jeudi 21 novembre 2019

Le précieux almanach


Aller voir des toros dans les rues, c'est assurément découvrir un autre monde quand on est habitué à celui des corridas. Néanmoins, il paraît lui aussi passionnant, et sa découverte n'engendre pas une sensation de choc de cultures. Au contraire, il s'inscrit même dans la continuité, et c'est une déclinaison de la fête des toros.

Dans la région de Valencia, avec les trois provinces que sont celles de Valencia, Castellón et Alicante, ce sont plusieurs milliers de toros de combat qui chaque année arpentent les rues des villes et villages.

Celui de La Vall d'Uixó, dans la province de Castellón, en est un beau témoignage. En 2020 à La Vall d'Uixó, d'avril à octobre, les différentes peñas et associations taurines locales annoncent pas moins de cent lâchers de toros dans les rues de la commune !

Et l'excellente revue "Bous al carrer", d'Alberto de Jesús, permet de mieux visualiser le panorama de ces fêtes. Pour les corridas et novilladas, on a toujours une affiche qui traîne, avec l'élevage et les toreros engagés. Avec les toros de rues, c'est plus flou et forcément moins évident. Mais "Bous al carrer" permet heureusement de faire la synthèse.

Comme son nom valencien l'indique, cette revue que l'on peut trouver dans des tabacs-presse offre une large place aux toros dans la rue, mais aussi aux courses de recortadores, et s'ouvre également aux corridas, dont il y a des reportages.

La dernière partie est consacrée aux photos des toros achetés par les différentes associations et qui prochainement vont sortir dans les rues de la Comunidad Valenciana et d'ailleurs en Espagne.

Cela intrigue, attire, et l'on s'aperçoit à la lecture des noms de villages que beaucoup d'entre eux sont rapprochés géographiquement. Il n'est pas rare que sur un périmètre de 10 kilomètres, le long de la route régionale CV-300, au Nord de Valencia, il y ait six, sept ou huit villages faisant sortir simultanément, même jour, même heure, des toros dans leurs rues.

Toutefois, il convient de faire des choix et de consulter au préalable l'almanach. Se décider, entre Puçol, Rafelbunyol, Meliana, Foios, Massamagrell, Museros, La Pobla de Farnals, El Puig, et tant d'autres bleds.

Aller à la rencontre des toros au coin de rues improbables. Des toros parfois impressionnants, que l'on aurait pu voir sortir dans de grandes arènes. Les regarder passer près, sentir leur souffle, et admirer l'exploit des jeunes qui avec ou sans leurre se jouent d'eux, en maîtrisant l'art de la feinte. Le courage de cet anonymat face aux cornes est époustouflant.



Florent

mercredi 20 novembre 2019

C'est loin mais c'est beau



Cela dépayse vraiment de rejoindre Calasparra début septembre, en accomplissant les 1.000 bornes qui nous en séparent. Calasparra, où les aficionados du cru vous racontent encore l'été 94.

Ailleurs en 1994, à Madrid, il y a eu la rencontre épique de César Rincón et de "Bastonito" de Baltasar Ibán, ainsi que la prodigieuse faena de Julio Aparicio à un toro d'Alcurrucén, dont les sublimes gestes dessinés sur le sable de Las Ventas sont singés des centaines de fois dans la salle de bains, mais sans grâce, sans charisme, et sans public. Une faena dont même la vidéo altérée par la qualité VHS donne envie de se lever de son siège.

1994, la victoire du Brésil contre l'Italie en finale de Coupe du Monde après un match ennuyeux, un 0 à 0 pourri, et une séance de tirs au but. 1994, la mort d'Ayrton Senna. Et celle de Kurt Cobain, à l'âge 27 ans.

Et à Calasparra, d'un après-midi de juillet 94, les aficionados locaux racontent donc encore à ce sujet, sur un ton exalté : "ce novillo a sauté vers nous, sur les gradins !". Un novillo de l'élevage d'Apolinar Soriano, de présentation anodine, qui a décollé du sable pour aller rendre visite aux spectateurs assis là et pour semer la panique. En civil, c'est le jeune matador de l'époque Pepín Liria, originaire de la commune voisine de Cehegín, à 15 kilomètres de là, et présent à la novillada, qui aida à déloger la bestiole d'Apolinar Soriano, et à la faire revenir en piste. Sont restées dans les rétines des gens de Calasparra les images de ce saut côté gradins soleil, et de ce novillo qui s'est retrouvé là, tout en haut.

