lundi 22 juillet 2019

Comme des bleus


Si on était des enfoirés, on écrirait que la bronca destinée hier soir à Marie Sara à sa sortie des arènes a vaguement dû lui rappeler certains moments de sa carrière de rejoneadora.
Mais vu que l'on n'est pas (que) des enfoirés, on dira que cela fait partie du métier, avec de bons moments et d'autres bien pires, qui forgent les souvenirs. En parlant de carrière, la cavalière originaire de Paris a commencé la sienne dans les années 80, à une époque de grande médiatisation de la corrida.
Et pour ce qui s'est passé hier à Mont-de-Marsan, on aurait tort de faire reposer la faute sur sa seule qualité de prestataire de services. Car tous les chaînons de l'organisation sont responsables de ce qui s'est passé.
Mais au fait, comment est-il possible d'avoir accompli un tel raté ?
D'embarquer deux toros comme ceux sortis en 1er et en 6ème bis ? Comment ne pas avoir eu la sagesse – car aux dernières nouvelles les toros étaient connus, visibles depuis les corrales, et ne sont pas passés directement du camion à l'arène – de mettre à la place le toro de La Quinta qui restait en coulisses ?
Pour avoir eu la chance d'aller au campo chez Victorino Martín il y a moins de deux mois, on pouvait remarquer que les lots en attente étaient nombreux : Madrid, Nîmes, Soria, Burgos... et dans d'autres enclos, les novilladas du fer de Monteviejo pour Céret et Villaseca de la Sagra. Étrangement, le lot pour Mont-de-Marsan n'était pas encore défini. Et c'est ce qui explique le lot disparate et extrêmement inégal vu hier aux arènes du Plumaçon, avec plusieurs toros très petits et indignes non seulement d'une arène de première catégorie, mais de toute course pour laquelle il est écrit "Corrida de toros" sur l'affiche. Curieusement, l'an dernier, des lots de troisième catégorie, comme par exemple ceux de Santoña (Cantabrie) ou Corella (Navarre), étaient supérieurs en présentation.
Aux critiques fondées de l'afición, on a souvent répondu ces dernières années à Mont-de-Marsan qu'elles émanaient de néophytes ou de protestataires sytématiques. Mais toujours en les prenant à la légère et jamais au sérieux.
Sérieux, trois toros l'étaient davantage hier par rapport au reste du lot. Le deuxième, exigeant, face auquel Javier Cortés a effectué une faena engagée ; le quatrième, noble, avec un combat sérieux d'Octavio Chacón ; et le difficile cinquième, qui s'est rapidement orienté.
Si l'ambiance est devenue délétère à cause de la mauvaise présentation des toros, le bon public de Mont-de-Marsan n'a pas oublié d'ovationner les trois matadors à leur sortie des arènes : Octavio Chacón, Javier Cortés et Juan Leal. Car ils ont été mis en porte-à-faux en étant dans l'obligation d'estoquer plusieurs toros de présentation indigente, et dont le combat fut pris en dérision sur les gradins. Tout cela alors que l'un de leur camarade, le banderillero José Antonio Prestel, était à l'infirmerie, encorné par le cinquième toro.
C'est terrible dans une même corrida d'entendre une partie du public susurrer la musique d'Intervilles alors que le danger est réel et avéré, et vient de frapper par un coup de corne.
Avec de très bonnes affluences enregistrées pour les cinq corridas des fêtes de la Madeleine en 2019, il y a tout de même espoir, et la place pour faire autre chose. Plutôt que de se contenter du 10ème ou 11ème lot d'un élevage, chercher davantage d'originalité. Cette année, les cartels de toreros tenaient largement la route, mais au niveau ganadero, c'était répétitif, et c'est ce qui a coincé dans le résultat final.
Il conviendra à l'avenir de réfléchir davantage, en se démarquant, en tentant de trouver une identité propre, tout en sachant qu'il y a toujours du monde et des aficionados fidèles à Mont-de-Marsan pour remplir les arènes.
Concernant les dernières corridas de clôture des fêtes de la Madeleine, de registre torista, il n'y avait pourtant rien eu à dire en présentation. Que ce soit pour le lot de Dolores Aguirre de 2018, sérieux mais assez décevant en comportement, que pour celui de 2017, d'Adolfo Martín, digne de Madrid, dur, difficile, mais passionnant de bout en bout.
Et puis, pourquoi ne pas innover, ou renouer avec une corrida-concours, qui jadis avait sa place sur les cartels de Mont-de-Marsan ? Avec des toros sérieux et soigneusement choisis. Il y a, au Plumaçon, un public apte à suivre ce type de corrida. On le dit depuis des années.
Hier, l'orage a grondé. Avec intermèdes musicaux entre chaque toro, certains s'attendaient à un final comme un chemin de roses, en apothéose. En fait, c'est la bronca qui a été belle. À 20 heures 30, les coussins ont remplacé les roses.


