mardi 22 août 2017

Château de cartes et de sable

Deba, Pays Basque, province de Guipúzcoa, vendredi 18 août. Au balcon de la mairie, et pour les malheureuses raisons que l'on connaît, le drapeau est en berne. Il s'agit du drapeau Basque, solitaire, car celui du Royaume d'Espagne n'est pas convié au balcon. Preuve d'une identité régionale extrêmement forte en ces lieux.
En bas, pourtant, sur le rectangle de sable surplombé par le drapeau, c'est l'Espagne et sa fête nationale qui sont invitées de longue date. Et ce 18 août, c'était autant le cas pour l'élevage que pour les jeunes toreros à l'affiche. Par ailleurs, la coutume et le formalisme classique d'un après-midi de toros y sont respectés.
Beaux paradoxes qui font que la tauromachie existe et se maintient vivement même hors Castille ou Andalousie.
Les rendez-vous de Deba sont rarement annoncés dans les médias taurins. Mais il est difficile de se tromper à ce sujet, car Deba est située pile entre San Sebastián et Bilbao, aussi bien géographiquement que dans le calendrier taurin.
L'arrivée à Deba, après avoir quitté l'autoroute, vaut plus que le détour. Une route en pente, des virages, la côte et l'océan. Un décor rêvé.
Le village, lui, bercé d'un climat humide mais doux, célèbre une fois à l'année, pour la San Roque, des novilladas sur sa place principale.
Et là, en y arrivant (relativement tôt, c'est mieux, car les arènes font le plein et y trouver des places peut être une quête difficile), on a la sensation de vivre et d'assister à quelque chose d'une autre époque. Sous l'arène rectangulaire et temporaire, il y a des bars, une banque et des commerces. Les façades autour sont belles et les balcons se remplissent à six heures du soir, au moment du paseo.
De la plage à la place, puisque le sable de l'arène provient directement du littoral situé à cinq-cent mètres à peine.
Cette arène, où se côtoient brise et soleil, a quelque chose de magique. Elle fait penser aux lieux que l'on connaît et où l'on rêverait d'y voir une arène. Lieux historiques et maritimes de préférence. De la plage à la place.
A Deba, la banda municipale joue divinement bien, interprétant notamment en piste avant le paseo le splendide "Agüero", du nom du célèbre torero de Bilbao.
Dans l'arène improvisée, un peu plus tard, sortirent quatre pensionnaires de La Ventana del Puerto, d'origine Domecq, le second fer de Puerto de San Lorenzo, sérieux, mobiles, encastés, exigeants, mais offrant tous des possibilités. Le matin, ils avaient couru l'encierro dans les rues du village, avant d'entrer en piste à partir de six heures du soir par le toril situé à l'angle de la place. Ils avaient vraiment de la présence dans cette petite et singulière piste.
Les deux novilleros à l'affiche étaient le madrilène Fernando Plaza et le salmantin Manuel Diosleguarde, qui réalisa les plus beaux gestes face au deuxième.
Le combat, dans une telle arène, n'est pas évident, puisqu'elle est étroite, rectangulaire, sans callejón, et que le sable y est incertain par endroits.
A la mort du troisième, comme à Azpeitia, le Zortziko (mélodie funèbre) est également respecté par le public debout et les toreros découverts, car José Ventura Laca, mortellement blessé en 1846 à Azpeitia, était originaire de Deba.
Les reflets du soleil sur cette arène temporaire, les façades et les habits de lumières ont quelque chose d'unique. Comme une arène qu'un enfant aurait imaginée de façon improbable, au beau milieu d'un village. Une place connaissant la vie routinière toute l'année durant, mais se payant le luxe de s'offrir des toros l'espace de trois ou quatre jours.
Château de cartes et de sable, comme cette plaza de toros de Deba, en Basque ils disent "Zezen plaza". Et bien plus loin, la jetée, le bord de l'océan, les surfeurs, et le même sable que celui des arènes. Une pensée aux éternels estivants. En se rappelant que ces fêtes annuelles, cette tradition, et ces nombreuses couleurs, sont précieuses. Mais il faut s'y rendre, profiter de la puissance de ces moments, se souvenir des rêves d'enfants. Et goûter à l'éphémère.

