lundi 22 août 2016

En blanc et or

Histoire de costumes. En fonction des superstitions, certains toreros, parfois, se débarrassent des habits avec lesquels ils ont connu de mauvais souvenirs. Souvent des coups de corne. Certains le rangent, s'en défont, le refourguent, voire même, le font cramer et disparaître. C'est déjà arrivé.
Le costume blanc et or avec des broderies noires de son alternative, Thomas Joubert a décidé de le garder. Il l'utilise encore et le portait ce dimanche à Saint-Gilles. Cinq ans après son alternative d'Arles. Une alternative pas catastrophique du tout, mais avec un grave coup de corne à la clé. Un second adversaire de Garcigrande partant de vingt mètres en début de faena, et un torero littéralement cueilli, sérieusement blessé. Temps pluvieux et triste soirée. Aux portes de l'infirmerie, les larmes des gens d'Arles qui ont vu ce torero grandir.
Après cela, l'agenda a été assez peu fourni, et celui qui se faisait appeler "Tomasito" sur les affiches a décidé un jour de ranger les costumes. Courte carrière aurait-on pu dire à ce moment-là. Car Thomas Joubert a toréé sa première non piquée en 2006, dans les anciennes arènes de Saint-Martin-de-Crau. Toujours dans la même catégorie, à l'été 2007 dans le Sud-Ouest, il s'est fait remarquer à de nombreuses reprises. Il a ensuite débuté avec picadors (coupant même une oreille à Madrid), changé plusieurs fois d'apoderados, et pris l'alternative début 2011, à Arles. Plusieurs années de retraite, un retour, et une carrière à rebondissements. Mais dans tous les cas, un espoir toujours vif du fait de sa torería et de sa façon d'être devant les toros.
Être torero français est à l'heure actuelle une arme à double tranchant. D'un côté, il est moins difficile qu'en d'autres temps d'intégrer les cartels, et d'un autre, il n'y a jamais eu autant de matadors français en activité. Jeu de la concurrence.
Ce dimanche, l'arlésien Thomas Joubert toréait à vingt kilomètres de chez lui, à Saint-Gilles. Un cartel intéressant, des toros que l'on n'avait jamais vu en France, de l'élevage de Mollalta (origine Torrealta), et deux intéressants compagnons de cartel : Iván Fandiño et Paco Ureña.
Cela ne devait pas spécialement être un jour important, mais à bien y regarder, l'affiche tenait largement la route. À l'heure où d'autres arènes gardoises font des entrées confidentielles, celle de Saint-Gilles repeuple ses gradins année après année. Et c'est déjà bien.
À vingt kilomètres de chez lui, Thomas Joubert tombe d'abord sur un toro couleur savon, brusque, et face auquel la tâche n'est pas franchement évidente. Le vent violent n'arrange pas les choses, mais le torero d'Arles pose les pieds au sol, multiplie les jolis enchaînements, frôle l'accrochage, mais y retourne pour des naturelles de face. Certains disent que c'est la mélancolie, le regard triste et la fragilité qui attirent chez ce torero. Ce serait une erreur de s'en tenir à ces seules considérations. La tristesse, loin de là, c'est surtout de la torería ! À longueur de saison, on voit des toreros ramer pour pouvoir transmettre, en regardant les gradins, et en prenant à témoin le public pour faire monter la pression. Des images qui parfois désolent et font de la peine. Il y a des toreros qui sont dans l'obligation d'utiliser ces recours, devant des toros qui transmettent peu.
Pour Thomas Joubert, c'est bien différent. Peu de regards vers le public, les yeux rivés sur l'adversaire. En silence, derrière les barrières, c'est Alain Montcouquiol qui le suit. Et l'ancien Tomasito est un torero stoïque, qui paraît beaucoup moins fragile qu'avant. Le sixième toro, "Estudiante", numéro 21, provoque une grande chute de la cavalerie et vient avec beaucoup plus de transmission que ses congénères. Thomas Joubert l'avait accueilli par delantales, en se le faisant passer près. Ce sera aussi le cas avec la muleta, parfois jusqu'à frôler l'accrochage, mais avec toujours le souci de toréer calmement. Il y a là des belles naturelles, et encore des muletazos cités de face. Autre faena inspirée, et qui ne pouvait être réalisée sans un grand courage. Le costume blanc et or est tacheté du sang de l'adversaire qui est passé près. L'estocade au second essai est efficace, le toro tombe, et les oreilles aussi. Triomphe serein, torero à suivre.