Aux copains auxquels j'ai proposé d'aller à Calasparra cette année, pas mal ont répondu "Mais putain c'est loin Calasparra" après en avoir consulté la localisation sur une carte. Puis y'a ceux qui y étaient, et sont venus, un jour, trois jours, ou plus, et qui forcément, se reconnaîtront.

Calasparra, et le désert de la région de Murcie au mois de septembre. Paysage aride, mais qui pour l'avoir découvert en 2018, donnait vraiment envie de revenir.

Et pour l'anecdote, l'an passé, cela avait été une plaza porte bonheur pour les français. Dix-huit novilleros engagés dans la feria, et seulement deux sorties en triomphe, deux français, Adrien Salenc face aux Valdellán – trophée Espiga de Oro au triomphateur de la feria – et Maxime Solera devant les Prieto de la Cal.

Cette année, la feria du Riz, qui a invariablement lieu du 3 au 8 septembre, sur six jours, avec six novilladas piquées, voyait défiler dans l'ordre les ganaderías de Puerto de San Lorenzo, Valdellán, Prieto de la Cal, José Escolar Gil, Cuadri et Miura.

Une sacrée et prestigieuse affiche, qui donnait envie de revenir à Calasparra, avec bien évidemment beaucoup de respect pour les novilleros venus se mesurer à des lots aussi sérieux.

Calasparra est devenue avec les années l'une des meilleures et plus importantes ferias de novilladas d'Espagne, où l'on essaye de bien faire les choses, avec un public attentif et exigeant. Et puis, l'arène en elle-même, dite "La Caverina", qui date de 1896, de 4.200 places, avec seulement deux escaliers pour accéder aux gradins, a énormément de charme et de cachet. Elle accueille aussi chaque année une corrida le 30 juillet.

Cette année, la feria de septembre aura été marquée par la dureté des novillos au programme, face auquel se tailler un succès n'était guère évident.

Les discussions risquent d'être animées cet hiver du côté de Calasparra, car la concession des arènes, qui sont de propriété privée, vient d'être confiée à une empresa méconnue, alors que l'actuel gestionnaire, Pedro Pérez "Chicote", connaissait d'excellents résultats avec l'appui de la municipalité, des aficionados et des associations taurines locales. À voir comment les choses évolueront à l'avenir.

Toujours est-il que le 3 septembre prochain, sur les coups de 10 heures, résonnera dans tout le bourg le bruit du pétard annonçant le premier encierro de la feria. A 18 heures 45, la banda municipale fera son entrée sur la piste en jouant "Gallito", puis rejoindra les gradins, et là commencera le paseo. Cela fait tard pour le mois de septembre, et en sortant des arènes il fait nuit, mais voir des courses à Calasparra prolonge le doux parfum d'été.


Florent

vendredi 15 novembre 2019

Valdellán


Treize ans à peine se sont écoulés entre l'affiche de la novillada de Vic-Fezensac qui mentionnait la naissance d'une ganadería et maintenant.

L'actualité oblige à placer Valdellán en haut de la liste des élevages les plus prisés des aficionados et des arènes les plus exigeantes. Valdellán connaît un grand moment, et parmi les souvenirs des toros et novillos les plus braves des dernières années, il y a en a forcément plusieurs de ce fer.

J'y repensais l'autre fois en rencontrant sur les corrales de Calasparra les deux ganaderos, Fernando Álvarez et Jesús Manuel Martínez Pinilla, toujours humbles, accessibles, sympathiques et réalistes.

Les fruits de leur travail sont incroyables. Quelle réussite pour un élevage aussi récent, car il est étonnant de voir une galerie de trophées aussi fournie avec aussi peu de courses. Cette ganadería, qui fait parler, est d'encaste Santa Coloma/Graciliano, avec comme origines les troupeaux de Hoyo de la Gitana et Pilar Población. Basée dans la province de León, une région inhabituelle pour élevages de toros braves.

Chaque année, peu de lots de toros et de novillos de Valdellán sont disponibles. Mais en voyant les résultats et la régularité, on comprend parfaitement pourquoi ils s'arrachant.

Il y eut les débuts à Vic-Fezensac avec deux lots en 2006 et 2007, à l'époque où il y avait toujours une novillada nocturne aux arènes Joseph Fourniol le premier ou deuxième vendredi d'août. Deux novilladas rugueuses et difficiles.

Après cela, il y eut deux grandes novilladas à Parentis en 2011 et 2012, un lot extraordinaire en 2013 en nocturne à Vic-Fezensac avec le très brave "Pies de Plomo", et plus tard en 2015 une corrida de la feria de Pentecôte toujours à Vic avec l'immense "Cubano".