Florent

mardi 8 août 2017

Le panache de Guillermo Valencia

On espère que l'histoire taurine de Parentis, de l'âge d'une vieille dame, durera longtemps encore. Élevages d'horizons différents, et novilleros parfois venus de très loin. Il y a ce décor que l'on côtoie chaque année et auquel il ne faut rien changer. Plaza de toros, château d'eau, usine de charbon actif, et centre-village de l'autre côté.
Cuvée 2017, de belles entrées aux arènes, et deux élevages atypiques, qui sont les plus fréquemment combattus dans leurs encastes respectifs. Monteviejo pour Vega-Villar et Prieto de la Cal pour Veragua. Et toujours, avec ces origines rares, livrant des toros aux airs anciens, des espérances en matière de grands tiers de piques. Cette année, il y en eut peu. En fait, il y eut un bon tiers de piques de Titi Agudo face au quatrième Monteviejo. Mais ce n'était pas un grand tiers, car le Monteviejo sortit seul des rencontres...
Les pensionnaires de Monteviejo, inégaux en corpulence mais bien présentés – avec un redoutable quatrième aux allures de Toro –, offrirent une franche noblesse pour quatre d'entre eux. Mais le manque de pratique des novilleros, palpable, fit qu'ils n'en profitèrent pas. Manuel Ponce a tiré au sort, en quatrième, le plus sérieux et coriace du lot. Pacheco a fait un tour de piste après une faena progressivement engagée au deuxième, mais sans point culminant. Et Daniel García eut, de la main gauche, de très beaux gestes, sans fioritures.
Le lendemain, c'était une journée consacrée à Prieto de la Cal. Avec le matin une sans picadors qui vit deux erales nobles et un autre plus encasté et intéressant. Hélas, on changea le troisième qui avait le bout d'une corne cassée – il s'agissait pourtant d'une non piquée et il aurait pu être maintenu – pour faire entrer à la place un petit exemplaire d'Alma Serena. Ont toréé le mexicain Héctor Gutiérrez et le colombien José Luis Vega, ce dernier étant durement secoué plusieurs fois. Mais la bonne surprise fut le sobresaliente Daniel de la Fuente, récent vainqueur des novilladas de Séville (ce qui n'est pas rien...), et qui affronta après la novillada le Prieto changé en troisième position, en donnant une véritable dimension dans tout ce qu'il fit. Il peut prétendre à débuter bientôt à l'échelon supérieur.
A propos de Prieto de la Cal, il est frappant de constater que la devise a marqué de manière indélébile l'histoire tauromachique de Parentis. Même sans l'avoir vue, ce qui reste de la novillada de 88, des paroles des anciens ou des chroniques de l'époque, attestent du caractère épique de celle-ci. Champ lexical du légendaire. Parentis 88, "Tarde d'apocalypse", "Goya sous les platanes", "Des Prieto de la Cal tout droit sortis de la mythologie".
L'élevage a certainement changé en trente ans, même s'il y a quelques saisons encore, la sauvagerie était toujours remarquable, avec des toros âgés et de caste dure, à Arles, Saint-Martin-de-Crau ou Céret. Ce que l'on craint ces dernières saisons chez Prieto, c'est avant tout la faiblesse assez récurrente.
Ce dimanche après-midi, en présentation, les Prieto de la Cal sortirent avec leurs plus belles caractéristiques. De beaux pelages, du trapío, et la particularité d'avoir les cornes sombres. Hélas, pas mal d'entre elles étaient abîmées, comme c'est aussi fréquent chez Prieto.
Très noble et de belle charge fut le premier novillo, devant lequel Mario Palacios s'appliqua et obtint une oreille. Les cinq autres furent généralement durs, âpres ou arrêtés. Mais ils n'étaient pas évidents et c'est ce qui permit de maintenir l'intérêt en piste. Le français Tibo García, s'il a connu des difficultés, s'en est au final bien sorti. Pour la petite histoire, son banderillero Julien Dusseing "El Santo" posa une paire de banderilles très exposée face au difficile sixième, à l'endroit exact où il y a dix ans, alors lui-même novillero, il avait été cueilli et gravement blessé à la cuisse par un Raso de Portillo.
L'autre novillero à l'affiche, c'était Guillermo Valencia, venu à Parentis faire son quatrième paseo. La veille au soir, à 21 heures, il défilait à Madrid pour une novillada d'Arauz de Robles. Et dès le lendemain matin, malgré la route, il assistait tout de même à la non piquée de Prieto de la Cal.
Trois paseos en ces lieux avant celui de dimanche après-midi, une oreille en 2014 face aux Yonnet, une oreille face à un Los Maños en 2016. Et entre les deux, des images fortes venant d'un souvenir très marquant. Le souvenir d'un jeune novillo tout sourire, malgré une arcade gonflée, après avoir vaincu deux ogres de Los Maños et coupé trois oreilles.
C'était en 2015, et on peut être certain que dans une grande arène, cet immense triomphe aurait eu une toute autre répercussion. Pour l'heure, le colombien Guillermo Valencia torée quelques novilladas, et revient forcément à Parentis chaque année. Face au cinquième Prieto de la Cal, il tenta de s'imposer avec des cites de loin, en donnant la distance, bien que la faena ait été exclusivement droitière. Son premier Prieto de la Cal, difficile et brusque, n'était pas un bonbon. Guillermo Valencia ne recula pas, et au final, alla plonger une estocade plus que sincère et angoissante. Le Prieto de la Cal l'accrocha violemment au niveau du gilet. Il ne faut pas abandonner ce jeune, lui qui, après tant d'efforts, devrait pouvoir prétendre à une belle alternative dans une arène française, et d'autres opportunités allant avec.
Dur car indifférent fut le public de Parentis à ce moment-là. Après cette estocade à la loyale, le public ne demanda quasiment pas de trophée. Ce coup d'épée, pourtant, face à un novillo qui ne permettait pas d'erreur, méritait l'oreille à lui seul. Et Guillermo Valencia, lui, mériterait une autre carrière.

Florent

vendredi 4 août 2017

Cuadri en zone portuaire

Azpeitia fait partie de ces arènes du Nord de l'Espagne qu'il faut un jour découvrir. Si possible par temps maussade, cela donne davantage de cachet, de charme et d'authenticité. Dans la grisaille, les couleurs et l'ambiance prennent tout leur caractère.
Bruine, brume, nuages bas, atmosphère de docks, de ports de pêche nordiques. Avec de jolies arènes datant de 1903, un paysage montagneux bercé d'un air océanique, puisque les vagues sont à seulement quinze kilomètres.
Un cadre old school, à part, avec aux fenêtres du couvent la bienveillance des bonnes soeurs regardant religieusement la course se dérouler.
Lundi, c'était Cuadri. Un pavillon dont les toros figurent parmi les plus imposants et les plus costauds. Cargos épais qui naviguent peu de fois par saison. La camada est courte, les corridas de Cuadri sont rares. Toros corpulents, et dont il existe seulement deux robes possibles : le noir qui est quasiment systématique, et le castaño qui est peu fréquent. Jamais en revanche, on ne verra la moindre tâche blanche sur un toro de Cuadri.
Toros du Sud de l'Espagne, pour lesquels on entend parfois prétendre (à tort) qu'ils sont des épaves, lourdes et figées pendant toute la durée du combat. La réalité, elle, dément ce postulat. Quand débarquent les toros de Cuadri, du fait de leur irrégularité, on ne peut jamais savoir à quoi s'attendre.
Ceux d'Azpeitia, s'agissant d'une arène de troisième catégorie, n'étaient logiquement pas de premier choix. Charnus, dans le type de la maison, annoncés entre 560 et 620 kilos, avec des cornes sans rien d'effrayant, et même plusieurs pointes abîmées.
Cuadri est une ganadería habituelle à Azpeitia. Et quand on parle des toros de Cuadri, on les imagine imposants, et on les rêve fiers et forts dans leurs charges, puissants, braves, encastés et mobiles.
Le ton majoritaire de la corrida d'Azpeitia aura été la noblesse. Plusieurs toros permettaient parfaitement de repartir avec des trophées. Six toros, un renvoyé aux corrales (le cinquième titulaire) car invalide. Des toros assez discrets en onze piques.
Trois heures de course, et en intermède, une fois le troisième toro tombé, ce fut le fameux "Zortziko", mélodie funèbre en hommage au banderillero José Ventura Laca, tué à Azpeitia en 1846.
Les Cuadri ont navigué sur le sable humide d'Azpeitia, pas avec la puissance qu'on aurait pu espérer d'eux, mais avec certaines autres particularités qui en feront toujours des toros intéressants. Un élevage rare, unique, à préserver et qu'il ne faut pas enterrer.
La corrida a commencé avec un premier toro très noble, face auquel Paulita, bien aimé à Azpeitia, a servi une faena allurée mais un peu lointaine, suffisante pour obtenir une oreille. Le quatrième, seul castaño du lot, permettait autant d'options de triomphe.
Le jeune colombien Sebastián Ritter, qui a peu de contrats, s'est entêté dans les cornes avec un premier adversaire maniable et un autre durement piqué et vite arrêté. Des épées basses à chaque fois. Mais coup de pouce des organisateurs qui lui ont filé un trophée à la révélation de la feria.
Et puis il y avait également Alberto Lamelas. Avec toujours autant de générosité dans ses efforts, tout d'abord devant un premier toro qui avait été le plus brave au cheval, noble ensuite sur la corne droite. Le cinquième Cuadri, lui, fut bien plus défensif. Et dommage que les épées d'Alberto Lamelas aient tardé à faire effet.
Il y a tant de choses perfectibles dans sa tauromachie. Mais l'essentiel est là, la volonté, le courage, ce désir de toréer à tout prix, et s'exposer face au toro. Une exceptionnelle réception à la cape devant le cinquième, avec des véroniques, et pour conclure : une larga à genoux, un farol, et une revolera ! Explosif. Revenait l'image de celui qui il y a dix ans était alors novillero. Au cours de l'été 2007, tandis qu'il était un inconnu ou presque, il marqua les esprits dans une autre plaza aux airs d'Atlantique. Parentis, une novillada de Raso de Portillo, le 5 août 2007. Le genre de courses où sont voués à se rendre ceux dont on prédit cruellement qu'ils ne feront pas carrière. Injuste monde des toros. Mais parfois, se pointent des hommes vêtus de lumière avec une détermination d'enfer. Inconnus au bataillon, mais avec l'envie de marquer les esprits, même si en piste la houle est forte. Alberto Lamelas fait partie de ceux-là. Et parce que cette course de 2007 à Parentis, comme d'autres depuis (Vic 2014 pour la plus célèbre), sont purement inoubliables.
Ce sont ces destins-là les plus beaux en tauromachie. Arriver complètement inconnu sur le sable des arènes, et devenir des années plus tard un visage incontournable. Pourvu que ces histoires-là continuent d'exister, encore, car ce sont elles qui contribuent au futur et à la grandeur du monde des toros.

