mercredi 8 mai 2019

Otxomaio

Mercredi dernier à Aire-sur-l'Adour, avant l'arrastre du troisième novillo de Juan Luis Fraile, on se recueillait, à la manière du Zortziko d'Azpeitia, au moment où était joué le pasodoble Iván Fandiño, en hommage au matador mortellement blessé dans ces arènes le 17 juin 2017. Ce qui sera toujours, en mémoire, un terrible souvenir.
Iván Fandiño était d'Orduña, où sont célébrées chaque année les fêtes de l'Otxomaio, qui est aussi le nom du club taurin local. Otxomaio, ça veut dire 8 mai.
Et autour du 8 mai, il y a traditionnellement à Orduña une corrida, une novillada ou un festival. En 2018, ce fut un festival en mémoire d'Iván, et cette année, également un festival, qui a eu lieu samedi dernier, le 4 mai.
Dans cette plaza, le grand torero d'Orduña avait débuté en novillada piquée en 2002, face à un lot de Javier Pérez-Tabernero, en compagnie de Julien Lescarret et d'Iker Javier Lara.
Ensuite, il y a beaucoup toréé, avec notamment un seul contre six en tant que matador de toros en 2007. Une arène qui pour lui semblait être un repère, comme en témoignent de nombreux clichés.

Florent


vendredi 26 avril 2019

L'introuvable jeunesse


Avec les deux premières corridas de la feria d'Arles, c'était une fois de plus l'occasion de mesurer à quel point les visages les plus récurrents de l'échiquier taurin ne sont plus des nouveaux arrivants, et ont déjà fait une bonne partie du chemin. En exceptant Chamaco, qui revenait ponctuellement, on remarque que pour Morante, ce sont 22 ans d'alternative, 19 ans pour Sébastien Castella, 16 ans pour José María Manzanares et 15 ans pour Miguel Angel Perera. Seul Alvaro Lorenzo, qui se battit avec courage en fin de faena face à son premier toro de Garcigrande le samedi, apparaissait en tant que jeune matador.
Inexorablement, les années défilent, et le circuit a besoin d'être renouvelé.
Dans ces deux corridas, de Garcigrande et Jandilla, il y eut quelques surprises au niveau du bétail. Chez les Garcigrande et Domingo Hernández, commodes de présence, ce fut le comportement à la pique, en seize rencontres au cheval, et plusieurs picadors malmenés, qui étonna. L'un de ces toros, marqué du fer de Domingo Hernández, s'avéra brave, mobile et encasté, et mit réellement à l'épreuve José María Manzanares au cours de sa faena. Ce dernier dut essentiellement le succès à son efficacité avec l'épée.
Morante de la Puebla, qui venait en remplacement d'Enrique Ponce, et qui toréait le même jour que Manzanares, tenta davantage de choses que d'habitude, laissa de jolis gestes fidèles à sa signature, mais ses faenas ne décollèrent jamais.
Sébastien Castella, en temple, en douceur, et en précision en terme de technique, a été de loin le plus en vue de ces toreros. Même le coup de tête gênant dans la charge de son second toro de Jandilla fut réglé avec une déconcertante facilité.
Et Miguel Angel Perera, s'il laissa sur le sable arlésien de superbes et spectaculaires quites à la cape, a un toreo que l'on peut diversement apprécier. Car si sa force technique est indiscutable, son style encimista, qui consiste à faire tourner les toros en rond, au cours de faenas interminables qui se prolongent parfois jusqu'à la sonnerie du deuxième avis, a de quoi diviser.
Dans l'une de ces deux affiches, il y avait Antonio Borrero "Chamaco", novillero vedette du début des années 90, et qui est parti dans l'anonymat le plus total des petites plazas dix ans plus tard.
Convaincu qu'il ne referait pas carrière en 2019, il revenait donc pour un jour. Dans une interview, il avait récemment laissé entendre que son habit de lumières serait particulier. Et en le voyant arriver triomphalement au paseo, avec empâtement par rapport à ses belles années, dans un costume gris plomb et or, il y avait un petit sentiment de déception. Car l'on s'attendait à autre chose, changeant de l'ordinaire, moins sobre et plus adapté à son illustre personnalité.
Au sorteo, il a touché le meilleur lot de Jandilla, le premier et le quatrième. Au premier, c'est simple, il ne s'est absolument rien passé. Et au quatrième, qui prit trois fortes piques, il y eut ce sursaut d'orgueil, ce petit quelque chose que le public était venu chercher sans oser l'avouer. Deux belles séries, une sur la corne droite et une sur la gauche de l'excellent "Justiciero", numéro 5, de Jandilla. Et puis, une branlée d'anthologie, digne de celles que Chamaco prenait quand il était novillero. On vit que ce torero et cette tauromachie avaient pris un coup de vieux, car Antonio Borrero, qui mordit la poussière au cours de cette voltereta, eut bien plus de mal à se relever qu'à l'époque. Ce n'est pas la même quand on a quasiment cinquante balais.
Suivirent des pitreries, des trucs qui eux aussi ont vieilli, ou encore ces molinetes à genoux rageurs, diversement appréciés par le public. On était en présence de la vraie dimension tragi-comique de la tauromachie. Car faire le con devant un toro n'exclut pas le danger, la blessure ou pire. Un truc drôle, presque pathétique, mais qui peut aussi faire peur et se transformer en tragédie. Éprouvé physiquement, Chamaco obtint une oreille qui déclencha une forte division d'opinions, avec ovation d'un côté et bronca de l'autre. J'ignore quelles sensations était venu chercher Chamaco en réapparaissant de manière éphémère, tellement d'années après s'être retiré. Nul doute que l'affection du public, les réactions passionnées de la foule sans aucune indifférence, le goût du risque, et l'adrénaline – voltereta y compris –, y étaient pour quelque chose. C'est d'ailleurs certainement pour ces raisons que fréquemment, de nombreux toreros annoncent un improbable retour dans l'arène. Mais la jeunesse, si elle peut ne jamais flétrir au niveau du caractère, physiquement, il n'y en a qu'une seule.