Florent

samedi 20 juillet 2019

La gare de Collioure


Pour se rendre d'une feria à une autre, comme de Céret à Mont-de-Marsan, les moyens sont multiples et en constante évolution.
En train, c'est jouable, à condition de se lever tôt pour ne pas rater la corrida du soir. Choisir au hasard une gare des Pyrénées-Orientales : Collioure tiens, puis changer à Narbonne, prendre jusqu'à Bordeaux un train Corail, et ensuite un TER entre Bordeaux et Mont-de-Marsan, où les arènes sont en contrebas de la gare. Trois trains au total. 6 heures approximatives de trajet... sans compter le temps d'attente entre chaque correspondance.
Au passage, Collioure est aussi un endroit tauromachique d'importance, car il y a eu des arènes durant près d'un demi-siècle sur le quai de la gare, jusqu'en 2011, date de la dernière course célébrée dans la commune, une novillada des héritiers de Christophe Yonnet.
Il y a dix ans encore, l'activité taurine de Collioure était quelque chose d'intact, et que rien ne paraissait menacer.
La veille du départ, à Portbou, de l'autre côté de la frontière, j'avais demandé à un buraliste un paquet de Lucky Strike. Histoire de ne plus être à la dèche en soirée, de faire comme les copains, d'en fumer une, deux ou trois, mais surtout, d'avoir son propre paquet ! Et puis, statistiquement et socialement, c'est moins compliqué de faire une rencontre, surtout quand on est timide ou réservé, car il y aura toujours une clope ou un briquet à se faire demander, la possibilité d'en fumer une ensemble, de partager une anecdote ou un regard. La cigarette, c'est vraiment un lien social bizarre. Neuf ans avant d'arrêter un tel poison.
Le village de Portbou, situé à la frontière et appartenant à la province de Gérone, est quasiment délaissé. C'est une ancienne étape de voyageurs qui semble appartenir à une autre époque. Il faut, par ailleurs, voir au moins une fois cet énorme hall de gare, témoin du grand passé ferroviaire de l'endroit. Dorénavant, beaucoup moins de trains y passent.
Côté français, la ligne et les paysages sont jolis, entre Cerbère, Banyuls-sur-Mer, Port-Vendres, Collioure, Argelès-sur-Mer, en direction de Perpignan, dont la gare était le centre du monde de Salvador Dalí.
En dix ans, bien des choses ont changé sur le plan tauromachique et ferroviaire.
A Céret, en 2009, y'avait eu des toros portugais très armés, encastés et sauvages de Manuel Assunção Coimbra, une bonne surprise, puisqu'ils avaient été reconduits l'année d'après. On avait pu admirer également la précieuse et rare torería de Frascuelo, qui avait déjà dépassé les 60 ans, tandis que Morenito de Aranda s'était révélé lors de cette feria.
A Mont-de-Marsan, Sergio Aguilar avait triomphé face aux toros de Fuente Ymbro en coupant trois oreilles, avec une grande main gauche et de belles estocades. La possibilité, une fois encore, de caser qu'il était quand même un sacré matador.
Attention toutefois à ne pas trop idéaliser ces années-là. Les piques étaient déjà trop en arrière, les toros arboraient déjà les fundas au campo, les indultos paraissaient généreux, les ferias étaient souvent basées sur des élevages similaires (et de même origine), et les organisateurs de corridas et de novilladas du Sud-Ouest étaient déjà de grands susceptibles.
Mais à Collioure, on faisait encore sortir du toril des cornus chaque 16 août. Et une arène sur le quai d'une gare, c'est forcément quelque chose qui en jette.