Florent

jeudi 27 juillet 2017

Tumades diverses

Humeur juillettiste. Je n'avais jamais fait le lien. Au pied des arènes de Mont-de-Marsan, quasiment adossé au patio de caballos, il y a un bar ouvert chaque jour de course portant le nom de La Tumade. Un nom qui est un terme régional, de puriste, mais qui dans cette circonstance est presque en contradiction avec le si superstitieux monde des toros. Un mot intraduisible (et heureusement, car quelle serait la réaction de nombreux entourages de toreros espagnols allant vers les arènes ?), même si on peut trouver un équivalent en langue castillane, "tumbo", le choc, l'accrochage. Difficile pour autant d'imaginer une plaza d'Espagne avec comme lieu adjacent un bar dénommé "El percance", "la voltereta", ou la "cogida", quand apparaissent plus doux et bienvenus la "puerta grande" ou le "paseíllo".
Il est vrai qu'en général, en course landaise, une tumade est bien souvent plus spectaculaire que lourde de conséquences. Mais malgré tout, ce type de tauromachie, gasconne en l'occurrence, a elle aussi connu ses drames et s'en souvient encore.
Réflexion faite au terme de fêtes de la Madeleine où les accrochages ont été nombreux. Tumades en tout genre. Ce qui nous rappelle que le cornu, mâle ou femelle, petit ou impressionnant, quand il est en piste, peut faire des dégâts.
Pluie de blessures et d'accrochages en juillet, à Mont-de-Marsan et ailleurs. Pampelune avec une effrayante cornada du banderillero Pablo Saugar "Pirri", Céret avec plusieurs blessés, Paco Ureña à Valencia, et au Plumaçon donc, une cornada d'Alberto Lamelas, des chutes sérieuses pour le picador Gabin Rehabi (face à un novillo de Laugier) et le rejoneador Laury Tisseur (face à des toros portugais de Vinhas, de la même cuvée que les beaux novillos combattus à Céret en 2016), ainsi que de lourds accrochages, heureusement sans conséquences, pour David Mora, Sébastien Castella et Alberto Aguilar, face à des toros de différentes conditions.
On remarquera, ironie du sort, que ceux qui aujourd'hui sourient des blessures subies par les toreros, étaient hier ceux qui affirmaient qu'être dans l'arène ne comportait aucun danger, puisque les toros y auraient entre autres "les cornes complètement sciées", "de la vaseline dans les yeux", "les tendons sectionnés", "des sacs de sable jetés par dizaines sur le dos avant l'entrée en piste". Sic.
On est étonné, en tout cas, de constater un mois de juillet aussi dur, quand on sait qu'en général les séries de blessures surviennent plutôt en fin de saison et notamment en septembre.
Plusieurs raisons à cela, sans pour autant qu'il n'y ait de vérité absolue. Cosas de toros.
Beaucoup de toros de cinq ans sont combattus, et ceux-là, souvent, font plus de dégâts lorsqu'ils atteignent leur cible.
Et puis, il faut le dire, on est devant une génération de toreros qui prend des risques, et se la joue probablement plus que la précédente. Certainement pas la meilleure des générations, car il y a eu par le passé plus de temple ou de technique, mais elle possède en tout cas une impressionnante détermination et un immense courage. Il n'y a qu'à voir, par exemple, de nombreux toreros qui tentent de porter des épées dans le haut, tandis que l'on remarquait davantage d'épées basses et prudentes il y a quelques années à peine.
Une génération qui prend des coups, avec juste derrière elle celle des novilleros pour laquelle les blessures sont aussi récurrentes. Moins de novilladas, moins d'expérience... et plus d'erreurs face à la bête.
Cruel constat, également, de voir que ceux que l'on avait pu admirer devant des novilladas fortes il y a plusieurs saisons, n'ont que peu été sollicités par la suite. Pas vraiment récompensés de leurs efforts. Chose valable pour de nombreuses arènes, et tombés dans un oubli relatif : des jeunes comme Mario Alcalde, Daniel Martín, Imanol Sánchez, ou encore le colombien Juanito Ortiz. Quel dommage.
Juillet d'une dure saison 2017. Pampelune, Céret, Mont-de-Marsan et bien d'autres. Et le dimanche 23, une âpre et très sérieuse corrida d'Adolfo Martín au Plumaçon, face à laquelle les trois toreros, Alberto Aguilar, Emilio de Justo et Alberto Lamelas ont fait, avec grand courage, honneur à la profession. Dommage qu'il n'y ait pas eu entente préalable ce jour-là avec les petites arènes, car Orthez proposait une intéressante corrida du même créneau, avec des toros du Curé de Valverde pour Octavio Chacón, Tomás Campos et Manolo Vanegas.
Un début d'été qui nous a rappelé que le danger existait sur chaque sable, chaque après-midi. Risque permanent de la tauromachie. Et d'autant plus, on se sent concerné en cette saison 2017, car le malheur a frappé tout près d'ici, dans une arène située sur les berges de l'Adour. Depuis, en entendant certains durs commentaires sur les gradins de diverses arènes, on aimerait que davantage de considération soit donnée à ceux qui chaque après-midi, sur la piste, se jouent des véritables risques.