Florent

(Image d'Alexandre Blanco)

jeudi 25 avril 2019

Vive les novilladas


C'est une époque où l'on dit des novilleros qu'ils ne passionnent pas, et parce que victimes du formatage des écoles taurines, au fond, ils toréent tous pareil. En France, cette année, il devrait y avoir au maximum une petite trentaine de novilladas piquées. C'est peu. Mais si tu as envie d'en voir un paquet, c'est en Espagne qu'il faut aller, au mois de septembre.
L'aficionado a déserté les novilladas, et beaucoup d'empresas de grandes arènes les ont reléguées en tant que "spectacles mineurs", quand d'autres n'en organisent tout simplement plus.
Les novilladas piquées sont une absolue nécessité pour l'avenir de la tauromachie. Et dimanche à Arles, cela a peut-être même été la course la plus passionnante de la feria.
On a retrouvé l'esprit de la novillada, la "competencia", et le brin de folie qui va avec.
Six élevages différents pour six novilleros français. D'ailleurs, la première raison de la présence de ces protagonistes à l'affiche n'était pas leur nationalité, mais parce qu'ils l'avaient mérité. Et puis, le critère de la nationalité n'est pas essentiel en tauromachie. Il n'y a pas de drapeaux sur les habits de lumières.
Le format de cette novillada était assez curieux, et si l'on voulait chipoter, on dirait avec raison qu'il n'y avait pas l'esprit d'une novillada-concours de ganaderías, dans la façon dont était organisé et orchestré le tiers de piques.
Six élevages : Héritiers de François André, Le Lartet, Jacques Giraud, Camino de Santiago, Domaine de Málaga et Bernard Taurelle, avec chacun un échantillon, un novillo.
En face, avec toujours de l'envie et de la personnalité, les novilleros français ont connu des fortunes diverses. De beaux moments à la cape pour Tibo García face à un novillo au pelage clair de François André, de bon fond mais très vite arrêté. De l'application pour Baptiste Cissé face à un noble novillo de Giraud, avec parfois du mal à transmettre. La vaillance de Carlos Olsina opposé à un Camino de Santiago. Le novillero biterrois semble avoir évolué par rapport à l'an dernier, mais il devra peut-être davantage se concentrer sur les fondamentaux. Chez Adam Samira, qui débutait avec picadors face à un sérieux et bon novillo de Taurelle, on vit un évident et compréhensible manque de métier. Carlos Olsina et Adam Samira obtinrent chacun un trophée, alors que Tibo García et Baptiste Cissé furent invités à saluer.
Les deux moments forts de la matinée furent les combats des deuxième et cinquième novillos, appartenant respectivement aux familles Bonnet et Callet.
Celui du fer du Lartet, de la famille Bonnet, fut stoïquement accueilli a portagayola par Maxime Solera, qui attendit un long moment avant de le recevoir dans sa cape. Après deux piques sans grand relief, Maxime Solera décida de mettre en valeur à tout prix son adversaire, au cours d'une faena pour aficionados. Des cites de loin voire de très loin, prodigieux et courageux. C'est grâce à cela qu'il fut possible de voir toutes les qualités du novillo du Lartet, en noblesse et en promptitude dans sa charge. Quel engagement, et quelle volonté de la part du novillero, qui alla jusqu'à estoquer de manière inouïe sans muleta. Vuelta au novillo, et... un seul trophée pour Maxime Solera. La présidence ne songea pas à en donner deux, à une époque où l'on distribue pourtant des valises d'oreilles à longueur de saison pour bien moins que cela. Là, l'énorme générosité et l'engagement du novillero n'ont pas été récompensés à leur juste valeur.
Le novillo de Málaga, de la famille Callet, était très bien présenté et armé. Lui aussi deux rencontres au cheval, et à la muleta, une charge encastée, très vive, vibrante, et donc pas facile à contenir. C'est le nîmois El Rafi qui avait été désigné au sorteo pour affronter ce novillo. Et il dessina face à lui de très beaux gestes, notamment une superbe série de la main gauche au centre de l'arène. Si la fin par redondos inversés n'était pas la plus adaptée et que l'épée basse vint quelque peu ternir l'ensemble, El Rafi n'en laissa pas moins une très belle impression, et l'on comprend pourquoi de nombreux espoirs sont fondés en lui. Là aussi, la présidence accorda un tour de piste au novillo.
Peu importe les récompenses, pas toujours équitables, et qui animèrent les conversations d'après course. Mais à certains qui, de manière sempiternelle, sont fatalistes sur l'avenir de la tauromachie, en affirmant que tous les novilleros se prennent déjà pour ce qu'ils ne sont pas et veulent toréer comme des vedettes, on rétorquera que concernant les novilleros à l'affiche de la matinale d'Arles, et par rapport à la profession de matador, il y a des garçons qui semblent avoir sacrément envie de le devenir.

