rues de La Puebla del Río au printemps dernier, alors que le thermomètre dépassait largement les trente-cinq degrés, il y avait de jolies couleurs à apprécier. Le vert et blanc d'une peña du Betis Séville, et des symboles rappelant que l'on était à La Puebla del Río, fief de Morante. Entre autres, une affiche XXL de la réapparition du torero à Jerez de la Frontera le 12 mai 2018.
Morante de la Puebla avait entamé un retrait éphémère en août 2017 sur un coup de tête et après une grosse bronca écoutée aux arènes du Puerto de Santa María...

Florent





mercredi 9 janvier 2019

Diego de Arnedo


Beaucoup de toreros possèdent un lien particulier avec la France. Triomphes ou dates clés de leur carrière. En nombre d'arènes pourtant, et en proportion, la France ne représente qu'une région taurine d'Espagne.
Pour Diego Urdiales, ce lien, c'est l'alternative, prise le 15 août 1999 à Dax. Paco Ojeda comme parrain, Manuel Díaz "El Cordobés" comme témoin, et des toros de Diego Puerta. Il y a vingt ans.
Cette corrida, Urdiales ne devait d'ailleurs pas la toréer, car il remplaçait ce jour-là Guillermo Marín, forfait, et qui lui-même devait prendre l'alternative.
Cela faisait déjà un moment en 99 que Diego Urdiales était dans le circuit, puisque dix ans auparavant, en 89 à Floirac, et âgé de quatorze ans à peine, il toréait en novillada sans picadors, et se faisait annoncer "Diego de Arnedo" sur les affiches.
Dax, peut-être, songera à fêter les vingt ans d'alternative de Diego Urdiales. Il n'a, pour autant, jamais entretenu une grande histoire avec ces arènes, car il n'y a toréé que cinq fois depuis son alternative. Un succès face aux toros de Victorino Martín, et un autre nuancé devant une corrida de Pedraza de Yeltes (trois avis à son premier toro et deux oreilles à l'autre).
Carrière atypique de Diego Urdiales, qui torée peu. Sept corridas seulement en 2018.
Torero de La Rioja, il avait gagné le prestigieux Zapato de Oro chez lui à Arnedo en 1998. Quand on retrace sa carrière, on remarque que trois arènes l'ont aidé à se maintenir et à garder l'illusion pendant des années. Les trois principales arènes de sa région : Arnedo, Alfaro et Logroño. Car Urdiales a déclaré récemment qu'il avait failli arrêter sa carrière. En 2006, par exemple, il n'avait participé à aucune corrida.
Austère, c'est un torero que l'on n'a pas toujours vu au mieux. Parfois poissard, parfois flemmard dans les corridas dures, et se plaignant aussi d'être privé d'opportunités par un système lui barrant la route.
Pourtant, il est resté au service de la tauromachie, en se préoccupant même du futur, puisqu'il suit de très près le prometteur Tomás Campos, jeune matador qui est son protégé.
L'avantage d'Urdiales, qui a déjà 43 ans, c'est que l'on ne peut pas accuser les empresas de l'avoir surprogrammé. Et l'on ne peut pas non plus dire qu'il est un torero que l'a trop vu.
Il a su se faire rare. Et c'est certainement de Bilbao que sa carrière est repartie de l'avant. Une plaza où pourtant il n'est guère évident d'obtenir deux oreilles à un même toro.
Mais elle semble être sa plaza de prédilection des dernières saisons.
En 2010, il avait même été appelé à trois heures de l'après-midi pour y remplacer au pied levé Miguel Ángel Perera ! Diego Urdiales avait assuré la substitution avec panache, lui qui avait ce jour-là dû s'habiller en vitesse... dans l'infirmerie !
Mais Bilbao, pour lui, c'est avant tout un triple triomphe face à trois corridas d'Alcurrucén. Trois oreilles en 2015, deux oreilles en 2016, et trois oreilles en 2018. Trois sorties en triomphe en quatre ans.
Et le fait que l'immense Curro Romero lui ait affiché son soutien a également permis de lui donner espoir. Car Curro Romero a affirmé que parmi les toreros en activité, Diego Urdiales était celui qui lui rappelait le plus son concept quand il toréait encore, lui donnant ainsi l'envie de se déplacer aux arènes. Un tel compliment, ce n'est pas rien !
En 2018, si Diego Urdiales a peu toréé, c'était à chaque fois pour des grands soirs. La consécration de sa carrière, ce fut cette corrida du mois d'octobre à Madrid, pour une feria d'automne qui avait été composée par le biais d'un tirage au sort !
Les toros étaient de Fuente Ymbro, et ceux destinés à Urdiales s'appelaient Retama et Hurón. Cela soufflait fort en début de course sur Las Ventas. Cela obligea Diego Urdiales à toréer avec patience et à des endroits précis de l'arène, moins exposés au vent. La torería, le classicisme, le relâchement, l'inspiration et une grande épée firent le reste. Une puis deux oreilles.
Et quand la grande porte s'ouvrit, sur la calle Alcalá, il faisait nuit, car c'est une norme des corridas de fin de saison. Pour Diego Urdiales, qui aurait pu mettre un terme à sa carrière quelques saisons auparavant, il n'était pas vain d'avoir attendu.