Pendant toutes ces années, le fil rouge de Valdellán aura été de faire combattre un lot dans les coquettes arènes de Sahagún, situées à vingt kilomètres de la ganadería, au mois de juin, pour la corrida annuelle de cette plaza.

Il y eut aussi des cornus importants à Orthez, Aire-sur-l'Adour, entre autres. De la prestigieuse feria de novilladas de Calasparra, le fer de Valdellán a remporté le prix au meilleur novillo en 2018 puis en 2019.

Et surtout, la consécration vint de Madrid, avec deux très grands toros unanimement appréciés. Navarro en 2018 et Carasucia en 2019. En fin de compte, un sacré palmarès.

Le toro de Valdellán n'a pas nécessairement beaucoup de présence ou de tête, mais la caste, la bravoure, le tempérament et l'émotion sont souvent au rendez-vous. Les ganaderos sont allés à l'essentiel.



Florent



(Images : Le toro "Cubano", numéro 28, en 2015 à Vic-Fezensac, photo de Laurent Bernède / Le novillo "Pies de Plomo", numéro 222, en 2013 à Vic-Fezensac, photo de Yann Bridonneau / Le lot de novillos de Valdellán dans les corrales de Calasparra en 2019 / L'affiche de la première novillada de 2006 à Vic-Fezensac)

mercredi 13 novembre 2019

Taches de sang sur costume blanc


La première vérité, c'est celle de l'arène, réelle, implacable et irremplaçable. Et la première chose que l'on peut voir d'un homme en piste, c'est sa sincérité. Déjà dans le choix d'être là et d'avoir décidé de porter l'habit de lumières. Ensuite, dans la manière d'affronter les toros.
Ce garçon, c'est Francisco Montero. Et alors que la tauromachie est faite de beaucoup d'émotions contenues et invisibles, on a pu le voir pleurer au moins deux fois en piste cette année. Pas par tristesse ou dépit, mais parce qu'il semblait heureux d'être là. Sensations brutes. La première fois, à la fin d'une série avec la muleta à Boujan-sur-Libron, jour de chaleur infernale, avec un lot gigantesque de l'élevage portugais d'António Silva. C'est le premier novillo qu'affrontait Montero en costume de lumières depuis deux ans. C'est dire à quel point il lui paraissait énorme d'en arriver là et d'obtenir une telle opportunité.
La seconde, c'était au moment de sa sortie en triomphe à Villaseca de la Sagra, après avoir combattu un imposant lot de Monteviejo. Encore un autre palier franchi à cette occasion, au cours d'un été passé à affronter des novilladas vertigineuses.
En novillada, ce qui prime, c'est l'envie et la personnalité. Et il est certain que depuis bien des années, la prééminence des écoles taurines a complètement fait disparaître ce type de torero, venu de l'extérieur, sans appuis.
Lundi à Saint-Sever, on a assisté à une journée taurine d'un grand intérêt. Déjà le matin, avec des novillos encastés de Sánchez-Fabrés et la volonté des toreros à l'affiche. Andrés Palacios, par son toreo, et Miguel Ángel Pacheco, par son engagement, se sont le plus distingués.
L'après-midi, les novillos étaient de Coquilla de Sánchez-Arjona. Et ce n'est pas une partie de plaisir pour un novillero d'aller affronter dans le froid de novembre un lot comme celui-là, aussi exigeant, qui permet peu ou pas d'erreur. La preuve, Francisco Montero et Alejandro Mora ont tous les deux été soulevés.
Devant le meilleur novillo de l'après-midi, le deuxième, Alejandro Mora a réalisé de très beaux gestes, avec profondeur, notamment en fin de séries, avec des trincheras de grande classe. Hélas, l'épée lui a fait défaut. Mais ce n'est pas la première fois que l'on pouvait apprécier la torería de ce novillero.
Ce qui est intéressant en novillada, c'est de voir des personnalités, des concepts et des parcours différents.
Francisco Montero avait remis le costume blanc et argent. De Boujan-sur-Libron, de Madrid, de Peralta, de Villaseca, d'Arnedo. Il y est allé, comme on dit en espagnol, "a sangre y fuego". À sang et à feu. Déclaration d'intentions dès le premier combat avec un accueil par farol, gaoneras, et pour finir, une larga cambiada à genoux ! Le Coquilla, difficile et avisé, nécessitait beaucoup de métier, et il accrocha durement Francisco Montero à deux reprises pendant la faena.
Quant au troisième novillo, Francisco Montero alla le recevoir à genoux face au toril, et posa lui-même les banderilles. Ce novillo avait plus de fond que le premier, et Montero s'appliqua beaucoup, parvenant même à donner de bons muletazos de chaque côté. Avec toujours cette incroyable détermination, celle qui fait avancer les fémorales en terrain miné.
Elle est belle l'image d'un novillero sorti de nulle part, le costume abîmé pour la énième fois, souillé par le sang du toro comme preuve d'engagement, dans la lumière, à la nuit tombée.
Francisco Montero termina sa faena avec des manoletinas en remplaçant la muleta par la cape de paseo. Ce qui n'a rien d'orthodoxe mais nous rappelle qu'en novillada, il y a toujours eu des suertes sortant de l'ordinaire. L'estocade, d'un grand engagement, et en gardant ce tissu réduit qu'est la cape de paseo, avait quelque chose de fort méritoire. Elle fut déterminante dans la concession des trophées. C'était seulement la dixième novillada piquée de Francisco Montero.
Et si un jour, un novillero paumé dans les incertitudes, en plein doute, cherche à rebondir, il pourra regarder les archives de la saison 2019. Il y découvrira l'exploit de Francisco Montero, et reprendra espoir.