Florent

(Image de Philippe Gil Mir)

mardi 23 avril 2019

Thomas Joubert, temple arlésien


La campagne publicitaire pour la feria pascale d'Arles était basée cette année sur le retour pour un jour d'Antonio Borrero "Chamaco", qui avait pourtant rangé le matériel de torero au placard il y a pratiquement deux décennies.
Mais il y avait aussi dans cette feria un autre retour. Bien différent. Celui du matador arlésien Thomas Joubert, quasiment huit mois après la dramatique blessure subie à Bayonne. Dramatique est le terme approprié, car le jour de la corrida, sur les gradins, l'incertitude était à la fois angoissante, pesante et interminable. Jusqu'à ce que l'on annonce que l'état de santé du torero avait été stabilisé.
Le voir fouler de nouveau le sable d'une arène, vêtu d'un costume de lumières, était émouvant. Au début de sa convalescence, on avait même pu lire en divers endroits qu'il avait mis un terme à sa carrière. Faux, archi-faux, et injuste. Et surtout, une "fake news" rapidement démentie de la part du torero.
Hier à Arles, pas superstitieux, Thomas Joubert est revenu avec le même habit bleu pétrole et or qu'il portait à la fin de l'été dernier à Bayonne.
Sa modestie et son humilité sont impressionnantes. Alors que le public le faisait sortir pour saluer à l'issue du paseo, il laissa en premier son compagnon de cartel Andy Younès recevoir l'ovation. Et autant d'attention pour son picador Oscar Bernal, qu'il fit saluer après le combat du troisième toro, de Torrestrella.
Cette modestie pourrait passer pour un manque d'ambition. Mais non, c'est sa personnalité, et il convient de l'accepter ainsi. Cette année, il est annoncé – pour l'heure – à Nîmes et aux Saintes-Maries-de-la-Mer, et il est surprenant de le voir toréer aussi peu. Car sa personnalité en fait un matador fort intéressant.
Hier à Arles, pas une seule séquelle du terrible coup de corne, ni physique ni psychologique. Thomas Joubert n'a pas reculé une seule fois. Calme, sans précipitation, et avec temple. Un toreo aux airs anciens, relâché, sans fioritures. À la cape déjà, avec des quites par saltilleras et gaoneras en laissant passer le toro très près. Et puis, une volonté de toréer sans jamais être brusque. Il y eut, face à chacun de ses adversaires, des passages de grande valeur. Comme ces naturelles de face en fin de parcours devant le premier toro, de Pedraza de Yeltes.
Thomas Joubert a coupé une oreille de ce toro d'ouverture, et aurait pu récolter à chaque fois un trophée supplémentaire grâce à une épée plus efficace. Hier, ce fut son unique point faible. Car avant tout, quel plaisir de le voir revenir dans l'arène.