Florent

samedi 5 janvier 2019

La Bélugue

Au printemps dernier, au Mas de la Bélugue, l'exposition sur les 150 ans d'histoire de la ganadería Yonnet était toujours visible. Elle avait été érigée en 2009 par Laurent Giner, dernier président de l'ANDA (Association Nationale des Aficionados), pour retracer le siècle et demi de toros au nom de Yonnet. Un sacré travail, avec plein de documents intéressants, des affiches inédites, et aussi des têtes de toros célèbres de la maison.
Il faut remonter à 1859 et à Joseph Yonnet en ce qui concerne la création de l'élevage. Une date quasiment aussi ancienne que celle de la toute première corrida célébrée en France, en 1853.
Yonnet, dans le monde de la tauromachie française, c'est plus qu'un symbole. Et puis, il y a l'emplacement géographique de la ganadería, le Mas de la Bélugue, tout au bout de la Camargue, avec la proximité des étangs et de la Méditerranée. Et aux portes du village de Salin-de-Giraud, à l'architecture si particulière, et dont les briques font penser à celles du Nord de la France.
L'expo, qui est toujours en place, remonte donc à 2009. Une année où pour la famille Yonnet, il y avait notamment eu une corrida complète à Lunel. Et aussi un magnifique toro pour la corrida-concours d'Arles, "Blanquet", de pelage blanc, qui avait été offensif, âpre et passionnant.
Dix ans après, s'il y a encore des toros à La Bélugue, Hubert Yonnet, le maître des lieux, s'en est allé entre temps, et a été célébré dans la plus grande tradition camarguaise.
En tant que ganadero, il fut le premier français à prendre l'ancienneté à Madrid, en 1991, et à se présenter dans de grandes arènes d'Espagne.
Dans les prés de la Bélugue, au printemps dernier, attendait un sérieux lot de toros, de belle présence, à destination des arènes d'Alès. Mais à cause des intempéries, il ne fut jamais combattu.
Actuellement, c'est Charlotte Yonnet, la petite-fille d'Hubert, qui assume le lourd héritage, et mène l'élevage et deux fers différents (Hubert Yonnet et Héritiers de Christophe Yonnet), avec comme mayoral David Fournier.
Cette année, ce sont les 160 ans d'histoire de l'élevage. Espérons que certaines arènes sauront la fêter et l'entretenir. En souhaitant voir encore longtemps des toros de Yonnet franchir des portes de torils.