Florent

samedi 20 août 2016

Les tontons de Doña Dolores

"Ce que je vais dire peut paraître horrible, mais dans l'arène, je préfère que le torero souffre un peu avant d'obtenir le triomphe". Il s'agissait des mots de la ganadera Doña Dolores Aguirre Ybarra, disparue début 2013, et qui un jour avait été interrogée sur ses préférences en matière de toros. Souffrir, mais pas dans le sens où le torero vivrait un calvaire à la merci du coup de corne à chaque instant. Mais souffrir dans le sens de devoir consentir un véritable effort pour aller chercher le triomphe.
Toros en Tafalla. Mardi 16 août. C'est toujours un plaisir, à chaque fois, de voir ce nom annoncé sur une affiche. On aime ces toros, leur présence, leur force et leur sérieux.
En voyant sortir un à un du toril les exemplaires de Dolores Aguirre, il y avait de quoi être admiratif devant leur présence. Des toros de respect. Et de quoi se dire : comment est-ce possible qu'aucune grande arène française n'ait retenu ce lot pour clôturer sa feria ? Un lot superbe en trapío, et qui aurait pu être combattu dans n'importe quelle plaza.
Cette année, les grandes arènes de France et d'Espagne, sauf pour la novillada de Vic, ont boudé les toros de Dolores Aguirre, et c'est bien dommage. Mais ces tontons devaient bien sort quelque part. L'une des explications de la présence de ce sacré lot à Tafalla.
Tafalla, en Navarre, arène du Nord de l'Espagne. Une arène, un contexte et une ambiance à découvrir. Et les Dolores Aguirre : des toros pour toreros couillus. Si souvent dans les comptes-rendus, on cherche bien des détours pour ne pas avoir à mentionner cette formule, c'est bien celle-ci qui est la plus vraie.
Pour triompher du toro de Dolores Aguirre, il faut être en forme et se parer d'un grand courage. Les toros pour Tafalla ont été braves et puissants au cheval, mais ont eu droit à un traitement particulier de la part des picadors. Des piques rechargées et assassines. Mais rien n'y fit, et les piques honteuses et exécrables n'entamèrent pas la force de ces si beaux toros. Dans de grandes arènes, il n'y a pas si longtemps que cela, plusieurs lanciers de service auraient eu droit à une amende. Mardi, un seul d'entre eux avait une pique montée à l'endroit : Juan Antonio Agudo, dit "Titi".
Une épreuve de force à la pique, où les toros ont dominé, et poussé les chevaux sur de belles distances avec la tête fixe dans le caparaçon. Pendant le combat du sixième toro, on entendait au patio de caballos un début de rixe entre un picador et le patron de la cavalerie. On ne connaîtra probablement jamais le motif, mais la police est intervenue pour séparer les protagonistes ! Le charme de Tafalla où il se passe toujours quelque chose.
Si les toros de Dolores Aguirre sont bien plus intéressants que la moyenne des toros combattus dans les arènes à l'heure actuelle, c'est qu'ils possèdent une identité propre. Leur sang Atanasio Fernández – Conde de la Corte, la fierté de leur présence, leur force, leur combativité, leurs charges vibrantes avec une sensation de danger, et l'émotion qu'ils procurent.
Pour beaucoup de toros de Dolores Aguirre, on retrouve dans leurs assauts ce que les espagnols appellent la "bondad". Des toros exigeants, mais qui mettent vraiment la tête dans la muleta quand on fait bien les choses face à eux. C'est aussi pour cette raison qu'il y a encore quelques années, les toros d'origine Atanasio Fernández étaient moins rares face aux toreros vedettes.
De cette "bondad", c'est Alberto Aguilar qui en a le plus profité face au premier toro. "Cigarrero", rugueux et avec une charge forte du côté droit, et plus doux sur l'axe gauche. Aguilar a tiré face à lui les plus beaux muletazos de l'après-midi : des naturelles. Joselillo a pour sa part eu beaucoup d'envie, dans son style, celui d'un torero sans grâce, brut, mais avec beaucoup de courage. Et quant au navarrais Javier Antón, c'était sa toute première corrida de l'année, et la barre était trop élevée.
On retiendra particulièrement de cette corrida les deux paires de banderilles de José Otero face au sixième, le seul manso du lot. Et surtout, le cinquième toro, à l'image, "Caracorta", numéro 16, âgé de cinq ans, qui poussa le cheval sur vingt mètres à la première rencontre, puis cassa la pique à la seconde. Il distilla tout au long du combat une véritable caste. Celle des grands toros. Dans n'importe quelle arène française, où les toros sont mieux mis en valeur, ce "Caracorta" aurait très certainement été fêté par un beau tour de piste.

Florent  

jeudi 18 août 2016

Moreno of Silver

Saltillo dans la pinède. Enrique, le mayoral, est un personnage discret. Il a une allure tout droit sortie d'un western. Quand on lui évoque, Enrique se souvient très bien de "Diano", numéro 5, le bravissime novillo de la maison combattu en 2009 à Carcassonne. D'ailleurs, il ne dit pas "Diano", mais "el número cinco", et fait le signe avec les cinq doigts de la main. S'il devait un jour en sortir un autre du même genre, il est à parier qu'Enrique signerait immédiatement. À Carcassonne, c'est le modeste novillero colombien Jonathan Moreno Muñoz qui avait eu à affronter "Diano". Lui et sa cuadrilla avaient malheureusement échoué, connaissant une cuisante déroute. Un novillo exceptionnel à un moment et à un endroit où on ne l'attendait pas.
Dimanche 14 août, à Roquefort-des-Landes, il y avait une novillada de Saltillo, puisque c'est désormais avec ce fer que sont marqués tous les cornus de la maison Moreno de Silva. J'aime beaucoup cette arène, toute en bois, surnommée la "Monumental des Pins", un cirque ovale érigé au début des années 50. J'éprouve même une affection pour cette plaza, puisque c'est la première dans le département des Landes où j'ai pu assister à une course.
Dimanche, les Saltillo y ont envoyé du bois. Le matin déjà, on avait eu droit à une sérieuse novillada sans picadors de l'élevage français de Turquay, des erales complexes et exigeants, et face à eux, le courage de deux novilleros : Cristóbal Reyes et Antoine Madier.
L'après-midi, les six Saltillo, dans l'ordre : Vizcaína, Lominado, Rastrojero, Algabeño, Loquerito et Jardinero ont vendu chèrement leur peau. Avec leur superbe présence sur le sable de Roquefort, et malgré plusieurs armures abîmées, ils ont eu de la caste jusqu'au bout de leurs combats. Seize piques et deux chutes face à une cavalerie Heyral d'un bon niveau.
Il est toujours intéressant d'aller voir des lots de cet élevage, car il possède dans ses champs d'Andalousie des toros très intéressants. Ceux de Roquefort, aux pelages argentés, l'ont été tout particulièrement. Certainement l'une des novilladas les plus complètes de l'année.
Cela a commencé avec le premier, "Vizcaína", un très bon novillo face auquel le navarrais Javier Marín, bien que volontaire, a montré qu'il manquait de métier et de pratique. La réduction du nombre de novilladas et donc du nombre de postes en la matière n'est pas étrangère à ce type de constats. Celui qui possède un métier affirmé en revanche, c'est le vénézuélien Manolo Vanegas, et il coupa face au cinquième une oreille très méritée, car l'adversaire n'était pas facile, et lui fut sérieux, sincère, et engagé jusqu'à l'estocade.
C'est Guillermo Valencia qui a touché les deux novillos les plus remarquables de l'après-midi. "Rastrojero" tout d'abord, qui comme son nom l'indique était un frère du toro vainqueur de la corrida-concours de Vic en 2012. "Rastrojero" fut brave en trois piques, avec une chute de la cavalerie à la première. Un Saltillo encasté, et avec des possibilités dans la muleta. De la faena de Guillermo Valencia, ce sont de belles naturelles et une bonne estocade qui ont été à détacher. Oreille méritée là-encore. Cependant, Valencia s'engagea moins face au sixième, "Jardinero", charpenté et armé, et qui clôturait cette belle novillada. "Jardinero" aura été brave à la première de ses quatre rencontres au cheval, sortant de l'épreuve très châtié sans pour autant l'accuser, mais restant au final maître de la piste de Roquefort.
S'il est parfois décrié ou sujet à polémique, on attend chacune de ses sorties l'élevage de Joaquín Moreno de Silva avec impatience et espérances.