Florent

(Image ancienne : vue d'ensemble de Collioure, avec en bas à droite les arènes et la voie ferrée)

mardi 16 juillet 2019

Bières à 1 euro 50, aussi froides que le coeur de ton ex


En arrivant près d'un vendeur ambulant de la Calle Estafeta, la semaine dernière à Pamplona, on pouvait remarquer sur une pancarte la curieuse inscription "Bières à 1 euro 50, aussi froides que le coeur de ton ex". Il faut reconnaître que l'argument marketing était aussi marrant qu'excellent.
Nettement moins marrante fut en revanche la corrida de Saltillo combattue dimanche après-midi à Céret. Il faut, en outre, dire et écrire sans détour, et tant pis pour les susceptibilités, que ceux qui ont sifflé Fernando Robleño à sa sortie des arènes sont d'authentiques crétins.
S'il n'était pas dans son meilleur jour, payant aussi la débandade de son puntillero, il ne méritait absolument pas un tel traitement, après tout ce qu'il a pu faire sur le sable de Céret.
Quant à ceux qui cherchaient des enseignements sur le sorteo distribué à l'entrée des arènes avant la corrida, ils se plantaient en examinant et commentant les poids des toros. Ce qui pouvait être intéressant, en revanche, était de regarder les âges, en remarquant que tous les toros ou presque étaient nés en 2013. Presque six ans, ce qui pour des toros d'un élevage comme celui de Saltillo, avait de quoi laisser présager des combats rudes, âpres et difficiles. Et ce fut le cas.
Le genre de toro dur qui contribue historiquement à la réputation des arènes de Céret. S'il a forcément de quoi plaire aux aficionados les plus exigeants, son combat doit être apprécié par un public attentif, et aussi, un minimum indulgent.
Mais c'est aussi grâce à une corrida comme celle-là que l'on peut voir les limites de l'afición de certains, ainsi que leur superficialité. Car il est paradoxal d'écouter des aficionados déclarer leur passion pour les toros durs en voulant les voir toréés comme les toros commerciaux qu'ils dénigrent.
A un moment où des subalternes galéraient à poser les banderilles face à un toro redoutable et sur un terrain très réduit, on pouvait entendre une gênante hilarité. C'est alors qu'en regardant mes voisins de gradins, je leur ai dit qu'ils n'y connaissaient rien, en leur expliquant par ailleurs pour quelles raisons.
Idem pour ceux qui sifflaient le moindre contact à la pique du sixième Saltillo, un toro manso, qui fuyait et cherchait la sortie à chaque rencontre. Après coup, peut-être que ceux-là purent comprendre – ou pas – l'utilité de la pique et son impérative nécessité quand se trouve en piste un toro couard, manso, dangereux et puissant.
Car face aux vieux et beaux toros de Saltillo, redoutables et avisés, ressortir sur ses pieds était déjà une prouesse.
Les deux autres matadors à l'affiche, Javier Cortés et Gómez del Pilar, s'en sont sortis de façon méritoire. C'est même curieusement le plus jeune, Gómez del Pilar, qui joua le plus souvent le rôle du chef de lidia, en étant par ailleurs doté d'une cuadrilla admirable, composée de Raúl Ruiz, Iván Aguilera et Pedro Cebadera, le subalterne chauve qui au dernier toro alla clouer une superbe paire de banderilles.

Florent

(Image de Muriel Haaz : Un toro de Saltillo au balcon)