Florent








dimanche 23 décembre 2018

Sébastien et Jean-Baptiste


Elle est belle cette image du journal Midi Libre. On y voit Juan Bautista et Sébastien Castella, presque symétriques, pour un même quite, alors qu'ils étaient novilleros. C'était un mano a mano.
Plus tard, il y en eut bien d'autres des "mano a mano" entre ces deux-là, en tant que matadors. Mais celui-ci est probablement le plus emblématique, car il s'agit du premier.
Depuis, Juan Bautista et Sébastien Castella ont mené leur carrière parallèlement, chacun de leur côté, en toréant tout de même ensemble à de nombreuses reprises. Presque vingt ans plus tard, on ne peut d'ailleurs pas parler de la carrière de l'un sans évoquer celle de l'autre. Indissociables.
Dans l'histoire de la tauromachie française, ils sont arrivés après Nimeño, et après une génération de toreros des corridas dures : Richard Milian, Stéphane Fernández Meca et Denis Loré. Ces derniers avaient partagé la même affiche le jour des adieux de Milian, en 2001 à Floirac.
Il ne viendrait en tout cas à personne l'idée de comparer ces trois générations, années 80, années 90 et années 2000. Des époques différentes, et les toros aussi.
Cette année, le jour de la corrida goyesque d'Arles dont il est l'organisateur, Jean-Baptiste Jalabert a annoncé la fin de sa carrière. Certes, il va encore toréer une corrida l'an prochain, mais ce sera la toute dernière.
Son parcours a des allures de prouesse, car quand il était novillero, il passait juste après El Juli, très en vogue à l'époque. Dans ce contexte, il était difficile de se faire une place et de se démarquer.
Comme Sébastien Castella, il débuta très jeune dans le toreo. Juan Bautista connut vite un grand succès, avec sa sortie en triomphe comme novillero en 1999 à Madrid. Avant de prendre l'alternative à Arles la même année, et d'enchaîner un grand nombre de corridas et de succès.
Pourtant, il décida sur un coup de tête d'arrêter sa carrière en plein pendant la saison 2003... et pour revenir presque deux ans plus tard.
Depuis, le torero arlésien incarne une forme presque imparable de régularité, avec énormément de technique, et une épée redoutable. Pour Sébastien Castella, on retient surtout le courage, le stoïcisme, et certainement davantage d'émotion dans son toreo. Alors que chez Juan Bautista, l'émotion, elle, est plus contenue.
Des styles différents, mais beaucoup de succès en commun. Jamais deux matadors français n'avaient par ailleurs autant toréé qu'eux.
Avec une particularité surprenante dans la carrière de Juan Bautista, celle d'avoir été épargné par les cornes des toros. Sauf une fois, en toute fin de carrière, puisqu'il reçut son tout premier coup de corne au mois de septembre 2018 à Logroño par un toro de Victorino Martín.
Depuis quelques années maintenant, Juan Bautista est empresario des arènes d'Arles, après que son père Luc Jalabert lui ait passé le relais. Pas encore 40 ans, toujours en activité dans l'arène, et déjà d'énormes responsabilités dans l'organisation. À Arles, mais pas seulement, et sûrement aussi dans d'autres arènes à l'avenir.
Juan Bautista et Sébastien Castella ont un palmarès enviable à Madrid. Trois grandes portes, dont une comme novillero, pour Juan Bautista. Et cinq pour Sébastien Castella, qui pour sa part est devenu un torero de Madrid il y a maintenant près de dix ans. C'est l'arène où on l'a vu le mieux toréer.
Pour Juan Bautista, si on a toujours pu remarquer sa régularité et sa technique, un aspect froid lui a parfois été reproché. Mais avec émotion cette fois, certainement l'une de ses plus grandes faenas eut lieu l'an dernier à Mont-de-Marsan. C'est la corrida de La Quinta à laquelle aurait dû participer le regretté Iván Fandiño. Ce jour-là, devant un toro qui n'était pourtant pas d'une immense bravoure, Jean-Baptiste Jalabert a déployé un toreo relâché, zen, et en plénitude. Une faena incroyable, et deux oreilles et la queue. Un triomphe parmi tant d'autres dans sa carrière, mais en impact et en émotion, celui-là était vraiment marquant.
Comme reste en mémoire cette novillada matinale du 15 août 1999 à Béziers. Sous un soleil de plomb. Un quite des deux novilleros face au dernier Juan Pedro Domecq. Un présage pour le futur, comme s'il était déjà écrit qu'ils allaient faire carrière. C'était il y a pratiquement vingt ans.
Ce matin-là, Juan Bautista et Sébastien Castella avaient coupé trois oreilles chacun. Comme si le destin n'avait pas voulu les départager.