Florent

(Image de Vuelta a los Toros : Francisco Montero à Saint-Sever le 11 novembre)

samedi 9 novembre 2019

8 septembre


Après avoir pris un tampon d'une telle envergure, normalement, la conscience et le bon sens dictent de revoir les ambitions un peu à la baisse. Sauf quand tu t'appelles Maxime Solera, que l'on est le 14 juillet à Céret, et que cela fait deux ans que tu attends ton retour dans cette plaza.

De cette portagayola de l'effroi, Maxime Solera s'en est tiré indemne, sans dégât apparent, alors que le novillo de Monteviejo s'est cassé une corne dans la foulée et a dû être remplacé.

Le réserve porte le fer d'Urcola, et hop rebelote, le novillero français repart s'agenouiller face au toril. Écoulés les moments de tension, chose fascinante, il y aura tout entre cette portagayola et l'estocade finale sans muleta. Engagement, grand courage, sens de la lidia, émotion, distance et profondeur lors de la faena. Deux oreilles fêtées.

Pour en arriver à cette saison 2019 avec des rendez-vous de premier plan, le chemin de Maxime Solera n'a pas été évident, pour ne pas dire semé d'embûches.

En France, on connaît sur le calendrier taurin le 15 août car il est le jour de l'année qui comporte le plus de courses. Mais il ne faut pas perdre de vue le 8 septembre, où dans beaucoup de communes d'Espagne, la naissance de la Vierge est célébrée, et où il y a pratiquement autant de courses qu'au 15 août. Un autre jour comportant beaucoup de corridas et de novilladas. Le 8 septembre est une date clé dans la carrière de Solera.

Le 8 septembre 2016, il s'avance au paseo aux arènes de Peralta, en Navarre, dans un costume vert bouteille et or, avec un bandeau sur le front et un cocard, dus à une blessure. Gueule de boxeur abîmé, c'est sa deuxième novillada piquée, lui qui, pratiquement inconnu au bataillon, a dû partir au Portugal et en Espagne pour tenter de faire carrière. Ça intrigue et on a envie d'en savoir plus, car face aux novillos de Pincha, Maxime Solera torée avec application, sang-froid, et a même de très bons passages de la main gauche. Il sort ce jour-là sur les épaules et s'octroie le prix au triomphateur de la feria.

Hasard des dates, c'est un 8 septembre, en 2019 cette fois, que dans une autre arène du Nord de l'Espagne, à Andorra, en Aragon, il se lance comme beau défi d'affronter seul six novillos d'élevages différents. Marqués de Albaserrada, Dolores Aguirre, Flor de Jara, Aurelio Hernando, Los Maños et Colomer Hermanos. La tâche est rude, autant que le troisième novillo de Flor de Jara qui le cueille et l'oblige à passer par la case infirmerie à la fin du combat. Auparavant, Maxime Solera avait brillé face au Dolores Aguirre. Quand il revient de l'infirmerie au bout de quelques minutes, afin d'affronter cette fois l'exemplaire d'Aurelio Hernando, on retrouve toutes les caractéristiques de sa tauromachie. Cette manière classique de lidier les toros et de les mettre en valeur, ce tempérament, et cette audace, qui le conduira à porter une autre estocade sans muleta, comme le faisait souvent jadis le regretté Antonio José Galán.