lundi 15 juillet 2019

Solera, ça veut dire prestige


Niveau toros, la Catalogne est un désert où les cornes et les affiches ont peu à peu disparu. Et ce des deux côtés de la frontière, Collioure, Port-Barcarès, Argelès, Saint-Cyprien, Figueres, Sant Feliu, Lloret, Olot, Gérone, Barcelone aussi bien sûr ! Dans la Catalogne des corridas ne restent que Céret et Millas.
Céret, l'une des plus sérieuses et même plus exigeantes plazas de la planète taurine. Et puis, à Céret, ils n'aiment pas trop donner des oreilles. Pourtant, du fait de les décerner avec parcimonie, cela renforce leur valeur lorsqu'elles sont accordées. Mais avec la dureté de cette arène, cela reste rare.
Alors, goûter à un triomphe inouï en ces lieux, c'est quelque chose de sacrément difficile.
Plusieurs années en arrière, si quelqu'un avait dit qu'un torero français s'y taillerait un succès d'anthologie, on ne l'aurait probablement pas cru. Car Céret est une arène où peu veulent aller.
En 2017 déjà, pour sa présentation dans cette plaza, Maxime Solera était passé tout près du triomphe face à une novillada de Raso de Portillo.
Raphaël, son père, originaire de Port-Vendres, a été novillero dans les années 80. Et son frère, pour sa part, fut razeteur. Les toros, dans la famille, c'est quelque chose d'important. Mais à l'école taurine qu'il fréquentait, lorsqu'il était plus jeune, Maxime Solera a dû entendre de dures critiques. On lui a dit qu'il ne savait pas toréer, pouvait arrêter, et qu'il était ainsi inutile de continuer. En 2018, un genou déglingué par une sérieuse blessure en début de saison a failli compromettre la suite de sa carrière.
Si on regarde dans le dico, "solera", en espagnol, ça veut dire prestige. Et avec audace, le coeur et le sang-froid d'un samouraï, il y a possibilité de faire de grandes choses.
Comme deux ans auparavant, Maxime Solera est retourné à portagayola, face au toril. Cette fois, le novillo de Monteviejo l'a pris de plein fouet, pour un accrochage terrifiant. Le novillero s'est relevé avec l'habit poussiéreux, alors que son adversaire se cassa une corne et dut être remplacé.
Tandis qu'il venait de s'en tirer miraculeusement, Maxime Solera est retourné face au toril pour recevoir le réserve d'Urcola.
A cet instant-là, déjà, il y a ceux qui ne veulent plus voir. Ceux qui se cachent les yeux, et sifflent, par peur.
Mais cette fois, la passe initiale à genoux est réussie. Et une chance pour le novillero d'avoir face à lui un bon adversaire d'Urcola. La lidia est bien faite, en gardant pour le tiers de piques un seul subalterne en piste.
A la muleta, il y a des cites de loin, de la distance, du courage, de l'envie, de la rage. Maxime Solera parvient à transmettre dans chaque série, et on remarque son bonheur d'être là, sa sérénité aussi. A la fin, le coup d'épée qui arrive est extraordinaire, en abandonnant la muleta, et en se jetant sur les cornes. Digne des toreros les plus courageux de l'Histoire de cette profession. Deux descabellos n'ont pas empêché le triomphe, les deux oreilles.
Obtenir deux oreilles à Céret pour un novillero ne peut être un aboutissement, mais c'est une étape dans une carrière, et le symbole d'un engagement remarquable, sans faille. Quelle puissance, et quelle détermination. Au dernier Monteviejo par ailleurs, Maxime Solera ne se contenta pas du succès précédemment acquis, et mena encore une fois parfaitement la lidia, embarquant ensuite avec force dans la muleta un novillo pourtant assez réservé. Une autre estocade, bien placée, et différente cette fois, al recibir.
Maxime Solera pouvait quitter les arènes a hombros, chose qui n'était pas arrivée depuis fort longtemps à Céret pour un novillero, et pour un français. Une arène où tout commença pour lui à genoux, face au toril. On se souviendra longtemps d'images de cette matinée, et de cette détermination fabuleuse. Il y a des choses inexplicables, comme la beauté de ce triomphe.

Florent

(Image de Muriel Haaz : le tour de piste de Maxime Solera après avoir combattu "Hurón", novillo d'Urcola)