Florent

mercredi 19 décembre 2018

Miraculé


L'histoire a vocation à se répéter. Toujours différemment, mais avec parfois bien des similitudes.
Dans les arènes, les graves coups de corne sont des faits qui marquent une saison. Ils sont le prix de l'engagement des toreros et de leur dur métier.
Cet automne, l'équipe médicale des arènes de Bayonne a été honorée à de multiples reprises pour avoir sauvé Thomas Joubert après une gravissime blessure lors de la corrida de Robert Margé du 1er septembre.
C'est souvent ainsi. Un après-midi d'été, ensoleillé, qui bascule. L'impression d'un ciel qui s'obscurcit. La blessure est grave, très grave. Comme celle de Thomas Joubert à Bayonne, la plaza de toros la plus à l'Ouest sur la carte de France.
En remontant dans les archives, on remarque des fois que certaines histoires ont été oubliées, alors qu'elles mériteraient d'être plus souvent évoquées.
En 1998, il y a vingt ans, la France avait été championne du monde pour la première fois. Et dans le même été, un autre matador avait reçu un très grave coup de corne dans une arène française. Cette fois, dans celle située la plus à l'Est.
Ces images de Daniel Chicot, parues à l'époque dans la revue Barrera Sol, accompagnent la chronique de la corrida qui a eu lieu dans les arènes romaines de Fréjus le 14 juillet 1998.
Le torero, c'est Conrado Gil Belmonte, né en 1976 à Algeciras. Une semaine avant Fréjus, il prenait une alternative de luxe dans les arènes de sa ville, avec Curro Romero et José Ortega Cano face à des toros de Jandilla.
À Fréjus, le destin l'envoie face à des toros portugais de José Pedrosa, qui s'ils n'ont pas des gabarits impressionnants, possèdent des pointes redoutables. Il partage ce jour-là l'affiche avec Stéphane Fernández Meca et Alberto de la Peña. C'est la corrida de sa présentation en France.
Gil Belmonte affronte en troisième position "Octogono" de José Pedrosa. Le drame survint en début de faena. Le toro le souleva, et lui porta un coup de corne à la cuisse gauche.
Inerte, les yeux révulsés, Gil Belmonte est emporté pratiquement sans pouls à l'infirmerie. Il s'agit d'un coup de corne de trois trajectoires, provoquant une immédiate et forte hémorragie, affectant la veine fémorale, et arrachant la veine safène. A l'infirmerie, l'équipe du docteur Christian Derbuel, d'un immense sang-froid, sauve le torero. Gil Belmonte restera dix jours à l'hôpital, dont trois en réanimation. Une terrible blessure, qui avait marqué la saison française 98.
La belle histoire, c'est que Gil Belmonte poursuivit sa carrière ensuite. Il retourna à Fréjus pile un an plus tard, le 14 juillet 1999, pour combattre une corrida de Peralta, et dédia son premier toro à l'équipe médicale qui l'avait ramené à la vie.
Entre temps, en octobre 1998, au cours d'un festival organisé dans les mêmes arènes de Fréjus, le docteur Derbuel avait affronté un novillo de François André, recevant à l'occasion une alternative symbolique des mains de Stéphane Fernández Meca et Curro Díaz. Le docteur Derbuel avait toréé avec une muleta appartenant à Gil Belmonte.
Bien des années plus tard, dans l'ouvrage "Pourquoi ils vont voir des corridas", Christian Derbuel évoquait sa passion pour les toros, et revenait forcément sur le coup de corne reçu par l'infortuné Gil Belmonte à Fréjus. "De ces terribles moments, je me souviens tout particulièrement de la main du matador agrippée à mon bras. De seconde en seconde, je percevais la force de sa main décliner".
Et de poursuivre, un peu plus loin, sur le pourquoi de cette passion. "En tauromachie, la mort et l'inconnue sont les deux invitées permanentes. Comme en médecine. Cela explique peut-être pourquoi beaucoup de médecins vont régulièrement aux arènes".