Un autre combat épique, trois ans après sa révélation de Peralta. Ce qui est remarquable chez ce garçon, c'est son panache, cette volonté de s'aventurer hors de toute zone de confort, et de ne refuser aucune opportunité.



Florent



(Images : Céret 2019, portagayola, photo de Mélanie Huertas / Peralta 2016, novillada de Pincha / Andorra 2019, seul contre six, paseo, et estocade face au novillo d'Aurelio Hernando)

mardi 5 novembre 2019

Villaseca, reine des ferias de novilladas


En arrivant le matin à Villaseca de la Sagra, avant que ne commencent les encierros à partir de 9 heures, il y a de fortes chances de croiser Jesús Hijosa, le maire. Une poignée de main virile, un homme de convictions, convaincant.
Sans détour, et il ne cesse de le répéter, la politique de sa commune de 1.800 habitants, située dans la province de Tolède, c'est la tauromachie. Et il le dit, si Villaseca de la Sagra est connue en Espagne, et même au-delà, c'est grâce aux toros !
Voici un maire qui a mis le toro au centre du village, aussi bien au propre qu'au figuré, car en plein Villaseca, il y a cette monumentale statue en hommage au toro de combat.
La dimension de Villaseca sur l'échiquier taurin évolue un peu plus chaque année. Il faut dire que la commune propose beaucoup d'événements en la matière. Des colloques, de nombreuses tientas au printemps avec une novillada non piquée comme finale, la fameuse feria de novilladas de septembre, mais aussi un match de foot solidaire entre aficionados et toreros, et cette année, le luxe d'un concours de recortadores avec les toros de Cebada Gago de la corrida annulée à Pamplona, et qui avaient précédemment couru le plus célèbre des encierros dans la Calle Estafeta. Ce soir-là, pour le concours de recortadores, les organisateurs ont dû laisser des centaines de personnes hors de l'arène tellement la demande était forte aux guichets.
Pour fonctionner, Villaseca dispose d'excellentes installations, avec une plaza de toros récente, à la fois moderne et équipée.
Et la feria de cinq novilladas, en septembre, attire un peu plus de monde chaque année. Une prouesse quand on sait qu'il est difficile d'organiser des novilladas piquées à l'heure actuelle. Alors une feria complète, dans de bonnes conditions économiques, c'est plus que louable.
Villaseca de la Sagra est actuellement la locomotive de toutes les autres ferias de novilladas, et cela donne espoir pour l'avenir.
Les novilladas piquées de Villaseca ont toujours lieu les 5, 6, 7, 9 et 10 septembre. Le 8, il n'y a jamais de novillada, car c'est le jour de la Virgen de las Angustias, patronne du village.
Une journée taurine dans ce village commence par les encierros du matin, se poursuit par le sorteo qui est public puis par la novillada du soir.
Les tarifs sont attractifs puisque le prix unique pour une novillada est de 15 euros, et l'abonnement pour assister aux cinq de 60 euros. Imbattable.
Il faut reconnaître que le travail qui a été fait à Villaseca de la Sagra a largement porté ses fruits, et que la promotion qui est faite de la feria est la bonne. Celle-ci est très suivie, avec chaque année davantage de monde sur les gradins, et devant les écrans, puisque les novilladas sont toutes retransmises par Castilla-La-Mancha TV.
En 2019, les cinq novilladas provenaient des élevages de La Quinta, Jandilla, Baltasar Ibán, Cebada Gago et Monteviejo, avec à chaque fois, au niveau de la présentation, des lots de premier choix.
C'est le novillero mexicain Diego San Román qui a remporté cette année la vingtième édition du trophée de l'Alfarero de Oro, tandis que Francisco Montero, engagé le dernier jour en remplacement de Maxime Solera, blessé, a laissé une superbe impression.
De par son implication dans le monde de la tauromachie, son souci du maintien des novilladas, l'intérêt de ses affiches, son sérieux, son respect de la lidia et des tiers de piques, Villaseca de la Sagra est une arène qui chaque année donne envie de revenir.