Florent  

dimanche 14 août 2016

C'est le Nord

La feria de Parentis avec trois novilladas, c'était le week-end dernier. Parentis, c'est le Nord. Mais pas au sens géographique du terme. D'ailleurs, cela fait un moment qu'il n'y a plus eu de corridas dans le Nord de la France, même si les archivistes pourront toujours trouver des corridas au Havre au XIXème siècle ou encore à Roubaix début XXème.
Parentis, c'est le Nord, au sens tauromachique du terme. Celui qui concerne traditionnellement les arènes du Nord de l'Espagne, axées sur un toro sérieux, et aux gradins festifs. On retrouve tout cela à Parentis. Une volonté de présenter des novilladas sérieuses, et un public hétéroclite. De l'aficionado lambda en passant par la banda bruyante qui a de quoi effrayer celui qui n'a jamais assisté à des courses de villages en Espagne. Et c'est normal, le silence traditionnel des arènes françaises est rompu à Parentis. La banda joue, gueule, boit, chante, et s'unit à chaque entrée de novillo pour vociférer "C'est plus gros qu'à Dax !". On s'y habitue avec les années.
Curiosité de Parentis ces dix dernières années : les grandes courses ont toujours ou presque eu lieu sous un sale temps. Les Raso de Portillo et Lamelas en 2007, avec une chape de plomb menaçante, les Murteira Grave sous la flotte en 2011, les Valdellán également sous l'eau en 2012, les Guardiola Fantoni en 2014, et bien entendu, le grand triomphe de Guillermo Valencia à l'été 2015 face à la novillada de Los Maños, sous un plafond gris impénétrable.
Cette année à Parentis, il faisait beau.
Certes, la réussite d'une feria tient à peu de choses, à des détails, et celle de 2016 n'échappe pas à la règle. Le samedi après-midi, la novillada de Los Maños (dont les novillos portaient une devise noire en mémoire de Víctor Barrio) avait moins de carrosserie que celle de l'an dernier, moins de combativité aussi, notamment au cheval. Néanmoins, trois exemplaires étaient parfaitement exploitables pour les novilleros, et c'est Guillermo Valencia qui a été le plus en vue face à Lorenzo (frère du toro de Teruel), le meilleur Los Maños du lot. Il y eut aussi un passionnant novillo de Raso de Portillo, brave en quatre piques, encasté et difficile.
Le dimanche matin, les novillos d'El Añadío, aux cornes escobillées au débarquement, n'ont pas donné satisfaction. Il faut dire aussi qu'ils sont rares sur les affiches.
Quant à la novillada-concours, elle a été sabordée par les cuadrillas. Pourtant, la dernière novillada-concours aux arènes de Parentis, en 2009, avait été un succès à tous les niveaux. Arènes pleines à l'époque, des novilleros et des cuadrillas jouant le jeu, un novillo vainqueur (le Moreno de Silva) alors que deux autres auraient aussi pu y prétendre (Partido de Resina et Prieto de la Cal). Cette année, plusieurs novillos possédaient de quoi permettre des combats intéressants, certains sont repartis inédits, tels le Santa Teresa (ancien Félix Hernández Barrera) ou le Raso de Portillo. Et les lidias ont été chaotiques. Pourtant, si l'on regarde l'affiche de la novillada-concours de 2009 : Daniel Martín, Julián Simón, Francisco Pajares, on remarque que ce trio n'a pas fait carrière. Probable point commun avec les trois novilleros de dimanche dernier à Parentis, dont l'avenir semble délicat pour au moins deux d'entre eux. Le manque de pratique n'empêche donc pas l'envie et la volonté de bien faire dans la lidia.

Lors de cette feria 2016 qui ne fut pas un grand rendez-vous, on pouvait repenser au titanesque combat de Guillermo Valencia face à Tostadino de Los Maños l'an dernier, dans les mêmes lieux. Ce jour-là, le novillero colombien disparaissait parfois derrière son adversaire, plus grand que lui, afin de donner des naturelles de face. Souvenir inoubliable. Valencia est revenu cette année à Parentis, et n'a bien entendu pas atteint le niveau de 2015. Face à la course de Los Maños samedi dernier, Guillermo Valencia a tout de même obtenu sa cinquième oreille en trois novilladas à Parentis. Si les trophées peuvent souvent s'avérer dénués de valeur, leur rare attribution à Parentis fait du score de Valencia un véritable exploit. Et l'autre novillero en vue ce week-end, c'était le vénézuélien Manolo Vanegas, toujours courageux et sincère. En espérant qu'après une prochaine alternative, Valencia et Vanegas ne seront pas oubliés par les organisateurs de corridas du même créneau que Parentis. Malheureusement, la liste des oubliés est déjà longue.