Florent

mercredi 28 novembre 2018

César Valencia


Peut-être faudra-t-il un jour songer, quelque part dans la France des toros, à ériger un monument en hommage aux toreros Sud-Américains. Tous, sans distinction, venus se jouer la peau dans nos arènes. De diverses générations, et dans bien des cas, avec peu de moyens... voire même pas un sou en poche. L'histoire récente de la tauromachie est jalonnée d'exemples de toreros d'outre-Atlantique venus briller ici.
De César Girón en passant par Morenito de Maracay, jusqu'à Manolo Vanegas, pour les plus récents. Plein de toreros, célèbres ou anonymes.
De la jeune génération, on a pu en voir beaucoup, du Pérou, de Colombie, du Venezuela, etc.
Récemment, j'écrivais qu'il était dur pour les novilleros de devoir affronter des novilladas fort respectables, d'un grand sérieux, avec dignité, et en connaissant parfois même le succès, pour au final une répercussion bien trop faible. Il y a forcément, dans le lot, des jeunes Sud-Américains.
Et parmi eux, il y a César Valencia, torero vénézuélien.
À dix-sept ans à peine, à l'été 2012 aux arènes de Mont-de-Marsan, pour la novillada des fêtes de Saint-Perdon, il procurait une forte impression en coupant quatre oreilles à une course de Baltasar Ibán. Mais il ne s'arrêta pas là, et confirma les années suivantes.
En 2013, Miura à Hagetmau (une oreille), Valdellán à Vic (une oreille), Cebada Gago à Carcassonne (quatre oreilles).
En 2014, deux oreilles à un novillo de Guardiola à Parentis, alors que cela faisait pratiquement dix ans qu'aucun novillero n'avait ouvert la grande porte de ces arènes. Il toréa de nouveau à Vic cette année-là, face aux Barcial, et fit le paseo dans d'autres arènes devant des courses réputées sérieuses.
Début 2015, il prit l'alternative chez lui au Venezuela. Et avec cran, et une expérience toute récente en tant que matador, il ne se défila pas au moment d'affronter les corridas les plus redoutables.
Valdellán à Vic-Fezensac, à peine trois mois après l'alternative. Une faena avec beaucoup de technique et du sérieux, et une autre périlleuse face au grand Cubano, qui l'envoya à l'infirmerie. Néanmoins, César Valencia fut à chaque fois récompensé d'une oreille lors de cette corrida et la blessure ne le découragea pas pour la suite.
Car quelques semaines plus tard, alors qu'il n'avait pas encore fêté son vingtième anniversaire, il avait à en découdre à Céret avec une imposante corrida de Juan Luis Fraile. Ce jour-là, il laissa une grande impression, et passa tout près d'un superbe triomphe à cause de l'épée.
Puis il toréa à Orthez face à une corrida de Valdellán où il se montra encore sous un grand jour et coupa un trophée.
En 2016, au printemps, à Aignan, devant des toros de Marqués de Albaserrada, il offrit de nouveau toute la panoplie précédemment démontrée : fraîcheur, sérieux, envie, immense courage, et la "garra", cette griffe qui motive pour s'accrocher au succès dans n'importe quelles conditions. Deux oreilles, et sortie en triomphe.
Il entra ensuite au cartel à Vic par la voie de la substitution, à la dernière minute, d'Alberto Lamelas. Malheureusement, ce jour-là, les choses ne se passèrent pas très bien, et il fut sérieusement blessé par le dernier toro de Valdellán. Sa dernière corrida en France à ce jour, avant que son nom ne disparaisse brutalement des affiches.
Depuis, il n'a toréé qu'une seule fois en Europe, une corrida au mois de janvier 2017, à Ajalvir.
Injuste oubli pour un jeune matador de 23 ans, qui a encore des choses à dire dans l'arène et doit être relancé. Car il faut se souvenir de ce qu'il a fait, de son mérite, de sa sincérité. Et si l'an prochain ou même à l'avenir, des organisateurs venaient à lui faire une place sur leurs affiches, ce serait légitime, comme un juste retour des choses.