Florent

(Image d'Alexandre Blanco : Thomas Joubert au paseo à Arles, le lundi 22 avril)

mercredi 17 avril 2019

Loterie


Du survêt au costume de lumières. Ou presque. C'était il y a un an, exactement à la même période.
Un après-midi ensoleillé, dans l'élevage d'Andrés Moreno, à Camprodon, juste après la frontière, à quasiment 1.500 mètres d'altitude.
J'adore le département des Pyrénées-Orientales, sa variété de paysages. Et sa traversée, de la mer jusqu'aux montagnes. En vacances chez ma grand-mère, du côté de la Salanque, c'était la route habituelle pour aller à Céret au mois de juillet. Un mois savoureux lorsqu'on est écolier, collégien, lycéen ou étudiant, car il signifie que l'on est encore au début des grandes vacances.
Cette fois, en avril 2018, le voyage est un peu plus long, et va donc jusqu'à Camprodon, dans la province de Gérone. En passant notamment par Le Boulou, Céret, Amélie-les-Bains et Arles-sur-Tech. Avant de partir, ma grand-mère m'a demandé de faire un loto en vue du tirage du soir. Arrêt impératif à Prats-de-Mollo, au premier bureau de tabac venu, car sur la route, c'est l'ultime commune du côté français. Il y a quelque chose de liturgique pour les anciens dans le fait de jouer à la loterie. Une résignation face au résultat final, car la probabilité de (gros) gain est démesurément faible, mais à la fois, l'infime espoir du ticket gagnant qui existe. Je lui apporterai au retour.
À Camprodon, avec le ganadero et matador retiré Andrés Moreno, il y a son gendre Enrique Guillén, lui aussi matador d'alternative, et le novillero qu'il "apodère", le français Maxime Solera.
Quelques jours après, Solera a un sacré rendez-vous à Aire-sur-l'Adour. Un mano a mano, au cours duquel il doit affronter trois novillos, de Raso de Portillo, María Cascón et Palha ! Mais en réalité, c'est cuit. Une blessure au ménisque subie à l'entraînement et qui traîne depuis deux mois empêche tout espoir de se rendre à Aire pour ce 1er mai 2018. Le novillero n'a pas encore déclaré forfait à cet instant-là, mais il est conscient de cette issue. La convalescence paraît interminable, l'attente est insupportable, car à chaque nouvelle saison, un novillero repart de zéro, avec tout à prouver une fois de plus.
Maxime Solera a été lancé par un succès dès sa deuxième novillada piquée fin 2016 à Peralta, où il a obtenu le prix au triomphateur de la feria. Et il s'est véritablement révélé aux yeux de l'afición française devant une novillada de Dolores Aguirre à Boujan-sur-Libron, et surtout face aux Raso de Portillo à Céret. Deux grands défis, parmi ses toutes premières novilladas piquées.
Mais quel enthousiasme, quel caractère, et quel esprit de novillero. À Céret, l'envie de décrocher le gros lot le conduira deux fois à portagayola. Et face à un Raso de Portillo qui n'était pas un sucre d'orge, malgré son peu d'expérience, il alla chercher sur la corne gauche, en avançant la jambe, et en s'exposant énormément, des naturelles de vérité. La lidia, au préalable, avait été excellente, et le triomphe passa... tout près. À cause de l'épée, le succès se limita à un tour de piste, mais l'impact était indéniable et il n'eut que de bonnes conséquences pour la carrière du novillero.
Aujourd'hui, une écrasante majorité d'apprentis toreros déclare que son plus grand rêve, c'est "d'être une figure de la tauromachie". On leur dit qu'il faut couper des oreilles, être en quête d'une alternative rapide, pour une ascension fulgurante. Mais après ? Combien ont déchanté et buté à cause d'opportunités bien trop maigres à l'échelon supérieur ?
Le chemin de Maxime Solera est différent. Il s'inscrit dans la durée. Il y a le désir d'aller au bout des choses, en étant patient, avec comme objectif celui de lidier avant de couper les oreilles. La sincérité de cette démarche est honorable. Il a eu raison d'être patient. Cette année, en Europe, il va commencer la saison par Arles et Aire-sur-l'Adour, où il a été de nouveau engagé malgré son forfait de l'an passé. Maxime Solera est convaincu qu'il y a une place à prendre pour un torero français dans le créneau des corridas toristas. Et c'est bien vrai, car cela fait des années que l'afición tricolore attend.
Le jour de Camprodon, ma grand-mère, hélas, n'avait pas gagné au loto. Et si depuis elle est partie, je mesure pleinement à quel point sa présence, c'était mieux que de remporter n'importe quelle loterie. Retourner à Céret depuis Saint-Laurent-de-la-Salanque ne sera plus jamais comme avant.
Pour Maxime Solera, en tant qu'aficionado, on ne peut qu'admirer son opiniâtreté, en lui souhaitant de trouver fortune sur ce chemin qu'il a décidé d'emprunter. Il en connaîtra des étapes de montagne.