Florent

vendredi 1 novembre 2019

Arganda del Rey


La ville d'Arganda del Rey, dans la région de Madrid, n'a pas été épargnée par le mauvais sort cette année. Deux inondations en trois semaines. La première avant la feria, le 26 août, et la seconde le 15 septembre, mettant hélas fin prématurément aux festivités.
Cela donnait envie de revenir à Arganda cette année, parce que l'identité de l'arène montée sur la place principale de la ville, la Plaza de la Constitución, est très forte. Du cachet, beaucoup de cachet dans ce décor. Sans équivalent chez nous. En France, les carcans des normes de sécurité empêcheraient le fonctionnement d'une arène de ce genre.
La feria d'Arganda se déroule toujours début septembre, pour les fêtes de la Virgen de la Soledad (la Vierge de la Solitude). C'était cette année la 32ème édition de la feria de novilladas.
Les novilladas d'Arganda s'étendent sur neuf jours, mais elles sont éparpillées. Le modèle actuel de la feria est le suivant : cinq novilladas piquées le lundi, mardi, mercredi, vendredi, puis le lundi suivant. Un concours de recortadores le jeudi de la feria. Et le mardi en clôture, une novillada sans picadors. Il n'y a rien en revanche les samedi et dimanche.
Ce qui frappe à Arganda, ce sont les prix populaires pour voir des toros. Pour 10 euros, vous aurez une entrée générale debout derrière les grilles pour assister à une novillada piquée, ou 6 euros si vous avez moins de trente ans ! Pour être sur les gradins, il y a des places à moins de 15 euros.
Pour tout le reste, hormis le concours de recortadores qui affiche toujours le "no hay billetes" et dont les places s'arrachent, l'entrée est gratuite.
Et il est vrai que les capeas du matin et du soir attirent également énormément de monde.
Arganda est proche de Madrid. En voiture, avec l'autoroute A3, qui relie Madrid à Valencia.
Et en transports, car Arganda est située au terminus de la ligne 9 du métro madrilène, l'autre extrémité étant la station Paco de Lucía, au Nord de la capitale.
Le choix des élevages fait preuve de variété. L'an dernier, on avait notamment pu apprécier la présence d'un lot de Dolores Aguirre. Cette année, les cinq novilladas piquées provenaient des élevages de Toros de Tenorio, Torrestrella, Victorino Martín, Juan Pedro Domecq et Espartaco (novillada annulée). Pour les autres encierros et les capeas, les toros provenaient comme toujours de ganaderías différentes.
Par ailleurs, il y a deux parcours d'encierros à Arganda del Rey. En début de feria, le parcours est monté Calle San Juan pour les trois premiers jours d'encierros. Et Calle Real pour la seconde moitié de la feria, et les trois derniers jours encierros.
Il y a chaque jour deux encierros. Le premier à 9 heures avec les novillos à combattre l'après-midi, et le second dans la foulée avec les toros destinés aux capeas.
Sur la piste rectangulaire, beaucoup de monde se réunit jusqu'à ce qu'au micro l'on annonce l'ouverture des portes du toril, situé côté mairie.
Lors de la capea du matin, on fait sortir deux toros. Et pour la capea du soir, après la novillada, on fait d'abord sortir le novillo de réserve puis ensuite deux autres toros.
Alternent alors recortadores, maletillas ou anonymes venus avec capes et muletas.
Il est de tradition à Arganda del Rey de faire sortir en capea le novillo de réserve de l'après-midi. Et de ce fait, le mouchoir vert sort peu fréquemment, afin de donner à la capea le bénéfice d'un toro supplémentaire.
Cette année, le vendredi 13 septembre, après la novillada, il y avait beaucoup plus de muletas que d'habitude afin de s'offrir le luxe d'affronter le sobrero de Juan Pedro Domecq !
Il faut dire que le reste du temps, les toros de capeas sont des mastodontes provenant souvent d'élevages méconnus.
Entre encierros, capeas et novilladas, il y a toujours quelque chose à voir à Arganda.