Florent

(Images de Philippe Latour, Alexandre Blanco, Vuelta a los Toros et Terres Taurines)

jeudi 22 novembre 2018

Toro mystère


À chaque fin de saison, et parce que les moyens technologiques de l'époque le permettent, c'est l'occasion de découvrir ou de revoir plein de clichés de toros que l'on a pu voir au cours de l'année écoulée. En piste, aux corrales, ou dans leur milieu naturel.
Dans un lot de toros, ce n'est d'ailleurs pas toujours celui que l'on avait remarqué au préalable qui s'est ensuite détaché en piste.
Mais un très beau toro, ne serait-ce que sur une photo, on l'imagine quelques semaines ou mois plus tard. Son entrée en piste, et l'enthousiasme qu'il pourrait soulever.
L'hiver dernier, cet exemplaire de l'élevage de Juan Luis Fraile, Garbancito, numéro 8, faisait déjà forte impression en photos. Et ce fut certainement encore plus pour ses visiteurs. Un toro à la silhouette élancée, à la fin de l'hiver, et avec un berceau de cornes impressionnant. En imaginant aussi qu'il faudrait bien du courage à celui qui irait s'aventurer devant.
Vic-Fezensac et Céret semblaient être les arènes où il fallait être pour admirer ce toro. Et cela du fait d'un imbroglio. Vic-Fezensac dans le cadre d'une corrida-concours, et Céret pour une corrida complète de Juan Luis Fraile. Une situation complexe, où il semblerait que l'élevage ait dit oui aux deux plazas toristas les plus réputées de France. Deux arènes en porte-à-faux.
Pour l'aficionado, ce Garbancito faisait croître la curiosité. Et il faut dire que l'on était content, car il y a quelques saisons à peine, on ignorait même si l'élevage de Juan Luis Fraile allait de nouveau proposer un jour une corrida dans une arène.
Et puis, finalement, en 2015, à la grande surprise, deux corridas furent destinées à des arènes françaises, à Aire-sur-l'Adour puis à Céret.
Céret, où revenait cette année un lot complet de Juan Luis Fraile. Une corrida très sérieuse, typée, armée, dure et exigeante. C'est Sortijero, le numéro 9, un toro de cinq ans, qui a marqué l'après-midi sur le sable de l'arène catalane. Un combattant difficile, mais un sacré toro.
Et à Vic-Fezensac, il n'y eut pas de toro de Fraile pour la corrida-concours. Pas de numéro 8.
Au début du printemps, ce fameux Garbancito était retrouvé mort dans les pâturages par ses propriétaires. Ni Vic ni Céret. Un toro mystère.