vendredi 5 juillet 2019

Passionarito, numéro 319


Dimanche dernier est sortie sur la piste de Boujan-sur-Libron l'une des novilladas les mieux présentées que l'on ait pu voir en France ces dernières années, avec le fer portugais de Veiga Teixeira.  
Des novillos finement armés, et avec beaucoup de trapío, ce qui n'a rien à voir avec le poids et le volume. Des novillos musculeux, et dans le type de leur origine. Beaucoup d'entre eux ont été justement ovationnés au moment où ils apparurent sur le sable.
En comportements, tous eurent tendance à s'éteindre au fil des combats, avec toutefois de vraies possibilités chez le 1, le 4 et le 6.
Il est rare de nos jours de voir annoncés pour une corrida ou une novillada à pied des cornus de Veiga Teixeira. Tous ou presque sortent au Portugal pour les "touradas", où se succèdent rejoneadors et forcados.
Veiga Teixeira, c'est se souvenir d'une corrida d'extraordinaire présentation en 2012 à Orthez. Digne de Madrid et de toutes les plus grandes plazas.
En chef de lidia, il y avait ce jour-là Fernando Robleño, qui sans le savoir était en train de vivre sûrement la semaine la plus folle de sa carrière. Seul contre six toros de José Escolar Gil le dimanche 15 juillet à Céret, corrida de Veiga Texeira le samedi 21 à Orthez, et corrida de José Escolar Gil (et le combat face au fameux "Canario") le dimanche 22 à Mont-de-Marsan.
A Orthez, en première position, le toro "Passionarito", numéro 319, de pelage castaño, de Veiga Teixeira, avait mis près de dix minutes pour sortir du toril. Une fois dans l'arène, ce fut un toro d'une combativité remarquable. Encasté, puissant, sauvage et rugueux. Cinq piques, un grand combat, et une énorme ovation à l'arrastre. L'inoubliable souvenir de ce toro.

Florent

(Image d'archives de Campos y Ruedos : "Passionarito", numéro 319 de Veiga Teixeira, le 21 juillet 2012 à Orthez)

jeudi 4 juillet 2019

Les derniers héros


Et puis il y a ceux que personne n'attend. Ceux dont on ignore le nom, et que nul n'osera engager.
Seules des organisations indépendantes peuvent se permettre la folie de les appeler à l'affiche. Car quand une arène est gérée par une grande écurie, il faut caser les protégés des uns et des autres, avec peu de place pour les originalités. Peu ou pas de place pour des novilleros comme Francisco Montero.
De ceux qui historiquement sont allés ou vont dans les capeas, dans des "plazas de carros", qu'il faut traduire par places de charrettes. Ils n'appartiennent pas tout à fait au passé, la preuve, car certains tentent encore crânement leur chance dans les capeas. Là où les toros sont vieux, imposants, et où, les cornes longues, naviguent dangereusement et caressent parfois les fémorales. Sans penser à la première ambulance, au bloc opératoire, ou à l'hôpital le plus proche.
Il était risqué d'engager Francisco Montero en remplacement de Manuel Ponce (les deux sont de Chiclana de la Frontera, dans la province de Cádiz), samedi dernier à Boujan-sur-Libron. Compte tenu de son métier, et surtout du fait des cornus qui attendaient en coulisses...
Montero s'est fait connaître par des images le montrant affronter dans des capeas des toros imposants, vieux et le plus souvent très armés. Pour autant, ce n'est pas la même chose d'aller voler quatre ou cinq passes dans une capea, que de s'habiller de lumières et d'assumer la responsabilité de deux lidias intégrales.
Pari risqué, avec une double inconnue. D'un côté avec un novillero, Francisco Montero, et de l'autre avec cet élevage portugais, des héritiers d'António Silva. Des novillos terrifiants en clichés, dont les volumineuses carcasses semblèrent avoir perdu à cause du long trajet et de la chaleur écrasante. Il y avait aussi plusieurs armures abîmées après avoir cogné contre divers murs et parois.
Néanmoins, la novillada était forte, grande, et tout sauf une partie de plaisir. C'est quelque chose d'aller défier un pavillon complètement inconnu des radars de la tauromachie à pied, quand on a débuté en novillada piquée deux ans auparavant, et sans avoir estoqué aucun toro ou novillo depuis.
Par esprit de camaraderie, et d'entraide, les figuras, qui elles parfois sont grassement rémunérées dans de petites arènes et face à des toros bien plus commodes, n'ont sans doute pas envoyé un petit message à Francisco. Du moins, c'est ce dont on se doute.
Et elle est là l'une des grandes injustices de la tauromachie. Des toreros vedettes peuvent passer des saisons à affronter des toros commodes alors que leur métier devrait les obliger à davantage, quand d'autres toreros ou novilleros, récents dans la profession, sont à chaque fois confrontés à des étapes de montagnes.
Une fois en lice, l'inconnu doit assurer dans l'arène. Et à Boujan, Francisco Montero s'en est très bien sorti. De l'émotion, et un véritable esprit novillero, avec courage et détermination dans son combat face à "Groselha", numéro 83. L'épée le priva d'un trophée mérité et valeureusement acquis.
La tauromachie a une nouvelle fois montré qu'elle était aussi une scène de l'improvisation, où même dans une immense adversité, des inconnus pouvaient sortir de l'ombre. Grandis par le succès.