Florent

mardi 2 avril 2019

L'imprévu


C'est qu'avec cette histoire de changement d'heure, elle tombait tôt dimanche la corrida de Gamarde. Mon passager, lui non plus, n'avait pas prévu de s'y rendre initialement. Il faut dire que par beau temps, une corrida dans une arène couverte n'est pas ce qu'il y a de plus attrayant. Pourtant, il y avait de quoi y réfléchir, et c'est ainsi que la plaza afficha une très belle entrée.
Belles sont aussi ces routes des Landes, se frayant un passage au milieu de la forêt, même si certaines d'entre elles rappellent de bien douloureux souvenirs.
À Gamarde, qui est une petite arène, c'était une corrida de début de saison, la première en France en 2019. Le genre de corrida en guise d'échauffement, dit-on par habitude.
Depuis des années, certaines des figures proclamées ou auto-proclamées de la tauromachie se plaisent à affirmer "qu'aujourd'hui on torée mieux que jamais". Cela a, bien entendu, été contesté par des générations antérieures, avec raison et de véritables arguments.
Pablo Aguado, lui, ne toréait pas encore quand ce discours a été mis à la mode. Il a d'ailleurs commencé à toréer sur le tard, après ses vingt ans. Et, avec ce que l'on a vu dimanche, il paraît même capable de toréer aussi bien que certains revendiquant être au sommet de l'histoire.
Car ce qu'a fait Pablo Aguado, c'est intemporel. Le toreo. Et rien à jeter.
Pourtant, on se dit qu'un tel rendez-vous, on aura davantage de chances de le rencontrer dans une grande arène. Dans une petite plaza, on dirait que cela relève de l'imprévu. Pourtant, elles sont nombreuses dans l'histoire de la tauromachie les grandes faenas dans de petites arènes. Quand triomphe l'inattendu.
Face à "Aventurero", troisième toro de Castillejo de Huebra, d'encaste Murube, noble et mobile, Pablo Aguado a toréé de façon extraordinaire et livré un faenón. À la cape déjà, avec des véroniques, une media, et un quite par chicuelinas des plus suaves.
Il toréa sans forcer, comme une évidence. Un grand début de faena, et des séries à gauche en conduisant et en guidant le toro avec un temple immense. Et le final, avec des naturelles aux cites de face, fut somptueux. Petite arène, mais faena d'anthologie. La conclusion en trois temps limita la récompense à un trophée. Mais ce que l'on vit, cela faisait oublier la toiture des arènes, et voyager. Loin. Là, y'avait les palmiers, les orangers, Séville, Jerez et Sanlúcar.
En espérant pour Pablo Aguado qu'un jour prochain, il puisse réaliser ce type de faena dans une grande arène, avec la répercussion que cela mérite.
Face au dernier toro, du fer de José Manuel Sánchez, âgé de cinq ans, qui envoya cheval et picador au tapis, ce fut tout autre chose. L'adversité d'un toro brusque et difficile. Soulevé sans dommages, Pablo Aguado montra des recours, du métier, et des capacités pour vaincre. Sur le chemin afin de devenir un torero de premier plan.