Florent  

mardi 2 août 2016

Souvenirs d'une palmeraie

El Palmeral, devise bleue, verte et blanche, élevage situé à Arraute-Charritte, au Pays Basque, pas très loin de Bidache et Hasparren. Mais ça, c'était avant. Il n'y a pas si longtemps que ça.
Quelques années en arrière, la ganadería, alors gérée par Jean-François Majesté, Yves Bippus, et leurs amis, était fréquente dans les arènes du Sud-Ouest. Se rendre chez El Palmeral, découvrir toute la verdure aux alentours, la belle plaza de tienta, et les toros sérieux dans les champs vallonnés, cela faisait quelque chose ! Paysage impressionnant l'hiver aussi, où l'on pouvait deviner des silhouettes de toros derrière la brume. Des toros au plus profond du Pays Basque.
Pas n'importe quels toros, puisqu'ils sont d'origine Atanasio Fernández – Comte de la Corte, et proviennent de l'élevage d'Antonio Ordóñez. La première fois que les Palmeral sont sortis dans une arène, c'était pour une novillada à Ronda ! Les anciens responsables de l'élevage ont beaucoup travaillé, rigoureusement, pour atteindre des résultats intéressants avec une origine qui l'est tout autant. Car un Palmeral, sur le papier au moins, peut avoir beaucoup de similitudes avec un Dolores Aguirre.
De bons souvenirs. Un novillo vainqueur lors d'une novillada-concours à Soustons face à cinq prestigieux élevages espagnols, et une non piquée aussi, solide, il y a dix ans à Floirac, sous une pluie battante et devant cinquante personnes à tout casser. Des erales respectables, qui avaient été combattus par la "pareja" de l'époque en non piquée : Marco Leal et Julien Dusseing "El Santo", devenus aujourd'hui banderilleros.
Il était donc surprenant, six ans après le changement de gestionnaires, de voir le fer d'El Palmeral annoncé ce dimanche pour une novillada à Beaucaire. D'autant que de nombreux souvenirs pouvaient faire croire à un succès.
Malheureusement, il n'en fut rien. Entrée confidentielle, novillada longue et ennuyeuse. Les novillos d'El Palmeral, de peu de présence, ont été faibles, mansos, et ont manqué de fond. Seules leurs armures astifinas et impeccables avaient de quoi donner satisfaction. Peu de choses à la pique, avec par ailleurs un choix étonnant de la cavalerie de mettre des chevaux très lourds par rapport au gabarit des novillos. Manolo Vanegas et Tibo García ont montré de l'envie et du sérieux, mais le bon usage des aciers leur a fait défaut. Dans la cuadrilla de Tibo García, on pouvait justement apercevoir El Santo, qui avait eu à lidier pas mal de novillos d'El Palmeral en tant que novillero quand la ganadería était encore basée dans le Sud-Ouest.
À Beaucaire, il y avait également Sebastián Castillo, le vénézuélien découvert à Céret. Avec de la volonté, du courage, mais sans métier ni recours. Il eut en sixième position une belle opportunité avec un novillo brave en deux piques, et très bon dans la muleta. Mais faute d'expérience et de moyens, Sebastián Castillo dut rendre les armes, au pied du château.
De tout l'après-midi, la seule consolation que l'on pouvait revendiquer était de savoir que le fer d'El Palmeral, s'il est désormais délocalisé du côté des Bouches-du-Rhône, existe encore.

Florent

mercredi 27 juillet 2016

Cano

Le doyen de la tauromachie a vécu jusqu'à cette nuit. Paco Cano, ou Canito, l'éternel. Il avait 103 ans, et il était connu par tout le monde dans le milieu taurin en tant que photographe. Il était né le 18 décembre 1912, ce qui correspond à l'année du naufrage du Titanic ! Loin dans le temps !
Il a été successivement boxeur, novillero, et bien évidemment photographe taurin, ce qui fit sa gloire. Il a commencé à une époque où n'existaient ni appareils numériques, ni ordinateurs, ni Internet, ni Wifi. Cano est connu pour avoir côtoyé des toreros célèbres tels que Luis Miguel Dominguín. Il était également le seul photographe présent le 28 août 1947, à Linares, jour du coup de corne mortel de Manuel Rodríguez "Manolete", qui était plus jeune que lui.
Cano a combattu un novillo à 80 ans passés, et faisait encore des photos dans les contre-pistes des arènes malgré son siècle d'âge, plusieurs toreros lui ont d'ailleurs dédié des combats ces dernières années. Devant son oeil, l'objectif le plus connu de la planète taurine, qui a laissé et laissera de très nombreuses photos historiques, toutes signées "Cano", son patronyme.