Florent

(Image de Muriel Haaz : Francisco Montero face au sixième novillo d'António Silva, le 29 juin à Boujan-sur-Libron)

jeudi 27 juin 2019

L'arène et la fête foraine


On raconte qu'un jour, lors d'une audience devant une Cour d'assises, maître Dupond-Moretti a entonné du Georges Brassens du bout des lèvres. Il était dans un rôle inhabituel dans cette affaire, en se trouvant avocat de la partie civile. Quelque chose de rare, car durant sa carrière, Éric Dupond-Moretti s'est illustré le plus souvent comme avocat de la défense.
Il était dans ce rôle inédit afin d'honorer la mémoire d'un homme victime d'un crapuleux et sordide assassinat. C'était un marginal qui pensait qu'on l'emmènerait visiter Sète, alors qu'il fut en fait tué sur une route de l'Hérault dans des circonstances machiavéliques. Les coupables firent croire que son cadavre correspondait à une autre identité. Tout cela pour une histoire d'assurance vie.
Alors, face à ces terribles faits, maître Dupond-Moretti avait enfilé la robe afin de représenter la victime, à qui il ne restait pas d'entourage, ou presque pas. Car après tout, chacun a le droit d'être défendu, y compris les victimes solitaires.
Ogre des assises de par sa réputation, Éric Dupond-Moretti est souvent critiqué au regard de chaque actualité et du fait des personnes qu'il est amené à défendre. C'est pourtant cela le métier d'avocat. Et lui, c'est un homme de passions, de convictions, à qui la tauromachie plaît. Quand lui fut proposée la possibilité de présider la novillada sans picadors de La Brède, l'autre jour, il n'hésita pas un seul instant. A l'heure où bien d'autres personnalités se cachent pour aller aux arènes, lui était là, au premier plan.
Dans l'arène girondine, alors qu'un nouvel été venait de commencer, un enfant demandait à son père "Ce toro, Papa, a-t-il déjà mangé des gens ?". Dans les mots et l'imagination d'un enfant, on retrouvait parfaitement ce qu'incarne le toro de combat dans l'arène, avec les notions de puissance et de danger. Avec les années, peut-être que l'enfant découvrira davantage la tauromachie. Ou bien, peut-être qu'il n'y aura pas de lendemains et qu'il ne se rappellera même pas avoir assisté à une course.
S'il continue, avec assiduité, il remarquera que la difficulté des toros est variée, et qu'en présentation, en présence et en armures, certains font plus peur que d'autres. En fonction de ses préférences, il goûtera davantage aux après-midi de lumières, des vedettes et des triomphes, ou bien aux après-midi de poussière, avec des toros durs et des toreros réputés pour leur courage.
Derrière l'arène, le décor est surprenant. On voit une fête foraine et un manège qui dépasse du dernier rang. Pour l'enfant, il y a dilemme entre arène et fête foraine.
Pendant ce temps-là, le manège de la saison taurine lui aussi s'emballe. Ce samedi 22 juin, José Tomás torée à Grenade, mais il n'est pas le seul à faire le plein, car à Alicante, la corrida où torée Andrés Roca Rey affiche elle aussi le "No Hay Billetes", avec Sébastien Castella et José María Manzanares face aux toros de Juan Pedro Domecq.
Mais dans ces journées d'été, les endroits taurins sont multiples, éparpillés sur le territoire et dans des arènes de différentes catégories. À La Brède, face au sixième toro de Fuente Ymbro, dans un sobre costume bordeaux et or, le sévillan Juan Ortega accomplit et dessine le beau toreo dont on a entendu parler en début de saison. On a l'impression qu'il torée pour le plaisir, et en voulant également respecter les canons, en citant de face ou de trois-quarts. Sobriété, élégance, et torería. Le début de faena par doblones était vraiment splendide. De ce 22 juin, La Brède n'était pas le rendez-vous le plus convoité de la planète taurine. Mais cette façon là de toréer, elle donne du respect et de la catégorie, sur n'importe quel sable.