Florent

jeudi 31 octobre 2019

La Méditerranée d'Esplá


Évoquer Luis Francisco Esplá, c'est forcément faire référence à de bien belles années.
Assis en bord de mer, devant la caméra de l'émission Face au Toril, Esplá évoquait un jour les couleurs de l'arène. Il se définissait comme un torero méditerranéen. Se dégageaient de ses paroles son âme d'artiste, son inspiration, qui hors de l'arène et de ses combats face aux toros les plus redoutables, se retrouvaient également sur ses tableaux, pas mal d'entre eux faisant par ailleurs office d'affiches de corridas.
À propos des habits de lumières qu'il portait, Luis Francisco Esplá disait qu'il veillait à arborer des couleurs qui ne viendraient pas rompre l'harmonie du cercle de sable. La Méditerranée, les toros, l'arène.
Aujourd'hui retiré, Esplá suscite une sorte d'unanimité qui était beaucoup moins nette quand il était encore en activité. Derrière cette image de torero roublard, malin, désinvolte, certains le décriaient et l'accusaient d'en faire beaucoup, privilégiant les formes au fond.
Et pourtant, chez Luis Francisco Esplá, il n'y a jamais rien eu de superficiel. Le côté roublard n'a en rien empêché la sincérité et les graves coups de corne.
Dans ses dernières années comme matador, Esplá s'était tout d'abord fait soulever à Béziers par un vieux toro de Valdefresno, largement armé, mais le maestro était resté debout jusqu'à la fin du combat malgré des côtes cassées.
En 2007, une autre blessure, effroyable cette fois, dans une autre arène située près de la Méditerranée. Celle de Céret, dont il est un habitué. Un toro marron de Valverde le propulsa dans les airs avec à la clé un très grave coup de corne passant près du coeur. Quelques années plus tard, dans la même ville, au cours d'une conférence, Luis Francisco Esplá avait déclaré avec ironie au sujet de cette blessure "J'ai tellement d'attaches avec Céret que j'ai même failli y rester pour toujours".
Le discours d'Esplá est celui d'un torero et d'un homme lucides, de quelqu'un qui a marqué une époque, conscient des dangers de l'arène, et avec une pleine acceptation des risques. Chef de file dans les corridas dures. Et même dans les jours de gala, le danger planait, comme lorsqu'il se fit sèchement prendre à Arles alors qu'il était de retour pour un jour lors d'une corrida goyesque.
Esplá, c'est une famille de toreros, d'Alicante. Et le 3 septembre dernier, pour la première novillada de la prestigieuse feria de Calasparra, débutait avec picadors un certain Santiago Esplá. Il est le fils de Juan Antonio Esplá, également matador, et frère de Luis Francisco.
Le fils de Luis Francisco, Alejandro Esplá, a toréé lui aussi, a même pris l'alternative, mais cela n'a pas fonctionné.
Pourtant, ce Santiago Esplá, inédit, et que l'on découvrait à Calasparra, est celui qui rappelle le plus son illustre oncle. Dans le costume déjà, le bleu Méditerranée très chargé en motifs d'or.
Malgré un manque de métier logique, Santiago Esplá brilla banderilles en mains, dignes de l'héritage familial. Poder a poder, al sesgo por dentro, entre autres, une anthologie du tiers de banderilles.
Il faudra donner d'autres chances à ce garçon qui tente de faire carrière. Pas seulement par nostalgie, et parce qu'il ne s'agit pas de singer dans l'arène ce qu'a pu y faire pendant plusieurs décennies Luis Francisco Esplá, mais parce que cette esthétique, cette façon de combattre les toros, et cette éthique, sont remarquables.

Florent

jeudi 10 octobre 2019

Algemesí, rectangle magique


Prendre place sur les gradins des arènes d'Algemesí, c'est goûter à l'impression de voir des toros pendant la récré, car le public y est jeune. La météo très clémente de la région de Valencia à cette saison en fait une plaza fort agréable.
La semaine taurine d'Algemesí, dite "Setmana de bous" en valencien, s'étend sur neuf jours. La composition des dernières saisons, et 2019 n'échappe pas à la règle, ce sont six novilladas piquées, deux non piquées, et une corrida de rejón en clôture. Traditionnellement, dans plusieurs des novilladas piquées, il y a un rejoneador en intermède.
Étonnant, car la piste, pourtant, n'est pas la plus adéquate pour cette discipline. Elle a une forme et une dimension comparables à un court de tennis.
À Algemesí, il n'existe pas de guichets habituels pour acheter les places. Les gradins sont montés sur la Plaza Mayor de la commune, où se situent la mairie et l'église. 29 tribunes au total, appelées "cadafals", et montées par les peñas. On peut retrouver sur Youtube des vidéos explicatives qui montrent le fascinant montage annuel de l'arène.
Chaque peña vend les places correspondantes. On peut s'en procurer dans les casetas de chaque peña situées sur l'esplanade pas très loin des arènes, ou au pied des gradins pendant l'heure avant la course, ou encore en amont en rentrant en contact sur Whatsapp avec des responsables de peñas les jours précédents.
Tout cela peut paraître folklorique, mais Algemesí est à l'heure actuelle en Espagne la feria de novilladas la plus ancienne, et donc la plus pérenne.
L'ambiance euphorique, festive, est pittoresque. Avec ces enfants qui, à la moitié de chaque course, envahissent la piste pour faire signer des autographes et prendre des photos avec les novilleros qui ne sont pourtant pas des vedettes.
Le mercredi 25, les novillos de Puerto de San Lorenzo et La Ventana del Puerto, pas fantastiques, ont été combattus par Tomás Rufo, qui connaîtra deux jours plus tard la joie d'une grande porte madrilène, et Alejandro Mora, qui laissa les gestes les plus remarquables, estoqua bien les deux fois, et obtint le seul trophée de l'après-midi.
En parlant de prix, la semaine taurine d'Algemesí comporte deux trophées majeurs. La "Naranja de Oro" et la "Naranja de Plata", récompensant respectivement le novillero avec picadors triomphateur et le novillero sans picadors triomphateur.
Cette année, le trophée de l'Orange d'or, c'est le valencien Miguel Polope qui l'a remporté, alors que son concitoyen Jordi Pérez dit "El Niño de las Monjas" semblait lui aussi pouvoir y prétendre.
Lors de la novillada du samedi 28, un novillo récalcitrant de l'élevage d'Alejandro Talavante s'est barré des arènes, sema la panique, et blessa légèrement trois personnes avant d'être abattu par la police à 500 mètres de là. Sans plus de remous, car la novillada et la feria ont ensuite continué.
Cette jeunesse d'Algemesí est belle à voir. Et ce sens de la fête sur les gradins, avec ces déguisements d'Astérix, d'Obélix et de soldats romains. Une ambiance à part, un truc à voir. Le sentiment de retourner en enfance.