Florent

mardi 26 juillet 2016

Ceci est son courage

Il était quasiment huit heures du soir quand Estanquero de Miura est entré en piste. Il ne restait alors qu'un bout de soleil dans l'arène, tout le reste étant passé à l'ombre. À l'affiche, Fernando Robleño, Javier Castaño et Alberto Lamelas. Le même trio que le 9 juin 2014 à Vic face aux Dolores Aguirre, ça tombe bien, c'était un excellent souvenir.
Dimanche à Mont-de-Marsan, c'était la première Miurada de la carrière d'Alberto Lamelas. Curieusement, c'est en France que pas mal de toreros réputés très courageux ont affronté leur première corrida de Miura. El Fundi en 1990 à Arles : trois oreilles et une carrière enfin lancée. Le souvenir aussi d'images de l'émission Face au Toril, toujours à Arles, en 1991 cette fois, et la première Miurada pour le mexicain Roberto Fernández "El Quitos". Première corrida en Europe pour lui, avec Hubert Yonnet aux manettes de sa carrière, et des toros de Miura en face. La vidéo de l'époque ne retranscrit probablement pas avec exactitude l'émotion et la peur du moment. El Quitos était parti appréhender son premier Miura a porta gayola, et la légende raconte que Richard Milian et El Fundi étaient allés se mettre chacun à une bouche de burladero pour lui déconseiller. El Quitos, torero d'Aguascalientes, avait pris une volée d'enfer.
Les corridas de Miura sont toujours particulières. L'expression du Tío Pepe s'est popularisée, et on dit souvent qu'un "Miura reste un Miura". Celle de dimanche à Mont-de-Marsan était étrange. Plusieurs toros aux cornes délabrées, et surtout deux premiers exemplaires invalides, qui auraient pu voire dû être changés. On s'interroge à ce moment-là sur la suite de la corrida, de la tournure catastrophique qu'elle pourrait prendre, et l'on a de vrais doutes quant à sa réussite. Le troisième toro, pour Alberto Lamelas, est bien armé mais assez juste de forces, et le cinquième pour Javier Castaño montre lui aussi des signes de faiblesse. Il n'y a vraiment que le quatrième, Estribero, de pelage sardo (mélange de blanc, de roux et de noir) qui fait Miura, avec un corps long, haut, des armures larges, et une tête cherchant ses proies. Fernando Robleño a été très bien en face, et c'est dommage qu'il n'ait pas mis une bonne épée. Il aurait malgré tout mérité de faire un tour de piste du fait de son effort.
C'est la première corrida de Miura d'Alberto Lamelas, pour lequel on pense à chaque fois que le plus dur appartient au passé depuis son combat face à Cantinillo de Dolores Aguirre à Vic il y a deux ans. Mais déjà, de nombreuses choses se sont passées en deux temporadas. Des toros durs, et des blessures aussi. Au moment de faire le paseo dimanche à Mont-de-Marsan, la Madeleine est pour Lamelas la seule affiche imprimée où il figure encore jusqu'à la fin de la saison 2016. Son apoderado Robert Piles, qui a un certain poids dans le monde des toros, a réussi à lui dégoter ce contrat intéressant. Il serait question de Madrid aussi, mais rien d'officiel, seulement Mont-de-Marsan pour l'instant.
Il faut dire que le cruel milieu des toros n'a laissé à Alberto Lamelas que des miettes depuis son triomphe de Vic en 2014. Dans la vie de tous les jours, le torero est chauffeur de taxi à Madrid. Mais le Plumaçon, et les Miura, c'est quand même une sacrée carte à jouer. Lamelas, comme El Quitos il y a vingt-cinq ans, a accueilli son premier Miura à genoux face au toril. Taladito, troisième toro de Miura, a presque frôlé Alberto Lamelas. Poser les clés du taxi, mettre l'habit de lumières, accueillir ses deux adversaires à genoux face au toril.
Dans son habit blanc et or, Alberto Lamelas a la gueule de l'emploi, celle du torero courageux, simple, et dont la sincérité est tout à fait remarquable. Il arrive, malgré son peu de contrats, à déclencher une véritable popularité à son égard dans les endroits où il a déjà brillé. Plusieurs arènes françaises s'en souviennent encore. Un torero populaire, au bon sens du terme.
Le sixième toro s'appelle Estanquero, et Lamelas va donc également le recevoir à genoux. Estanquero, cela veut dire buraliste. Entre les clarines, le départ de Lamelas la cape sur l'épaule, et la sortie d'Estanquero, il y a une éternité. Presque le temps de finir son paquet de clopes et d'aller en chercher un autre. Mais il y a aussi le sentiment qu'il va se passer quelque chose. La porta gayola est exposée.
Ensuite, Alberto Lamelas et Estanquero de Miura se retrouvent au seul endroit ensoleillé de l'arène. Le toro saute dans la cape, mais Lamelas fait rugir le public, et tente des choses improbables. Il y a notamment une larga cambiada faite debout. Sur la revolera qui met un terme à la série, Alberto Lamelas reçoit la pointe de la corne au niveau du visage, puis se fait soulever, piétiner, et relever contre les planches. Accrochage monstrueux et dantesque. Lamelas a la gueule en sang. Évacué vers l'infirmerie, il ne fait pas plus de dix mètres avant de décider de revenir en piste, meurtri. Ce métier de torero est quand même fascinant. On est des millions dans le monde à sauter de douleur au plafond en se coinçant les doigts dans une porte. Et il ne viendrait à l'idée de personne de revenir vers la porte, lui claquer vingt passes en avançant la jambe, et lui porter une estocade dans le haut. Encore moins à un toro de Miura. Ce torero-là, Alberto Lamelas, est revenu en piste avec une balafre au visage, le cuir chevelu ouvert, et un coup de corne au niveau du dos. Et au moment de son retour, le public lui scande "Torero ! Torero !". À la fin de certains combats, ou lors de sorties en triomphe, on entend (mais tout de même rarement) ce genre d'exclamation. Pour un torero qui revient sur le sable après avoir été blessé en tout début de combat, je dois reconnaître que je ne l'avais jusqu'alors jamais entendu.
Le public acclame Alberto Lamelas, et ce qu'il fait semble complètement inaccessible au commun des mortels. Se jouer la vie face à un toro. Entre temps, on a pu remarquer que le sérieux Estanquero avait de la présence, poussant les deux fois la cavalerie, dont la première vers le centre de l'arène. Le combat suit son cours, Alberto Lamelas récupère, et c'est bientôt à lui de prendre la muleta. On se dit que plus rien ne peut lui arriver après avoir été pris à la cape de manière dramatique. Estanquero est un Miura difficile, dangereux et de demi-charge. Héroïque, épique, Lamelas se fout de ses avertissements, oublie les blessures sur son corps et son visage, et donne des passes le sourire aux lèvres. Le danger règne, la faena sent le soufre, certains la trouvent insoutenable, mais on a l'impression que plus rien ne peut arriver au torero. Plus tard, il portera une estocade entière, et Estanquero tombera à ses pieds. Face à ce torero d'une générosité extême dans l'arène, et au courage fabuleux, il y a de quoi se sentir fier d'être aficionado.