Florent

mercredi 19 juillet 2017

La rançon du succès

Céret, Fernando Robleño, Alberto Aguilar, et les toros de José Escolar Gil, une formule déjà connue et même gagnante.
Plusieurs fois, avant cette corrida de dimanche, les deux toreros et l'élevage avaient coïncidé sur la même affiche.
L'élevage d'Escolar est quant à lui le plus prisé à Céret, et on pouvait en avoir le coeur net en lisant le papier de Richard Roigt publié dans la revue Toros et repris dans le livret de présentation de la feria.
Céret, Escolar, Robleño, Aguilar, la première rencontre, c'était en 2010. Depuis, avec l'évolution progressive des moyens de communication et des réseaux sociaux, on parle de Céret de Toros de manière croissante chaque année.
Toujours plus d'engouement, avec même pour cette année 2017 la télé en direct ! Dimanche aux arènes, il y avait le plein ou pas loin, avec un public franchement plus sympa et conciliant avec les toreros que pour les autres courses de la feria. La prime aux habitués.
Sept ans après la première rencontre, il semblerait que les rôles se soient inversés, puisque cette fois c'est Alberto Aguilar qui est sorti en triomphe.
Impossible, avant même un nouveau paseo, d'oublier cette corrida de 2010. Il y avait, cet après-midi là, une toile grise au-dessus du Vallespir. Et une exceptionnelle corrida de José Escolar Gil. Fernando Robleño avait touché un lot encasté, mais pas le plus périlleux, parvenant tout de même à sortir en triomphe avec une et une oreilles. Mais c'est Alberto Aguilar qui chez les toreros avait lors de cette corrida laissé une immense impression. Emmené à l'époque par Fernández Meca, il avait réalisé un total de trois tours de piste acclamés. Seulement trois tours de piste, à cause de ses échecs avec l'épée. Mais alors quelle puissance dans ses combats, tout d'abord face à un toro dur, et ensuite face à Cuidadoso, un grand et superbe toro d'Escolar, bravissime. Alberto Aguilar avait dédié ce toro au vicois Jean-Jacques Baylac, qui s'en alla à peine quelques mois plus tard. Car à Vic, avec un triomphe en nocturne en 2008 face à des toros de Darré, Aguilar avait pu relancer sa carrière, avant d'en obtenir un autre à Pentecôte 2010 devant des Palha.
Mais comment faire mieux et exceller autant qu'en 2010 ?
Dimanche, la corrida de José Escolar était bien présentée, finement armée et dans le type Albaserrada. A la pique, les toros allèrent 17 fois sans être braves et sans pousser, les deux piques les plus ovationnées par le public étant les plus légères et les plus symboliques, au premier et au quatrième. Des toros, par la suite, inégaux en comportement. Cela faisait penser à certaines voire beaucoup de corridas de Victorino Martín.
La Cobla Mil.lenaria joua très bien, même au-delà de son répertoire classique, avec des morceaux comme España Cañí, Gallito ou En er mundo. Et dans les cuadrillas, on releva l'excellente prestation de l'ancien matador Iván García.
C'était la vingtième corrida cérétane de Fernando Robleño, dans un costume rouge et noir, et chose particulière, il le fit avec la montera à la main. On put apprécier, pendant ses combats, les conseils prodigués par son apoderado Rafael Corbelle, ancien banderillero, et qui n'eut jamais de mots brusques. Que de bons conseils, ce qui change de beaucoup de trépignements habituels dans l'entourage des toreros. Robleño eut des moments intéressants face au premier, encasté et noble, puis fit l'effort de tenter d'allonger la charge de l'exigeant troisième. Le cinquième, haut et armé, se retrancha et sembla perdu dans l'arène après trois mauvaises piques. Et là, Fernando Robleño tenta tout, le maximum. A chaque fois, il estoqua mal et dut quitter son arène fétiche à pied sous ce qui était quand même une ovation affectueuse.
L'après-midi d'Alberto Aguilar était mal engagé à la vue de son combat initial. Le torero fut débordé face à un toro vite compliqué et avisé. On se disait qu'il ne rééditerait pas sa bonne prestation de l'an dernier face aux toros de Moreno de Silva, quand un trophée lui fut refusé malgré une très forte pétition. Et là, en cette nouvelle corrida, c'était pourtant la même présidence.
Aguilar décolla seulement en fin de faena face au noble quatrième, qu'il termina fort avec de belles naturelles. C'est une première épée habile qui lui permit de couper. Quant au combat du sixième, noble, encasté, et aux charges longues avec de la transmission, Aguilar eut là aussi des moments alternatifs, semblant parfois même trop distant de la bête. Son salut et son triomphe, il les dut probablement à un spectateur qui lui demanda de terminer par une série gauchère. Autre épée efficace, et triomphe avec certains airs de hold-up. Alberto Aguilar venait d'obtenir une sortie en triomphe à Céret le jour où on ne l'aurait absolument pas attendu.
S'en suivit un final épatant que l'on trouvera un poil triomphaliste. Quatre tours de piste.
Une vuelta au toro, qui n'était pourtant pas un toro de bandera... il faut d'ailleurs souligner que deux spectateurs demandèrent même l'indulto en fin de faena.
Une vuelta du torero avec l'oreille.
Une vuelta du torero avec le mayoral... qui dans un geste un peu inélégant s'est immiscé en piste alors que Robleño quittait l'arène sous l'ovation.
Et une vuelta finale du torero porté en triomphe, avec le mayoral collant à pied derrière le peloton.