Florent

samedi 3 novembre 2018

Mehdi de Barriol


Au mois de septembre, quelques jours après avoir toréé sa seule corrida de l'année 2018, l'arlésien Mehdi Savalli a annoncé qu'il mettait un terme à sa carrière de matador de toros. Son seul paseo, ce fut à Boujan, face à quatre toros des frères Gallon, dont un qu'il piqua, banderilla, toréa et estoqua lui-même.
Il est curieux de voir que l'annonce de sa retraite (pour devenir banderillero) ait été expédiée bien trop souvent en deux ou trois lignes, alors que son parcours mérite bien plus d'attention.
Quand la France taurine le découvre, il n'a pas encore l'âge de porter le costume de lumières. C'était sur Canal Plus France, à l'époque où la chaîne cryptée diffusait des émissions consacrées à la corrida. On pouvait découvrir Mehdi, 11 ans, tout jeune élève de l'école taurine d'Arles, et résidant dans le quartier populaire de Barriol. En voyant sa détermination, et l'envie de se donner pleinement pour la tauromachie, sous les yeux inquiets de sa mère, il y avait de quoi se dire que forcément on le reverrait un jour, dans une arène et non plus sur un écran.
Et le jeune Mehdi qui s'entraînait au toreo au pied de l'immeuble, a persévéré.
Une carrière courte mais intense en novilladas avec picadors, avec 76 paseos en un an et demi, un chiffre qui serait impossible à atteindre aujourd'hui. Et des succès partout, en France, dans le Sud-Est comme dans le Sud-Ouest, et en Espagne bien entendu. Avec comme recette de cette réussite une envie débordante, la présence dans tous les tiers, et des banderilles spectaculaires. Un vrai novillero.
Et puis, aussi, il faut dire que le destin de Mehdi Savalli a été médiatisé à ce moment-là, parvenant à sortir hors du circuit fermé des aficionados, ce qui n'est pas si fréquent. On put voir de lui des reportages dans la presse écrite et même dans les journaux télévisés. Ce n'est pas rien.
Il faut rappeler aussi qu'il est issu de l'école taurine d'Arles, qui a fêté cette année ses trente ans, et a fait sortir depuis sa création plus de dix matadors d'alternative.
Souvent, en tauromachie, ceux qui réussissent en novilladas ont plus de mal à se faire une place à l'échelon supérieur. Ce n'est pas une nouveauté et les exemples sont nombreux.
Mehdi Savalli a pris l'alternative chez lui à Arles en septembre 2006. Des difficultés, il en eut au début de sa carrière de matador, en écoutant par exemple trois avis l'année suivante à Vic-Fezensac.
Dirigé vers les corridas dures, son plus haut fait d'armes, sûrement, ce furent les deux oreilles obtenues à Arles à un toro de Victorino Martín en 2009, pour ce qui était sa première corrida avec Denis Loré en tant qu'apoderado. Quelques semaines plus tard, il coupa les deux oreilles d'un toro de Miura à Istres.
Mais la concurrence dans ce créneau des corridas dures était sacrément rude, à une époque où il y avait sur le même tableau El Fundi, Juan José Padilla, Rafaelillo, Fernando Robleño, Javier Castaño, Alberto Aguilar, David Mora, etc...
Le milieu taurin ne lui a pas non plus fait de cadeau. Et l'on peut s'étonner qu'il n'ait toréé qu'une seule fois comme matador en Espagne durant toute sa carrière. Portes fermées, ce qui est quand même incroyable.
Mais par afición, quand les contrats se faisaient rares, Mehdi Savalli s'envolait pour le Pérou afin de toréer.
Aujourd'hui, il a décidé de devenir banderillero, et semble avoir les qualités pour cela. D'ailleurs, ces dernières années, on remarquait chez lui une attention dans la lidia, et un véritable compañerismo, cette solidarité pour tous les autres hommes en piste.
Son année faste, certainement, fut 2005, pour ses débuts avec picadors. En fin de saison, il coupa deux oreilles à un María Luisa Domínguez Pérez de Vargas à Algemesí.
Et quelques jours plus tard, il prenait part à la prestigieuse feria d'Arnedo, où figuraient aussi Paco Ureña, Alejandro Talavante, David Mora, Alberto Aguilar, Daniel Luque, Pepe Mora, Joselito Adame...
Mais c'est Mehdi Savalli, qui après avoir coupé quatre oreilles à une novillada de Fuente Ymbro, souleva le trophée du Zapato de Oro.
La tradition à Arnedo veut qu'après chaque course, à l'hôtel Virrey, les trois novilleros de l'après-midi soient invités pour la tertulia, ce qui se fait encore aujourd'hui. On m'a raconté récemment une anecdote sur ce soir-là de 2005.
Mehdi Savalli, pas encore vingt ans, était invité à la tertulia après son triomphe, mais connaissant seulement quelques mots d'espagnol. Son mentor Paquito Leal officiait à ses côtés comme traducteur. Mais, au moment de prendre la parole, il se leva, et dans un espagnol approximatif lança "Mi, dos cojones. Mi, nunca olvidaré Arnedo. Mi, quiero ser torero". Tout le monde avait compris, et les gens l'acclamèrent. Être torero, c'est quelque chose que Mehdi Savalli, qui est parti de loin, a accompli. Et il peut en être fier.