Florent

(Image : Alberto Lamelas le 24 juillet à Mont-de-Marsan, photo de Bernard Hiribarren parue ce lundi dans le numéro 1006-1007 de la revue Semana Grande)

mercredi 20 juillet 2016

Noël à Céret

"Dès qu'un avion s'écrase dans le monde, c'est sur les pompes à Roger Gicquel" avait un jour dit Coluche. Roger Gicquel, en charge de présenter les journaux télévisés il y a plusieurs décennies, avait souvent été amené à annoncer des catastrophes avec une mine grave. Aujourd'hui, pas besoin d'attendre le 20 heures ou d'allumer le poste de radio pour se tenir au fait des actualités. L'évolution technologique a permis à un niveau individuel d'accéder aux smartphones, aux alertes infos, en se connectant au réseau ou à une borne Wifi. Désormais, avec la rapidité de l'information, la menace guette et l'on redoute parfois de découvrir avec impuissance des drames mondiaux, ou des problèmes politiques et sociaux plus ou moins éloignés géographiquement. Peut-être sommes-nous tous devenus des Gicquel en puissance par les temps qui courent. Garder le téléphone éteint peut revêtir un aspect salvateur.
Céret de Toros au pied du sapin. Noël en juillet. Pourtant, en passant devant les arènes de Céret le reste de l'année, on dirait que celles-ci sont abandonnées et n'ont jamais été retapées. Pour leur redonner un bel aspect, les membres de l'ADAC oeuvrent plus d'un mois avant la feria. C'est un rendez-vous attendu, pour tout un tas de raisons. Il y a pourtant de quoi passer pour un troglodyte en affirmant sa passion pour cette arène si différente des autres. Céret, c'est l'étape de montagne pour les toreros. Mais pourquoi alors être fasciné par cette si petite plaza, alors qu'en même temps ou presque, chaque année, la gigantesque fête de Pamplona bat son plein et a de quoi allécher. Vu de l'extérieur, cela doit être difficilement compréhensible.
Je me souviens d'il y a une dizaine d'années, attendant dès l'hiver les choix des toros pour le prochain Céret de Toros. Peut-être des élevages dont on ignorait jusqu'alors l'existence, et que l'on allait découvrir, sans savoir du tout à quoi s'attendre. Intrigante part de mystère.
J'ai connu le public de Céret plus juste que lors de cette feria 2016. Cette année, il a alterné entre le juste, le bon, l'extrêmement dur et le carrément injuste. Il y a quelques saisons à peine, les toros d'Escolar Gil ou encore de Coïmbra ont fait atteindre dans des styles différents des sommets à la petite arène de Céret. De l'émotion en quantité extraordinaire, de quoi ressortir des gradins lessivés. Difficile par exemple d'atteindre de nouveau la très complète corrida d'Escolar Gil de 2010, qui fut sensationnelle. En attendant d'autres sommets, il faut peut-être s'armer de patience, car toutes les corridas ne vont pas prendre 20 piques avec bravoure et distribuer des charges vibrantes dans les muletas. En attendant, on se contente de détails, de petites choses intéressantes ici et là. L'arène du Vallespir étant unique, on la quitte toujours chaque année avec plein d'images en tête.
Samedi dernier, l'ambiance était pesante au moment du paseo. Moment de recueillement, l'attentat de Nice est tout frais, et le souvenir de Víctor Barrio dans toutes les têtes. Mais la fête des toros a repris ses droits et continue son chemin. De ce week-end taurin, ce sont des novillos portugais de Vinhas qui ont montré le plus de bravoure à la pique, certains d'entre eux ont vraiment été très intéressants. La présence des toros d'Aurelio Hernando était fantastique, avec un toro d'ouverture de feria, "Casote", aux cornes longues, un truc de barge, digne de sortir à Madrid et dans toutes les plus prestigieuses plazas. Ce toro a placé d'entrée le niveau de sérieux de l'arène.
Curro Díaz, qui l'a affronté, s'est payé une frayeur immense (comme à La Brède) en rentrant court et droit avec l'épée, et en étant pris au niveau de la poitrine. Curro Díaz, qui a comme style celui d'accompagner la charge des toros, a été digne avec pas mal de muletazos notables et de bel effet. Fandiño a livré au cinquième toro une faena assez moyenne couronnée de l'une des plus belles estocades de l'année qui à elle seule pouvait valoir l'oreille. Quand le diplôme compte, celui de matador de toros, une récompense pour une telle estocade n'est pas usurpée. Un toro d'Aurelio Hernando (le cinquième titulaire) a été changé sans motif sauf celui d'être manso. Et face au sixième bis de Miguel Zaballos, très armé, manso encasté, et qui faisait plein de virages au niveau des chevilles, Pérez Mota a réalisé un combat acharné, en allant chercher une belle oreille.
Lors de la novillada, le colombien Guillermo Valencia s'est montré le plus expérimenté, avec du métier. Le catalan Abel Robles, d'Olot, était soutenu par le public. Il a donné des séries droitières un peu lointaines mais avec beaucoup de temple, avant de planer dans les airs suite à un moment d'inattention... et d'écouter les trois avis malgré toute son envie. On a été content de voir Sebastián Castillo, le vénézuélien qui s'est fait connaître en toréant dans les rues. Son courage malgré son métier très limité l'ont fait sortir dignement de cette novillada qui était son début avec picadors. Dignement, pour les trois novilleros, car le lot de Vinhas était une corrida de toros de par sa présence. On aurait aimé voir le subalterne Raúl Ramírez, accompagnant Sebastián Castillo, réaliser son classique saut à la garrocha.
C'était plaisant aussi de voir annoncé le nom de Moreno de Silva, pour montrer la variété au sein de cet élevage. Plusieurs toros nobles, mais toujours exigeants, à l'affût des erreurs des matadors. Fernando Robleño n'a pas été à son niveau habituel, et n'a pas franchement profité du très bon premier. La dernière année que Robleño n'avait pas obtenu de trophée pendant la feria de Céret... c'était en 2008 ! Alberto Aguilar, très vaillant, aurait lui dû repartir avec au moins un trophée dans la poche. Face à une pétition majoritaire, le président s'est fait remarquer par un dogmatisme frisant la connerie. José Carlos Venegas, au cours d'une faena inégale, a eu quelques gestes très purs et impressionnants. Et dans cette corrida de Moreno de Silva, il y avait aussi un toro (le cinquième) "Horquito", n°1, charpenté et très armé, une véritable estampe.
Souvent à Céret, les banderilleros s'illustrent, et on a aimé voir par exemple David Adalid ou Iván García pouvoir saluer après avoir posé les bâtonnets.
Attendre Céret de Toros encore plus que Noël, pour tout un tas de raisons. Chaque année avec beaucoup d'impatience. Des raisons multiples. Le toro de Céret, les toreros qui ont le courage d'y signer un contrat. Le seul alguazil en piste, et l'un des derniers de la planète taurine à oser intervenir quand il s'agit de maintenir de l'ordre sur le sable. Le souvenir de Jean-Louis Fourquet, de ses éditos explosifs dans le livret de présentation de la feria, et de sa silhouette promenant le panneau annonçant chaque toro. Des visites aux corrales les jours précédant la feria. Le grand coup de masse dans la barrière à chaque fois que la Cobla a fini d'interpréter la Santa Espina. Et cette arène, toujours en place, grâce à l'ADAC, et sa vie associative qui demeure pleinement depuis près de 28 ans.