Florent  

mardi 18 juillet 2017

Corrida d'antan dans tes dents

Trois heures sans un seul instant d'ennui. Avec l'attention et les regards fixés sur ce que l'on voyait en piste. L'archétype de la corrida dure, chose à laquelle on peut s'attendre quand sont annoncés les fers de Saltillo et Moreno de Silva. Enfin pas systématiquement, car il y a un peu de tout dans cette maison, et la corrida de l'an dernier à Céret avait été plutôt pacifique par rapport à la réputation. De même, il arrive à cet élevage de sortir en novilladas des pensionnaires braves, encastés et parfois nobles même.
Mais la corrida de Céret 2017, elle, c'était se prendre en pleine figure la réalité et la vérité des corridas dures. Une corrida sans oreilles, dures à aller chercher, et qui a de quoi remettre les idées en place. Bravo, par avance, aux toreros qui acceptent de s'annoncer devant ces toros.
Des toros aux têtes chercheuses, et d'ailleurs, même ceux qui paraissaient plus abordables possédaient eux aussi un danger sourd. Nous vîmes cinq toros de cette maison, trois du fer de Saltillo, et deux de Moreno de Silva (quatrième et sixème), tout en sachant que progressivement, il n'y aura plus de toros du second fer car tous sont désormais estampillés Saltillo. Il y eut également, comme la veille, un réserve des héritiers de Christophe Yonnet, sorti en deuxième position.
Corrida à la caste dure des toros de Joaquín Moreno de Silva, 24 assauts au cheval pour les cinq toros en question, tout en comptant les rencontres du manso sixième. Deux piques pour le Yonnet, également compliqué dans son genre.
C'est le tout premier toro de l'après-midi, Vendaval (ce qui signifie tempête), qui donna le ton de la corrida. Avec des allures de toro ancien, les armures vers le haut, une carcasse très charpentée. Un toro de toute première catégorie. Et aussi un toro dur, sautant dans la cape, agitant sa tête avec violence face au cheval, ce qui coûta à Gabin Rehabi une légère blessure à l'épaule. Ce toro d'ouverture, encasté et dur, mourut debout, en luttant, après une épée très basse.
On comprenait, dès lors, toute l'importance qu'il fallait donner à ces combats et à ce qui se passait dans l'arène. Cela, le public ne le comprit pas forcément en toutes circonstances.
Heureusement que l'expérimenté Sánchez Vara était là, en chef de lidia. Après son combat au premier, et après avoir estoqué le premier toro de Pérez Mota, il se frotta au quatrième, un toro âgé de Moreno de Silva. Son subalterne, Raúl Ramírez, fut presque secoué au moment d'exécuter son saut à la garrocha. Et Sánchez Vara, lui, vit même le toro le poursuivre aux banderilles, en tentant de le chercher une fois la barrière sautée, où en essayant de l'accrocher après une dernière paire al violin. Danger sourd d'un toro qui réfléchit, et faena longue de Sánchez Vara, dans une vraie adversité, et au final une bonne estocade, libératoire qui permit au torero de faire un honorable tour de piste.
En deuxième position sortit un réserve de Yonnet après que le titulaire de Saltillo ait montré une faiblesse au niveau d'une patte. Bien présenté et armé le Yonnet, qui donna pendant la faena un coup de tête obligeant Pérez Mota à rejoindre l'infirmerie. Blessure, heureusement superficielle, au niveau du cou.
Le torero andalou retourna en piste pour affronter le cinquième, du fer de Saltillo, un toro avec énormément de force au cheval, qui renversa l'équipage d'Oscar Bernal, et faillit percuter picador et monosabios un peu plus tard lors d'un tiers du chaos. Encore un toro à la caste dure, et cette fois, c'est le frère du matador, Juan Contreras, qui brilla banderilles en main. A la muleta, ce toro paraissait plus évident que d'autres, mais il était lui aussi diablement encasté et exigeant.
On avait compris que ce serait un baptême du feu pour Noé Gómez del Pilar, qui se présentait en France en tant que matador. Il eut un premier toro exigeant, mais sans commune mesure avec le sixième. Le sixième, c'était Ruiseño, peut-être le dernier toro combattu dans des arènes avec le fer de Moreno de Silva. Un toro fort en présence, corpulent, et un pelage gris clair rappelant celui des toros de Pablo Romero. Et ce fut un combat sans trêve. Ruiseño donna des avertissements au matador dès les passes de cape, et semblait d'ores et déjà savoir ce qui se cachait derrière. Dix rencontres au cheval, qui étaient nécessaires compte tenu de l'adversité, et une bronca gigantesque de la part du public qui eut du mal à évaluer la situation et l'adversité. Une bronca aussi forte que le danger de ce toro.
Aux banderilles, les hommes en habits de lumières connurent bien des frayeurs lors de leurs passages, et la présidence prit l'excellente décision d'interrompre le tiers, même s'il n'y avait que deux banderilles égarées sur le toro. On pensait que Gómez del Pilar ne traînerait pas et irait directement chercher l'épée, mais ce ne fut pas le cas, puisque celui-ci devait considérer qu'il avait une carte à jouer, coûte que coûte. Une carte très dure, celle de rester avec sang-froid devant un toro manso et d'un immense danger. Il y eut, au milieu de ce combat sous tension, des passes très méritoires de la part de Gómez del Pilar, qui parvint à vaincre le toro de Moreno de Silva, et au final eut droit à une ovation méritoire.
Trois heures, pas une seconde de superflu, juste des toros durs et des toreros valeureux.