Florent

(Image de Niko Darracq : Pablo Aguado face à "Aventurero" de Castillejo de Huebra)

mercredi 27 mars 2019

Roca Rey


"Roca Rey efface El Juli et Talavante de la carte de Jerez". C'est cette sentence, qui envoie du bois, que le journaliste Francisco Orgambides érigea en titre pour évoquer la corrida du 11 mai 2018 à Jerez de la Frontera.
En voyage, j'aime bien découvrir des journaux régionaux ou locaux. Là, en l'occurrence, le Diario de Jerez. Et pour cette corrida, un titre puissant, venant refléter parfaitement ce qui s'était passé en piste.
Jerez est une arène de deuxième catégorie, tout aussi secondaire sur le calendrier entre les rendez-vous de Séville et de Madrid. Mais comme cela arrive parfois pour certaines corridas qui paraissent sans enjeu, on peut tirer des enseignements.
Ce jour-là à Jerez, les toros de Núñez del Cuvillo, de modestes gabarits, n'avaient rien d'exceptionnel. Et les toros destinés à Roca Rey n'étaient pas spécialement meilleurs que ceux d'El Juli et de Talavante. Pire, par manque de forces et d'étincelles, ils semblaient davantage tirer vers le médiocre que le bon. Mais face à une telle opposition, le torero péruvien est parvenu à réaliser des prouesses, avec talent et créativité. Certes, Jerez de la Frontera est une arène où le public peut rapidement s'enflammer, bien plus qu'à de nombreux autres endroits, mais l'impression était là. Roca Rey souleva l'arène, coupant quatre oreilles et une queue, et surtout, sortit seul en triomphe.
Cette corrida, à elle seule, c'était l'illustration du tourbillon que représente Andrés Roca Rey. Une évolution très rapide de sa carrière, et la sensation que quelque chose est en train de changer dans la tauromachie. Comme une nouvelle époque.
Roca Rey a seulement 22 ans, et l'on espère qu'il tombera moins dans les travers que les vedettes auxquelles il semble succéder.
Déjà, en se prêtant au jeu du "bombo" à Madrid, il affrontera pour la prochaine feria de San Isidro la corrida d'Adolfo Martín, ce qui est quelque chose de fort intéressant. Espérons qu'il saura à l'avenir maintenir ce cap et se mesurer à une certaine variété d'élevages.
Roca Rey est arrivé au plus haut niveau avec fraîcheur, détermination, puissance dans sa cape et sa muleta, et aussi en foulant des terrains risqués, en s'exposant énormément devant les toros.
La tauromachie avait besoin d'un Roca Rey comme nouvelle vedette. Un vent nouveau. Actuellement, si l'on met à part José Tomás et le nombre restreint de corridas qu'il torée chaque année, Andrés Roca Rey est celui qui attire le plus de monde aux arènes. Et surtout, il met totalement en péril la hiérarchie établie depuis de longues années.


Florent

mardi 26 mars 2019

Céret 2004


Le matin, déjà, on avait l'impression d'assister à un truc d'un autre siècle. Avant la novillada, le ganadero portugais Fernando Pereira Palha, ôtant son couvre-chef pour répondre à l'ovation du public, semblait tout droit sorti d'un conte. Un personnage à part. Sans le savoir, c'est la dernière fois qu'il voyait ses protégés aux pelages multicolores combattre dans une arène française.
Cette feria de Céret 2004 avait commencé la veille, sous la pluie, avec une corrida de Luis Terrón aux défenses gigantesques. C'est la première fois que cet élevage faisait combattre une corrida pour des toreros à pied. La piste de Céret, déjà étroite, paraissait minuscule quand on regardait débouler ces bestioles du toril. El Cid n'avait pas été dans un bon jour, et le jeune matador catalan Serafín Marín avait été sérieusement blessé dès les premières passes de cape. El Fundi, qui était venu en remplacement d'Encabo, avait été ce sublime lidiador dont on parle forcément aujourd'hui avec nostalgie.
Et pour terminer cette feria, le dimanche 11 juillet à six heures du soir, une corrida avec six toros de Hernández Pla, d'encaste Santa Coloma. Six toros annoncés de 520 à 560 kilos. Six toros, Damito, Tasquero, Ventilado, Candilito, Conservero et Lancero. Six toros aux pelages gris. Dans le ciel, pas un seul rayon de soleil, et que des nuages.
Sur ce seul cliché, on a l'impression d'un instant unique et figé. Mais ce fut en fait la sensation de l'après-midi dans son intégralité pour quiconque assista à cette corrida. Une bataille constante. Des combats courts et intenses, et au fur et à mesure que la corrida avançait, la dureté des tiers de piques ne faisait aucun doute. Chacun savait ce qui l'attendait. Trois picadors visitèrent l'infirmerie ce soir-là.
Aurelio García, de la cuadrilla de Luis Francisco Esplá, spectaculairement renversé par le toro Candilito, numéro 217. Les lanciers José Olmo et Marcial Rodríguez eux aussi furent touchés par la fougue des terribles toros de Hernández Pla.
Des premiers tiers épiques, et en piste, le sang-froid de Luis Francisco Esplá, chef de lidia remarquable même dans l'adversité la plus grande. Avec lui, Gómez Escorial, valeureux torero, habitué à ce genre de batailles, et Fernando Robleño, qui avait superbement toréé de la main gauche un adversaire redoutable.
Sur cette image de David Cordero, on voit le toro Candilito renverser l'équipage du picador Aurelio García avec une monture d'Alain Bonijol. En apercevant les visages en tribune, ainsi que Jean-François Coste, membre de l'Association des Aficionados Cérétans, debout en second plan en callejón, on devine comme une inquiétude, et le souffle de la sauvagerie de ces toros.