Florent

mardi 12 juillet 2016

The show must go on

Depuis samedi, on n'a pas arrêté d'y penser. Víctor Barrio, torero de 29 ans. On a tous le coeur lourd dans ces moments. Déjà, quelques heures après le drame, des commentaires indignes sont apparus sur la toile. Il fallait tenter d'en faire abstraction, car ces mots sont un puits d'inutilité et d'inculture. Mais l'on y pense tout de même, et cela fait réfléchir sur l'époque. En évoquant sa passion pour la corrida, chaque aficionado a un jour ou l'autre été dans l'obligation de s'infliger une conversation médiocre. Phrases récurrentes, du type "pourquoi n'y a-t-il pas autant de toros que de toreros morts chaque après-midi ?" ; "pourquoi si la corrida existe encore, ne faudrait-il pas remettre aussi les combats de gladiateurs ?". Commentaires infondés, nombreuses insanités, jusqu'à en épuiser votre stock de patience en certaines occasions.
Ceux qui se sont réjouis de la mort de Víctor Barrio sont des cons. Mais comment s'en étonner à une époque ou la mort d'un chien du RAID par exemple, affecte plus certains esprits que les 130 victimes du Bataclan et des bars parisiens en novembre dernier. Je n'arrive pas à comprendre leur exutoire. Ni à eux, ni à ceux qui commentent en flots les articles de presse quand survient un fait divers, en marquant le mot "peine de mort" à tout bout de champ... tandis que les enquêtes parfois révèlent qu'il s'agit d'accidents. Toutes ces réactions aux sujets médiatiques ont quelque chose d'extrêmement écoeurant. Peut-être que demain dans l'édition de Charlie Hebdo, ceux-là se réjouiront de la mort du torero, de façon dégueulasse, ce qui n'aurait rien d'étonnant. Si tel est le cas, il faudra alors répondre et s'indigner avec grande fermeté.
On essaye de faire abstraction, car Víctor Barrio est dans toutes les pensées. Ceux qui salissent sa mémoire agissent avec une petitesse lamentable. Les obsèques de Víctor Barrio n'avaient même pas eu lieu que l'on pouvait déjà lire et entendre des tonnes de saloperies. En espérant seulement que ceux qui les ont proférées se rendront un jour compte de leur connerie. Pourtant, l'époque ne donne pas espoir.
Dimanche, pour la novillada de Tarascon, l'ambiance était fortement marquée, et centrée sur la tragédie toute récente. Comment aller aux arènes sans penser au torero défunt ? En plus, il y a eu plein de choses émouvantes durant cette novillada. La minute de silence, respectée religieusement, les brindis au ciel d'Andy Younès au premier et d'Adrien Salenc au sixième, le pasodoble "Nimeño" joué au paseo pour saluer les acteurs français en piste (trois novilleros, neuf banderilleros, six picadors), et le pasodoble "Martín Agüero", le plus beau des pasodobles, joué par l'orchestre Chicuelo pour la faena de Tibo García face au deuxième novillo.
Dans une ambiance glacée au départ, les six novillos, quatre avec le fer du Laget et deux des frères Jalabert (premier et cinquième) ont permis d'assister à une course sérieuse et fort intéressante. Treize rencontres à la pique, lors de tiers assez mouvementés, animés, et des novillos plus violents que braves dans le caparaçon. Tous ont été exigeants au cours de leurs combats. Excepté le dernier, du Laget, aucun autre n'a montré de signes de faiblesse. Si le quatrième eut un tour de piste discutable, car pas vraiment brave, il fut tout de même un novillo encasté, intéressant, et qui prit quatre piques sans fléchir.