Florent

Ouvrez les portes

Si Céret existe encore sur la carte taurine, quasiment esseulée dans sa zone géographique, c'est grâce à son sérieux. Un sérieux indiscutable, et une réputation maintenue année après année depuis trente ans. Et ce n'est pas un raccourci que d'affirmer que sans l'ADAC à Céret, cette ville n'accueillerait aujourd'hui probablement plus de corridas.
Samedi matin, il y avait une novillada de Raso de Portillo, et l'impression de passer par à peu près toutes les sensations que l'on peut vivre dans une arène.
Une novillada forte, sérieuse, respectable, digne des lieux, et tout à fait acceptable pour la catégorie. A une exception près, et c'est là que l'on peut s'interroger, en rapport avec l'époque. Un cinquième novillo, "Ulano", magnifique, avec beaucoup de trapío, une estampe... mais beaucoup plus toro que novillo et dépareillant complètement du reste du lot. Une forte ovation à son entrée sur le sable, mais aussi la crainte et le pressentiment que l'on pouvait courir à la catastrophe. Certes, on pourra toujours dire que le caractère et le volume ne sont pas liés, et que des toros plus petits peuvent blesser, mais celui-là semblait vraiment démesuré.
Pourtant, il y a eu par le passé à Céret et dans d'autres arènes des novilladas avec des éléments aussi charpentés et corpulents que ce cinquième. Il y a cinq ou dix ans encore, des novilladas aussi fortes pouvaient exister à la rigueur car les novilleros les affrontant avaient plus d'expérience et de courses à leur actif. Aujourd'hui, avec la baisse du nombre de novilladas à vue d'oeil, pour de multiples raisons et facteurs, c'est le désert de Gobi en la matière.
Et dans n'importe quelle arène, lorsqu'arrive une novillada très forte, les jeunes qui s'y collent arrivent avec une expérience réduite. En 2016, en France, en prenant quasiment toutes les novilladas de la sorte, Manolo Vanegas et Guillermo Valencia, en plus d'assurer, ont réussi à masquer des carences qui existent réellement chez les novilleros actuels. En 2015, en se frottant peut-être trop tôt à ce type de courses, Louis Husson est tombé sur une marche trop haute et a dû renoncer à sa carrière.
C'est donc Daniel García qui affronta le fameux "Ulano", plus fort que beaucoup des toros d'Escolar Gil prévus pour le lendemain, bien qu'il ne s'agisse pas du même encaste et des mêmes caractéristiques en morphologie. Mais c'était frappant. Daniel García, conseillé depuis la barrière par Tomás Campuzano, a un concept pur et sans fioritures. Un novillero à revoir. En septembre dernier, il a remporté à Villaseca de la Sagra un trophée malgré un accrochage effrayant. Et cette année à Madrid, en avril, un novillo l'a encorné au cou. Beaucoup de novilleros, dont Daniel García fait partie, payent actuellement un tribut fort à leur passion et à leur détermination. Mais à quel prix ? Il est terrible que par compensation, ces jeunes gens doivent affronter des novillos-toros tandis que tant de vedettes ou autres n'ont que des adversaires très calibrés.
Au deuxième novillo, brave mais mal piqué, et par la suite amoindri, Daniel García avait déjà montré de beaux gestes. Tout comme au cinquième, très impressionnant donc, auquel il servit un somptueux début de faena par le bas, avec des doblones. Un exemplaire encasté, mais avec des possibilités... qui au seul moment où il paraissait éteint, sur la seule erreur d'inattention du novillero, le percuta de façon tragique. Quasiment tous les novilleros font des erreurs et celle-ci semblait arriver. On vit Daniel García tamponné, crocheté, commotionné, alors qu'un banderillero venant à la rescousse fut lui aussi soulevé. Par miracle, on ne déplora aucun coup de corne mais cela aurait pu être terrible. Comme dix ans auparavant, jour pour jour, le 15 juillet 2007... une bonne étoile sembla planer au-dessus des arènes de Céret.
Au-delà de cette parenthèse, on a connu chez Raso de Portillo des novilladas plus braves et plus encastées que celle-ci. 19 rencontres tout de même au cheval... tout en sachant que les deuxième et quatrième, les plus braves, ont été les plus mal piqués. Mario Palacios a affronté un premier novillo manquant d'étincelles, et un quatrième, au pelage gris, brave, encasté, et qui lui posa des difficultés.
Quant au troisième novillero à l'affiche, c'était le français Maxime Solera. Dans un costume vert bouteille et or, le même qu'à Peralta, en Navarre, où je l'avais pour ma part découvert, et où il avait reçu le prix au triomphateur. Maxime Solera, qui affiche peu de novilladas à son actif pour le moment, est encore méconnu. Il a, en tout cas, une envie et une générosité débordantes.
Présentation à Céret, et départ vers le toril, à portagayola. C'était face au troisième novillo, le soleil tapait fort, et l'on sentit un grand frisson, l'intensité dramatique d'un tel moment. La solitude face au défi, face à un jeu de portes, et face à l'adversaire qui au final déboule du toril. Cette sensation est encore plus forte à Céret qu'en d'autres endroits. Devant ce troisième Raso de Portillo, court de charge, on vit déjà chez Solera un courage indéniable et un métier encore à parfaire.
Mais c'est au sixième que vint le très grand moment de la matinée. Une autre portagayola, avec toute la vérité que cela implique, et un novillo passant très près de l'homme. En quatre rencontres, le Raso se défendit et fit sonner les étriers, c'est pour cette raison que plus tard on eut du mal à comprendre le tour de piste accordé. En revanche, le picador Gabin Rehabi sut parfaitement accomplir le tiers et reçut une forte et juste ovation.
Maxime Solera, qui avait été très appliqué dans les lidias et les mises en suerte, ne se démonta pas au moment de prendre la muleta. Des cites de loin face à un novillo encasté et exigeant, et une volonté d'imposer un toreo engagé, qui passe ou qui casse, avec les cornes frôlant le costume. Le novillero français sut donner la distance, dans les cites et dans les séries. Et de la main gauche, il signa deux à trois séries d'une énorme intensité, déclenchant les "olés" les plus profonds. Alors que la Cobla joua "Gallito", Maxime Solera fut surpris et vola sur les cornes, réalisant un soleil et retombant durement. Qu'importe, car il se releva et sa faena avait fait le plein d'émotion.
Pourquoi pas deux si il tue bien... Mais hélas, sans que ce ne soit volontaire, l'épée tomba trop bas, et les trophées s'envolèrent. Il y avait, et il y a encore, la fierté non dissimulée de voir un français (et même deux, avec le picador) briller en ces lieux, car ils sont rares à s'y aventurer. Et au final, le tour de piste au cours duquel fut acclamé Maxime Solera valait bien plus que des oreilles...