Florent

vendredi 22 mars 2019

La Navarre, entre vert et désert


Quand j'étais petit, je pensais que l'Espagne était un pays plat, avec des palmiers partout. Des arènes dans chaque commune, que ce soit un hameau, une ville ou un village. Avec des corridas du 1er janvier au 31 décembre, et une fête permanente.
Un pays où les manteaux n'existent pas, et où il ne fait jamais moins de 25 degrés. Au fil des années, j'ai pu mesurer à quel point je m'étais planté.
Fitero, Navarre. Samedi 16 mars. 17 heures. Corrida des fêtes de San Raimundo. Deux novillos d'El Madroñal (encaste Murube) pour le rejoneador Mario Pérez Langa, et quatre toros de Hermanos Cambronell (encaste Domecq) pour Manuel Jesús "El Cid" et Javier Marín, le sobresaliente étant Enrique Martínez "Chapurra".
Et là, tu rigoles, tu te moques, en te disant à quoi bon aller voir un tel cartel en bois. Quelque part, tu as raison. Et puis, le même jour, il y avait à Valencia la réapparition du grand Paco Ureña, pour ce qui était le véritable événement tauromachique du week-end.
À Fitero, dont les belles arènes (qui ont une architecture très similaire aux anciennes d'Arnedo) datent de 1897, il y avait donc une corrida avec un rejoneador et deux matadors. Fitero, à ne pas confondre avec le picador préféré de beaucoup d'entre nous, le regretté André Floutié dit "Fritero", disparu au printemps 2013.
Sur le papier, l'affiche de cette corrida était moins intéressante que celles des dernières années dans les mêmes arènes.
C'est le premier paseo de l'année en Navarre. La météo est de la partie, et aux gradins soleil, les locaux, joviaux, sont pleins comme des huîtres.
El Cid, qui a choisi 2019 comme année de retraite, est à l'affiche. Et si, une fois de plus, il venait à livrer des gestes de grande classe ? Ce fut effectivement le cas, mais devant une opposition indigente. Car la majorité des toros de Cambronell, de mauvaise présentation, étaient invalides. Seul le dernier toro se sauva du naufrage. Javier Marín, matador du village voisin de Cintruénigo, sortit en triomphe accompagné du Cid après avoir coupé trois oreilles, en étant généreusement primé par un public venu le soutenir.
Quant au rejón, il est bien d'en regarder de temps en temps un échantillon afin de se faire une opinion. Assez bon cavalier, Mario Pérez Langa eut toutefois tendance à être théâtral voire de mauvais goût face à de bons novillos d'El Madroñal.
Fitero est un bled situé au Sud de la Navarre, une région agricole aux paysages tellement variés et étonnants. Le vert et les montagnes au Nord, et au Sud, le désert des Bardenas près de Tudela.
Une région où plusieurs élevages de toros sont purement destinés aux corridas, et d'autres, de caste navarraise, et majoritairement de pelages roux, vont dans les "festejos populares". Ceux qui remuent la poussière, montent aux arbres, ou sur les gradins d'une arène, comme ce fut le cas l'été dernier lors d'une fête de village. Ces toros de Navarre, Céret s'était aventurée à en annoncer et à en faire combattre. Des Merino Gil, des La Bomba, des El Ruedo, et des José Arriazu.
Si Pamplona est mondialement connue, il est aussi agréable d'aller dans toutes ces arènes de villages à l'identité forte. Tafalla, Sangüesa, Peralta, Lodosa, et bien d'autres.
Le long de la petite route qui mène aux Bardenas, on peut même trouver par hasard un petit élevage aux origines diverses. La Navarre, une région taurine propice aux rencontres improbables.