Six oreilles au total, d'inégales valeurs, généreuses parfois, attribuées par une présidence assez distraite, mais des oreilles qui relevaient franchement de l'anecdote compte tenu des circonstances. Les trois novilleros français ont été bien. Si jeunes, on a ressenti chez eux une volonté à toute épreuve malgré la dureté du contexte. Andy Younès tout d'abord, Tibo García ensuite, qui semble progresser et réalisa face au deuxième la meilleure faena de l'après-midi, d'un bon niveau, et enfin Adrien Salenc, qui toucha un novillo difficile et un autre faible, mais fut à la hauteur et resta devant jusqu'au bout. Les trois novilleros ont porté six estocades, en rentrant avec honnêteté, sans un pinchazo, sans un descabello. Le point majeur pour aller plus loin, atteindre l'objectif, devenir matador de toros, assurer la relève, et se souvenir de façon émue de tous ceux qui sont tombés sur le sable au fil de l'Histoire.

Florent  

dimanche 10 juillet 2016

L'orage est tombé sur la fête

Víctor Barrio avait 29 ans. Et l'on préfère certainement garder ces images-là, ce costume rouge et or brodé de coeurs allant accueillir l'adversaire face au toril aux arènes de Las Ventas. Les garder celles-ci, plutôt que celles qui foisonnent sans discontinuer depuis quelques heures sur la toile.
Víctor Barrio est mort. Un toro de Los Maños lui a porté un coup de corne fatal ce samedi 9 juillet, dans les vieilles arènes de Teruel. Barrio portait l'habit brodé de coeurs.
À l'heure qu'il est, je pense aux novilleros que je vais voir toréer dans quelques heures à Tarascon. Andy Younès, Tibo García et Adrien Salenc, trois jeunes dans la catégorie des novilladas piquées, mais pour lesquels il sera impossible de faire abstraction de ce sombre 9 juillet, et de ce torero qui était leur aîné. Je pense à Curro Díaz aussi, chef de lidia à Teruel, qui a dû estoquer le toro de Los Maños, et se retrouve de nouveau chef de lidia ce dimanche pour la corrida de Pedraza de Yeltes à Pamplona. À ce niveau-là, on ne peut même plus parler de courage, de mental ou d'abnégation.
Mais je pense surtout à Víctor Barrio, ce jeune torero Castillan. Putain, que c'est dur. La nuit semble longue, et le sommeil est un étranger. C'était tout à l'heure, une nouvelle brutale, implacable, irréversible, tellement triste et dramatique aussi. Il y eut très peu de temps entre l'annonce de la blessure du torero et celle de son décès.
Comme les pilotes de Formule 1 parfois laissent leur vie sur circuit automobile, les toreros eux aussi peuvent mourir dans l'arène. C'était à Teruel, une arène qui curieusement avait été menacée ces dernières années à cause d'une feria trop peu attractive, et avec beaucoup de ciment vide sur les gradins.
Teruel donc, corrida de la feria del Angel (feria de l'Ange), défi ganadero, toros de Los Maños et Ana Romero pour Curro Díaz, Morenito de Aranda et Víctor Barrio, une affiche intéressante. Moitié d'arène, une corrida télévisée en direct par deux chaînes régionales, et puis le troisième toro de l'après-midi, "Lorenzo", numéro 26, de Los Maños, 529 kg, destiné à Víctor Barrio. L'habit avec les coeurs brodés dans le dos. D'après les récits et les images, ce toro venait vraiment bien dans la muleta. À gauche, le toro a renversé Víctor Barrio, puis l'a chargé au sol. L'impensable est alors arrivé.
Il faut dire que cette année 2016 est vraiment particulière. Au Pérou, le jeune novillero Renatto Motta est mort des suites d'une cornada au mois de mai, et au Mexique, Rodolfo Rodríguez "El Pana" a livré son dernier souffle début juin, un mois après sa grave blessure. Il s'agissait bien entendu de circonstances différentes. Beaucoup plus loin de nous (géographiquement) il faut également dire...
Né en 1987, Víctor Barrio était originaire de la province de Ségovie. Chez nous en France, il est venu en novilladas sans picadors en 2009 à Arles et Boujan-sur-Libron, puis en novilladas piquées, en 2010 à Saint-Sever, en 2011 à Mugron, Saint-Sever et Hagetmau. Il toréait beaucoup quand il était novillero, et notamment à Madrid. Son courageux succès de 2011 face à une difficile novillada de Flor de Jara l'avait lancé pour de vrai. Et il est par ailleurs l'un des derniers toreros à avoir pris l'alternative dans ces mêmes arènes de Las Ventas, en 2012, avec José Pedro Prados "El Fundi" comme parrain.
Víctor Barrio était un torero de grande taille, une chose qui peut être un désavantage pour transmettre au public, ce qui oblige à miser sur d'autres atouts. Beaucoup de courage, et de la personnalité. Víctor Barrio était revenu sur le devant de la scène grâce à une corrida télévisée avec des toros de Cebada Gago à Valdemorillo début 2015, et au cours de laquelle il s'était affirmé en coupant trois oreilles. Il y a un mois et demi, à Las Ventas, il toréait le 29 mai – jour de son anniversaire – la corrida de Baltasar Ibán.
Ce qui s'est passé tout à l'heure dans les arènes de Teruel est à ce moment précis impossible à réaliser, même si les dures images qui tournent en boucle en attestent. Le nom de Víctor Barrio restera toujours dans les mémoires. Cela apparaîtra toujours comme récent, comme si c'était hier.

En 1985, quand le Yiyo est mort à Colmenar Viejo, Antoñete, chef de lidia de cette corrida de Marcos Núñez, avait décidé de toréer malgré tout le lendemain à Almería, disant que la fête (au sens de fiesta brava) devait continuer coûte que coûte. The show must go on, certes, mais que c'est dur. Hier, Víctor Barrio a laissé sa vie sur le sable des arènes de Teruel, mais personne ne l'oubliera.

Florent