Florent

(Image de Louise G.)

lundi 17 juillet 2017

Le Chaconisme

C'était un réel plaisir de commencer une feria de Céret par une corrida de Miura. Le fer tracé sur le sable et peint sur les burladeros. S'imaginer les entrées en piste typiques des toros de cet élevage, hauts, longs, et qui forcément, ont de quoi faire forte impression dans une aussi petite piste. Plein d'images en tête des toros du fer le plus mythique dans l'histoire de la tauromachie.
Mais il y a deux épines éventuelles quand est annoncée une corrida de Miura. La faiblesse et l'état des cornes. A Céret, ce sont les cornes qui ont posé problème, une chose qui n'est pas nouvelle pour les toros porteurs du A. Avant la corrida, les organisateurs avaient pris le soin d'annoncer que les toros avaient les cornes abîmées et qu'ils assumaient de les faire combattre en l'état.
Un désastre, et des broncas, car quasiment tous les exemplaires de Miura avaient les extrémités explosées.
Et le plus dur à savoir dans cette histoire, c'est la cause, car les hypothèses sont multiples. La plus simple, qui est pourtant la plus difficile à vérifier, est de dire que les cornes ont été sciemment manipulées. Mais il ne devrait échapper à personne que depuis des décennies, beaucoup de toros de Miura, même lors de grandes corridas, avaient des pointes grossières et dans un sale état. Il faut dire que lors des embarquements ou des débarquements, les Miura font partie des toros qui cognent le plus sur les repères aux alentours. Comme des furies. Une autre hypothèse pourrait aussi être que les toros avaient déjà les armures abîmées depuis un moment, qu'elles auraient été arrangées au campo pour paraître correctes, sans pour autant tenir ensuite. Pour avoir un jour eu la chance d'assister à une analyse de cornes réalisée par des vétérinaires, ceux-ci faisaient remarquer que les Miura avaient une surprenante particularité : une base de la corne très dure, beaucoup plus que celles des autres toros, et des pointes (la partie noire) fragiles. On peut ainsi se poser plein de questions à ce sujet, et ne pas se limiter à une seule, car les pistes sont nombreuses. Il n'empêche que l'état de ces cornes était mauvais et ne pouvait laisser le public indifférent.
Vraiment dommage dans tous les cas, puisqu'il n'y a aucun regret à avoir programmé une corrida de Miura en ces lieux. Cela avait de la gueule.
Et si le public eut du mal à se concentrer sur les combats des toros de Miura à cause de leurs armures, ils gardèrent dans leurs comportements des caractéristiques de leur sang, sans pour autant être spectaculaires. Une tendance à se retourner sur l'homme et à ne pas être des plus abordables. Le quatrième toro, le seul possédant le A en bas de la cuisse, était le plus noble et offrait davantage de possibilités au torero. Paulita, qui venait accompagné d'une magnifique cuadrilla (Sergio Aguilar, Iván García, Manolito de los Reyes) a été discret, alors que Pepe Moral pour sa part n'a pas montré de motivation et d'envie.
Ce qui n'était pas le cas d'Octavio Chacón. A son premier toro de Miura, court de charge et dangereux, Chacón a montré un grand courage, avec de la patience et des cites de face. Hélas, il n'estoqua pas du premier coup et perdit un trophée potentiel.
Le cinquième Miura entra dans l'arène, avec des pointes détruites et aussi de la faiblesse. Cela semblait être un traquenard pour tout le monde, aficionados, toreros, organisateurs, et aussi certainement représentant de l'élevage, car comment de gaieté de coeur peut-on apprécier de voir combattre un toro dans cet état ? Le Miura fut changé, et entra à la place un pensionnaire du regretté Hubert Yonnet, qui se cassa une corne à la base en tapant contre un burladero, après avoir répondu à un cite d'un subalterne.
Difficile alors pour Octavio Chacón de renverser la tendance... ce qu'il fit pourtant. Entra en piste un toro avec cette fois le fer des héritiers de Christophe Yonnet, le numéro 11, Tranquilito (une allusion à Robert Piles). Un toro bien présenté et armé, astifino, qui prit trois piques, mais tarda à venir et sembla arrêté au centre de l'arène. A ce moment-là, c'était une autre corrida, et on avait complètement oublié qu'il y avait à l'affiche des toros de Miura. Octavio Chacón est venu à Céret comme beaucoup viendraient à Madrid. Un torero de coeur, présent dans la lidia. Entre le centre de l'arène et les planches, le torero andalou a commencé par deux superbes séries droitières, en donnant la distance, en citant de loin, sans bouger, les talons cloués au sol, alors que le Yonnet venait fort et passait près des fémorales. Quel état d'esprit de ce torero, que l'on avait déjà apprécié à Vic, et qui s'exposa à chaque passe, à droite comme à gauche. Il termina par des manoletinas, et porta un pinchazo en se faisant sérieusement secouer. Tandis qu'il pouvait être incité à la prudence, il amena le toro de Yonnet en plein centre de l'arène, et estoqua avec une incroyable sincérité, et un nouvel accrochage à la clé. Une oreille, qui est l'un des seuls instruments de mesure existant en tauromachie, une oreille certes largement méritée, mais qui n'est qu'un symbole quand on pense que ce torero s'est joué la peau pour l'obtenir. Olé torero !

Florent


(Image de Philippe Gil Mir : l'estocade d'Octavio Chacón)  