Florent

lundi 4 mars 2019

L'îlot de barbarie, il t'emmerde


En parcourant la presse quotidienne régionale la semaine dernière, on pouvait apprendre que le CRAC Europe avait ajouté une ligne à son catalogue de procédures. Cette fois, après avoir été déboutée en première instance, il était question de l'appel de l'association en question devant la CAA de Marseille, pour la demande d'interdiction des écoles taurines aux moins de 18 ans. Il faut dire qu'à chaque échec juridictionnel, le CRAC – et d'autres association anti-taurines – innovent en cherchant systématiquement un nouvel angle d'attaque.
La décision a été mise en délibéré et a bien peu de chances d'aboutir. Dans ses conclusions, si le rapporteur public M. Michaël Revert a demandé le rejet des requêtes car n'étant pas fondées en droit, il a également tenu des propos invraisemblables.
"Les corridas en France continuent de constituer une forme d'îlot de barbarie légale".
Loin de toute impartialité, ces propos ne correspondent à aucune réalité juridique, et méconnaissent complètement la jurisprudence : judiciaire, administrative et constitutionnelle, qui a toujours été favorable à la tauromachie.
Cette considération, au fond, est aussi dangereuse que scandaleuse.
Elle signifierait que chaque commune, chaque organisateur de courses, chaque acteur en piste, chaque spectacteur, est détenteur d'une parcelle de barbarie ! Cet ensemble formant un îlot, légal... mais barbare !
Ces propos inédits dans ces circonstances, s'ils ne risquent pas de jouer sur la procédure en cours, sont quand même fort contestables.
Car la barbarie, en saisissant le premier dictionnaire à portée de main, on remarque que c'est le caractère de quelqu'un ou de quelque chose d'inhumain.
Et la France a assez souffert en matière de tragédies barbares ces dernières années, depuis le début de l'année 2015 notamment, pour que ce terme puisse être utilisé pour qualifier des choses qui n'ont aucun rapport.
Mais nous sommes à une époque où la petite phrase et son impact importent davantage que le fond et les idées. Il est effrayant, et ce n'est pas nouveau en lisant de nombreux commentaires sur la toile, de voir que la corrida figure pour certaines personnes dans les hautes sphères d'une pyramide de l'horreur.
En France, la corrida existe depuis maintenant bien longtemps. Elle vient d'Espagne, le pays voisin, et son implantation chez nous dans des communes ou dans des régions est due à des raisons aussi nombreuses que passionnantes.
Aussi, elle perdure et intéresse, s'avérant être autre chose qu'une barbarie. Les territoires de la tauromachie en France, de la Méditerranée à l'Atlantique, sont par ailleurs bien plus qu'un petit îlot.
Et historiquement, il y eut même des corridas à Bordeaux, Marseille, Toulouse, Paris, Le Havre, Roubaix, ou même Vichy récemment encore.
Aujourd'hui, l'existence de la tauromachie est concentrée sur les régions méridionales du pays, là où elle s'est le plus profondément ancrée, pas si loin de sa terre natale.
Du fait des habituelles polémiques amplifiées par les moyens de communication actuels, la corrida est un thème qui fait parler, débattre, et couler de l'encre. Qui, pourtant, pourrait le mieux s'exprimer à son sujet que ceux qui s'intéressent à elle et en ont fait leur passion ?
Si certains médias parlent de barbarie ou d'atrocité, ils n'interrogent jamais ou presque les personnes qui aiment la corrida, afin de connaître leur vérité, et les raisons pour lesquelles elles se rendent aux arènes. Le résultat serait surprenant, et contre-productif pour les polémistes, dont l'hypothèse de spectateurs barbares et sanguinaires serait complètement contrecarrée.
Car en tant qu'aficionado, on parle avant tout d'un milieu naturel unique, celui de taureau de combat, et dans l'arène, de valeurs, de solidarité des hommes face au danger, de beauté, de force, de courage. Tant de choses.

Florent