Florent

(Image d'Alexandre Blanco : Mehdi Savalli dans le tunnel des arènes d'Arles, en 2016)

mardi 23 octobre 2018

Goyesques

Si l'on demandait à une personne ne se passionnant pas pour la tauromachie de citer des arènes d'Espagne, l'une des premières sur la liste serait celle de Ronda. Si c'est loin d'être la plus grande en capacité, elle est à la fois l'une des plus anciennes et bénéficie d'une très grande notoriété.
Et il est vrai qu'entrer dans la plaza de Ronda, s'arrêter de longues minutes sur ses vieilles pierres, cela fait quelque chose.
Célèbre dans la continuité, car la date de sa corrida goyesque, en septembre, est inscrite et perpétuée depuis longtemps dans le calendrier. Pourtant, c'est à Saragosse qu'eut lieu la toute première corrida goyesque, en 1927. Les évocations du peintre, né à Fuendetodos, au Sud de Saragosse, sont nombreuses dans la ville, avec notamment une statue près de la basilique du Pilar.
Les corridas goyesques qui sont encore organisées aujourd'hui s'éloignent parfois complètement de leur objet initial : rendre hommage à Goya. Mais il faut admettre la réussite de certaines d'entre elles. À Ronda, et à Arles aussi, entre autres, car c'est un grand succès au niveau des guichets.
Mais une goyesque est devenue davantage un événement social qu'une corrida. Là où le public se précipite, où le décor est privilégié aux toros, et où parfois, voire même souvent, c'est un peu surfait avouons-le.
Pourtant, en regardant les clichés d'Antonio Ordóñez dans ses arènes de Ronda, pour sa corrida goyesque, il y a quelque chose de puissant qui se dégage. Une véritable identité.
Les goyesques d'aujourd'hui, même si les décors peuvent être novateurs et spectaculaires, possèdent généralement un contenu qui est déjà attendu. Des toreros vedettes, des toros pas trop dérangeants, beaucoup de générosité, de la musique avec plus ou moins de bon goût, et bien sûr des trophées et du triomphalisme. Et ce n'est pas récent.
La formule ne changera certainement pas, car elle attire du monde et c'est souvent une valeur sûre pour plusieurs arènes.
Mais parce qu'elles sont censées évoquer Goya et son époque, il y a de quoi se dire que les goyesques de maintenant ne font que la moitié du chemin. Il y a des choses qui ne collent pas.
Certes, les différentes interprétations des corridas goyesques peuvent être intéressantes.
Mais cela pourrait être l'occasion d'une corrida complètement différente. Des vedettes et leurs cuadrillas à l'affiche, face à des toros d'élevages réputés difficiles, âgés, invendus de l'année précédente, flirtant avec les six ans.
Des tiers de piques à l'opposé des courses que les vedettes affrontent habituellement à longueur de saison. Des toros difficilement toréables. Des sauts à la garrocha de la part de subalternes pour commencer les combats. Des faenas courtes, très courtes, entre zéro et dix passes. Puis lever l'épée, et passer au toro suivant.
Un surprenant décor, des toros durs, des combats courts. Et l'occasion pour ceux qui écrivent sur le sujet d'affirmer qu'ils ont enfin au travers d'une corrida goyesque vécu un après-midi d'un autre âge.

Florent