mercredi 5 juillet 2017

Intercités de nuit

S'il n'y avait pas eu les toros, je me serais peut-être bien passionné pour les trains. Mais pas les modèles sophistiqués, plutôt les petits trains, ceux qui empruntent des sentiers improbables et conservent une vitesse modérée afin d'apprécier encore les paysages.
Quelle surprise ce dimanche soir en rentrant de Boujan-sur-Libron, sur les quais bordelais, en voyant le florilège d'installations pour une seule fête, celle de l'inauguration de la LGV. Trônait en hauteur une gigantesque boule à facettes, pour célébrer, nous dit-on, une révolution. Le Paris-Bordeaux en deux heures ou presque. Une connexion entre grands centres urbains, et une construction et un projet à prix forts. Des milliards paraît-il.
Mais raccourcir autant une distance naturelle entre deux espaces a de quoi mettre à mal quelque part le vrai sens des voyages. Deux heures de trajet en LGV, se rendre au bar du train, prendre deux sandwiches triangles, s'en mettre pour 19 euros, après tout, c'est peut-être ça le progrès ? La modernité ?
Un romantisme qui se perd de jour en jour. Davantage de charme ont les wagons des Intercités, ces fameux trains Corail, qui certes il est vrai, commencent sérieusement à prendre de la bouteille.
Il existe bien encore quelques trains Corail, dont un, rénové, qui fait le trajet de Bordeaux à Marseille, et qui couvre ainsi certainement sans le savoir toute la latitude de la géographie taurine française. Intercités de jour et de nuit.
Et si tu t'arrêtes en gare de Béziers, en contrebas des allées Paul Riquet, le village de Boujan-sur-Libron n'est guère éloigné.
Il y avait ce dimanche à Boujan, dans le cadre de la feria, une journée consacrée à l'élevage de Dolores Aguirre.
Une novillada non piquée tout d'abord, dantesque, avec trois premiers exemplaires beaucoup trop forts pour la catégorie. Difficile de trouver un juste milieu en la matière, car souvent, on peut considérer les cornus trop petits en novilladas sans picadors, et d'autres fois trop imposants. Mais il est nécessaire, dans tous les cas, de se rapprocher de ce juste milieu pour les non piquées. Des Dolores Aguirre avec du fond, avec même à la fois caste, mobilité et puissance, comme le premier, chose intéressante, mais qui se transforma en moment de panique. Cristian Montoro, de façon prévisible, fut débordé par "Cigarrero" qui était un sacré adversaire. Sonnerie des trois avis pour le novillero espagnol, qui entre le très sérieux Dolores Aguirre et le vent tourbillonnant, connut un calvaire aussi long qu'un tunnel ferroviaire.
Mouvementé fut également le combat de Carlos Enrique Carmona, qui s'en tira bien mieux, tout comme le nîmois El Pere, face à deux autres erales aux gabarits de "tontons".
En présentation, le bon compromis était le quatrième eral de Dolores Aguirre, "Burgalés", destiné au nîmois Raphaël Raucoule "El Rafi". Ce dernier livra une prestation complète, à la cape, aux banderilles, à la muleta, et avec l'épée, coupant ainsi deux oreilles. Un jeune espoir d'un grand intérêt et à suivre.
L'après-midi, toujours les Dolores Aguirre, en novillada piquée cette fois. Un très beau lot en présentation, totalisant 18 rencontres au cheval, et avec des possibilités, comme le bon premier, le quatrième ou encore le cinquième. Mais la sensation aussi d'un manque de transmission et de cette étincelle caractéristique qui existe dans cet élevage.
Le landais Baptiste Bordes ne put accomplir que deux écarts, car il fut blessé par le deuxième novillo, qui l'accrocha de façon très brève, mais suffisante pour faire des dégâts au niveau du mollet.
On aurait aimé plus d'intensité dans les combats, comme dans ceux de Miguel Angel Pacheco, qui avait été bien plus en vue sous la pluie à Vic. Idem pour le mexicain Luis Manuel Castellanos, qui ne parvint pas à capter la bonne charge du cinquième, fuyard, mais qui était encasté et avait une vraie transmission dans chacun de ses assauts.
A la pique, ce cinquième novillo avait rencontré Gabin Rehabi à quatre reprises. Les deux premières avec combativité, et les deux autres en sortant seul. Un beau tiers de piques tout de même, qui permit au picador arlésien de quitter la plaza sous l'ovation.
Pour Maxime Solera, c'était sa première novillada piquée sur le sol français. Et, excusez du peu, face aux Dolores Aguirre. On a remarqué chez lui des attitudes sincères, en accueillant son premier novillo à genoux, et en tentant de faire les choses avec patience, des cites de loin, de la distance, et une volonté de peser sur les novillos. Dommage qu'une épée de travers ait ponctué son premier combat, car il aurait largement pu prétendre à un trophée. Un autre défi sera son prochain paseo, puisqu'il s'agit des Raso de Portillo à Céret.
Boujan, Céret, et tant d'autres endroits, qui sur la carte ferroviaire, malheureusement, n'existent pas. De nos jours, les trains desservent peu ou mal les villes taurines.

Florent  

mardi 4 juillet 2017

Il est passé où le Maño ?

Boujan-sur-Libron, aux portes de Béziers, accueillait ce week-end une feria de novilladas attrayante, chose que nul ne peut contester. Et pour preuve, samedi après-midi, cette petite arène affichait quasiment le plein, à cent places près du "no hay billetes".
Une novillada annoncée comme un événement, avec un élevage en vogue, celui de Los Maños, pour trois novilleros français : Andy Younès, Tibo García et Adrien Salenc. Un trio inauguré en 2016 à Tarascon face à un lot de Jalabert pour une course qui avait été plus qu'intéressante.
On en attendait donc beaucoup à Boujan, pour une année 2017 où peu d'arènes sont actives dans le département de l'Hérault. Seulement trois : Béziers, Boujan et Mauguio, puisque Palavas n'a pas donné de corridas cette année et que la plaza de Lunel est actuellement en travaux.
Des attentes, et bien sûr... des déceptions. Un lot de Los Maños très inégal, avec de nombreuses cornes dans un état déplorable.
Des novillos qui avaient probablement accusé le voyage, et le fait qu'à Boujan-sur-Libron, il n'y a pas de corrales. Des pelages spectaculaires, oscillant entre le gris et le blanc pour les pensionnaires de l'élevage d'Aragon. Et des comportements décevants, malgré un total de quinze piques, tout de même, et parfois des charges et des poussées intéressantes face aux chevaux de Bonijol.
Pas un bon lot, mais quand même, il y avait matière à en tirer davantage. Et chez les trois jeunes français, l'esprit novillero sembla manquer en ce jour, celui de la fougue et de la compétition.
Cinq silences et une seule ovation, pour Tibo García face au deuxième, après un combat honnête. Dans le lot de Los Maños, il y eut surtout un très bon novillo, le troisième, brave, noble et bon, "Bonito", le numéro 42. Il prit trois piques, et c'est Adrien Salenc qui l'affronta, débuta bien à la cape, et également à la muleta, mais ne parvint pas à en prendre la mesure et à en profiter.
Pourtant, les arènes étaient pleines, et au départ, il y avait de quoi y croire !
C'est souvent comme ça en tauromachie, et c'est l'inattendu qui triomphe. Comme ce matin de l'été 2015 à Parentis où face au même élevage de Los Maños, devant 800 ou 900 personnes à peine, le novillero colombien Guillermo Valencia avait affronté l'impressionnant "Tostadino", livrant un combat émouvant, et coupant deux oreilles. Deux oreilles figurant parmi les plus indiscutables corridas et novilladas confondues ces dernières années en France.
Enfin, comme dans toutes les arènes depuis quinze jours, un hommage fut rendu en début de novillada à Iván Fandiño. C'était émouvant, et l'on apercevait dans le callejón Antoine, valet d'épées de Tibo García, et qui accompagnait très souvent la cuadrilla et le torero d'Orduña.

Florent