Florent

mercredi 9 octobre 2019

Toros de rues


Il ne faut pas songer à une Espagne sans toros, car cela n'existe pas. Et ce ne sera jamais le cas. Impossible, inconcevable. Et il ne s'agit pas là d'une conviction personnelle mais de quelque chose de bien réel.
Découvrir des régions taurines que l'on méconnaissait jusqu'à présent est forcément riche en enseignements, et l'on apprend toujours plein de choses. Ainsi, celui qui prétend connaître un jour une Espagne sans toros est quelqu'un qui s'égare.
Car on est au-delà du traditionnel, et au-delà du culturel. Cela touche à l'ADN.
On ne peut caractériser que de cette manière un pays où un lâcher de toros pourrait avoir aussi bien lieu à 18 heures qu'à 4 heures du matin et attirer autant de monde.
L'appel du toro, dans la région de Valencia, relève de la drogue dure, car plusieurs milliers y sont lâchés dans les rues chaque année.
Il est vrai qu'en tant qu'aficionado qui se respecte, il n'y aura rien de mieux pour "voir un toro" qu'une arène, un combat en trois tiers, et un public attentif.
Mais il ne faut pour autant pas ignorer ces festejos populares, ce que l'on appelle en valencien le "bous al carrer", avec les toros dans les rues.
Car telle est la destination de beaucoup de cornus, ce qui permet aussi à pas mal de ganaderos de s'y retrouver financièrement, car en certains lieux les prix peuvent être fort intéressants.
Le lâcher de toros dans la rue est différent de la corrida, mais il peut également être une formidable approche pour un gamin. Une première prise de contact avec cet univers.
Cela fait quelque chose aussi de voir l'exploit permanent de plein de jeunes qui, armés d'un simple pull over ou d'un survêt, esquivent ou détournent la charge des toros, en se les faisant passer extrêmement près.
Des toros qui souvent s'apparentent en âge, en volume, en trapío et en cornes à ce qui est combattu dans les arènes de première catégorie. Comme ce toro d'El Pilar dans la rue à Foios.
En ayant un tel toro à dix ou quinze mètres de distance, il vient à l'esprit ce que doit probablement ressentir un torero dans l'arène face à un tel adversaire. Une montée d'adrénaline, une drogue, à l'idée de l'appeler, de dévier sa charge avec la muleta sans même bouger les pieds. Excitant et vivifiant.
Avant que les toros ne soient lâchés, ces derniers se trouvent dans des cages individuelles. A Foios, devant les cages, une ribambelle de pétards aposée au sol sur près de trente mètres. Avant l'allumage, les discussions des gens sont vives. Puis les pétards explosent, et derrière la fumée, la brume, tout au fond, on peut voir les cornes apparaître. Dans la poussière, les voix sont beaucoup moins perceptibles et le silence s'impose. L'appréhension, le danger, l'émotion et la peur, que l'on ressent au plus près comme chaque battement de coeur.

Florent