Florent

jeudi 13 juin 2019

Remontadas


Traditionnel rendez-vous du dimanche matin de Pentecôte, la corrida-concours de Vic-Fezensac est devenue au fil des années une institution. Et l'édition 2019 a été, de loin, l'une des plus passionnantes des dix dernières années.
Les toros les plus remarquables, ce furent les deux premiers, de Saltillo et La Quinta, deux élevages voisins. Âgés de cinq ans et demi voire un peu plus, ils étaient les plus aboutis, en physique et en caractère.
Le toro qui s'est le plus détaché de la matinée, c'est "Matablanca", le deuxième, de La Quinta. Et l'on peut parler de remontada pour cet élevage. Car souvenons-nous des scandales d'il y a moins de dix ans dans de grandes arènes du Sud-Ouest, quand destiné aux vedettes, le fer de La Quinta envoyait des toros chétifs, impropres à tout combat, invalides et dociles, provoquant d'immenses broncas. L'élevage, alors prisé par certaines figuras, était tombé à un niveau inquiétant. Depuis, les choses ont changé, et La Quinta est redevenue un fleuron dans les courses toristas.
La novillada de Madrid, il y a à peine quinze jours, fut des plus passionnantes. Et ce toro de Vic aussi. Fort, volumineux, il faisait penser aux énormes toros gris de Martínez Elizondo, propriété de la famille Chopera, et qui désormais n'existent plus. "Matablanca", un toro lourd, âgé de cinq ans et demi, et qui sur trois rencontres prises avec bravoure et puissance envoya deux fois au tapis le grand lancier Tito Sandoval, qui réalisa vraiment un beau tiers de piques. Tout au long du combat, et pendant la faena, le toro de La Quinta fut bien mis en valeur par Domingo López-Chaves, dont les qualités de lidiador sont indéniables. Tour de piste légitime pour ce grand toro, et oreille méritée pour le matador.
Auparavant, le toro d'ouverture, "Soriano" de Saltillo, était superbe de trapío. Il alla cinq fois au cheval, renversa l'équipage à la première rencontre, et démontra de la caste jusqu'à la fin de son combat. Un toro très intéressant, face auquel on sentit un Rafaelillo usé par tant d'années de corridas dures. Car il est difficile de s'inscrire dans la durée et avec régularité dans ce registre.
Au quatrième toro, de Pagès-Mailhan, d'origine Fuente Ymbro, très armé mais manquant de trapío, et faible, il ne se passa pas grand-chose. Le cinquième, de Flor de Jara, destiné à Domingo López-Chaves, renversa la cavalerie mais s'éteignit ensuite rapidement.
Dans la semaine précédant la feria, Alberto Lamelas avait déclaré que s'il était content de revenir à Vic-Fezensac, il était toujours compliqué d'entrer dans un cartel dans de telles circonstances, par la voie de la substitution, lorsqu'un compañero a été sérieusement blessé. En l'occurrence Manuel Escribano.
Le premier adversaire d'Alberto Lamelas était un très beau toro de Partido de Resina, au pelage gris, et qui suscita l'admiration à son entrée en piste. Ce toro eut tendance à venir promptement face au cheval et à cogner à son arrivée dans le matelas, sans pour autant pousser ensuite. Et à la muleta, il eut une mobilité appréciable, tout en gardant la tête à mi-hauteur. Et c'est là qu'Alberto Lamelas, pas invité initialement à cette feria, réalisa un bon travail, avec des cites de loin en début de séries, de la sérénité, et de la patience. Centré, en s'exposant dans ses placements, il sut parfaitement toréer cet adversaire. Hélas, l'épée fit défaut et la récompense se limita à un tour de piste. Idem au dernier, de Los Maños, peu brave à la pique, noble mais sans facilité, et toréé de manière sincère par Alberto Lamelas. Avec à chaque fois une bonne épée, le torero serait sans doute sorti en triomphe, cinq ans jour pour jour après sa rencontre face au terrible "Cantinillo" de Dolores Aguirre.
C'est important l'identité d'une arène. Et, aussi torista soit-elle, à l'heure d'établir ses affiches, elle ne doit jamais oublier les toreros qui vont avec.

Florent

(Image de Philippe Gil Mir : Alberto Lamelas face au toro de Partido de Resina)

lundi 10 juin 2019

Franchir la ligne


S'aligner au paseo des arènes de Vic-Fezensac pour une corrida de Dolores Aguirre, avec sur le CV moins d'un an d'alternative, c'est forcément quelque chose qui impose le plus grand respect.
Les imprévisibles toros de Dolores Aguirre, avec certains typés Atanasio Fernández, et d'autres Conde de la Corte. Mansos, parfois violents dans leurs courtes charges, ils manquaient hier de caste pour la majorité d'entre eux.
Miguel Ángel Pacheco a pris l'alternative dans les arènes de sa ville, La Línea de la Concepción, il y a donc moins d'un an, le 20 juillet 2018. La Línea, c'est tout au Sud de l'Espagne, dans la province de Cádiz. Depuis les vieilles arènes, datant du XIXème siècle, on aperçoit même Gibraltar, le rocher des anglais.
Pacheco, qui est de là-bas, est venu plusieurs fois en France comme novillero. Des Dolores Aguirre, il en avait déjà affrontés à Boujan-sur-Libron. Et l'on se souvient aussi que c'est lui, sous une pluie diluvienne dans la même plaza de Vic, qui avait stoïquement combattu un redoutable novillo de Raso de Portillo.
La fête des toros est dure et n'épargne pas les jeunes toreros. Nombreuses ont été les blessures récentes. Hier, alors que Miguel Ángel Pacheco s'illustrait sur le sable de l'arène gersoise, Román était terriblement encorné à Madrid en estoquant un toro de Baltasar Ibán.
Quant à Pacheco, il était hier dans la situation du jeune matador obligé à aller chercher les contrats, à les arracher. Du haut de ses 21 ans et face à "Voluntario", numéro 40, sixième toro de Dolores Aguirre, il a été d'un immense courage. Le toro, sérieux d'apparence, de présence et d'armures, avait renversé la cavalerie à la première rencontre.
Et à la muleta, il avait tendance à serrer dangereusement l'homme. Miguel Ángel Pacheco est resté, a fait face, et a franchi cette fameuse ligne qui offre une émotion supplémentaire. Héroïque, avant même d'être soulevé par Voluntario de manière effrayante. Au bout de cet intense effort, le costume déchiré, Pacheco porta l'épée en se jetant, afin d'obtenir une oreille, une vraie de vraie.

Florent

(Image de Vuelta a los Toros : Miguel Ángel Pacheco à Vic face à "Voluntario")

mercredi 8 mai 2019

Otxomaio

Mercredi dernier à Aire-sur-l'Adour, avant l'arrastre du troisième novillo de Juan Luis Fraile, on se recueillait, à la manière du Zortziko d'Azpeitia, au moment où était joué le pasodoble Iván Fandiño, en hommage au matador mortellement blessé dans ces arènes le 17 juin 2017. Ce qui sera toujours, en mémoire, un terrible souvenir.
Iván Fandiño était d'Orduña, où sont célébrées chaque année les fêtes de l'Otxomaio, qui est aussi le nom du club taurin local. Otxomaio, ça veut dire 8 mai.
Et autour du 8 mai, il y a traditionnellement à Orduña une corrida, une novillada ou un festival. En 2018, ce fut un festival en mémoire d'Iván, et cette année, également un festival, qui a eu lieu samedi dernier, le 4 mai.
Dans cette plaza, le grand torero d'Orduña avait débuté en novillada piquée en 2002, face à un lot de Javier Pérez-Tabernero, en compagnie de Julien Lescarret et d'Iker Javier Lara.
Ensuite, il y a beaucoup toréé, avec notamment un seul contre six en tant que matador de toros en 2007. Une arène qui pour lui semblait être un repère, comme en témoignent de nombreux clichés.

Florent