lundi 16 mars 2009

Obsolète


Obsolète est le temps où l'on combattait des Palha, des Escolar Gil, des Raso de Portillo... Ce type de bêtes trop encastées face auxquelles le triomphe était possible à condition de se mettre devant et d'être à quatre cent pour cent de ses moyens. Rassurez-vous, tout cela a disparu ! Les ultimes traces de cette époque sont disponibles sur de vieux ordinateurs, obsolètes, désuets. On est en 2058, et les derniers toristas sont décédés cet hiver ; en réalité, cela faisait vingt ans qu'ils se considéraient morts intérieurement, car répertoriés au fichier Edwige, ils ne pouvaient plus se rendre aux arènes, qui leur étaient interdites. C'est donc légalement que la répression s'est opérée, des pièces de monnaie ont par ailleurs été frappées pour fêter les cinquante ans de l'institution du fichier international, à savoir que la France est sous la tutelle de la République Populaire de Chine depuis plusieurs années. Quant à la corrida, elle connaît un fort gain de popularité dans cette seconde partie du vingt-et-unième siècle, étrange, car cinquante ans plus tôt, chacun pensait qu'un jour, les anti-corridas, de par leur virulence, arriveraient au terme de leur dessein : celui d'interdire dans leur intégralité les courses de taureaux. Mais il en fut tout autrement, car c'est la corrida et son public eux-mêmes qui ont procédé à l'autocensure, on verra pourquoi par la suite...
La tradition existe encore à Céret, ville dortoir de la Mégalopole de Catalogne, un tissu urbain continu qui s'étend de Barcelone jusqu'à Perpignan. En métro, Céret est à quatre minutes du centre du monde et à sept de la Sagrada Familia. A Céret, cela fait très longtemps que l'ADAC n'existe plus, un revistero rémunéré par plusieurs empresas rapporta il y a quelques années que ce sigle signifierait « Association Des Ayatollahs Cérétans », mais tout cela reste vague, on ne sait pas très bien ce qu'était l'ADAC, on sait juste que la mosquée de trois mille cinq cent places appartenant à cette association mystère aurait été détruite. La tauromachie à Céret constitue donc une énigme, d'autres rumeurs disent que des bêtes dignes du jurassique y étaient combattues. Désormais, un dôme d'environ trente mille places règne sur la zone que l'on avait pour coutume d'appeler Vallespir dans l'antiquité. On est à la fin du mois de février, et la première corrida de la saison est programmée ce dimanche : sont annoncées des bêtes issues de l'entreprise Team Lagardère / Domecq, il s'agit là de la succursale française de la famille Domecq qui a annexé toutes les ganaderías existantes, supprimant ainsi tous les sangs impurs, tels Santa Coloma ou Saltillo. Comme pour les autres succursales de la marque, les bêtes élevées en France vivent toute l'année dans des halles couvertes, afin de les protéger du froid. Ces animaux sont très souvent contrôlés, car pour sortir en corrida formelle, ils doivent avoir entre deux ans et demi et trois ans et demi, leurs cornes ne doivent pas dépasser une envergure de soixante centimètres, le poids doit être compris entre deux cent quatre-vingt dix et quatre cent trente kilos, les mayorales au nombre de cinquante cinq dans cette usine du taureau se chargent de leur administrer un médicament chaque semaine afin qu'ils ne démontrent pas trop de faiblesse en piste le jour J.
La lidia a évolué, en effet, la cape n'existe plus, excepté pour les peones. Le torero accueille son partenaire - car il n'y a plus d'adversaire - directement avec la muleta ; il y a cinquante ans, à l'autre bout de la province française - à Dax plus précisément - un petit taureau du nom de Desgarbado fut gracié, pas mal de gens ont exprimé de la pitié envers ce bovin, prétextant qu'il était petit, doux et mignon. Puis à l'unanimité, les aficionados se sont dit que c'était une bonne idée d'allonger les faenas, de voir des taureaux de ce gabarit - voire inférieur -, c'est donc avec cette pitié qu'est arrivée l'autocensure de la corrida. Trois décrets sont très vite entrés en vigueur, puisque le tercio de piques a été abrogé en 2013, la pose de la devise en 2015, et l'interdiction des banderilles le 30 Septembre 2017 pour être plus précis. Les anti-corridas ont pour leur part disparu, ils ont accédé au principe de tolérance.
Le modèle de la course à six taureaux demeure, les lidias durent vingt-cinq minutes, et Juan Belmonte est un pantin, car énormément de suertes ont été créées, on a tout d'abord la « muleta gayola » qui consiste à accueillir le taureau avec la muleta face au toril, et on a la variante qui se nomme la « cambiada gayola », il s'agit de recevoir le taureau dès son entrée en piste par un cambio ; cambios qui eurent leurs lettres de noblesse plusieurs décennies plus tôt grâce à l'intergalactique Sébastien Castella. Vingt-cinq minutes de faenas donc pour des taureaux qui ont en moyenne quatre cent passes dans le ventre, la maison Domecq améliorant chaque année la docilité et la noblesse de ses produits. Le taureau entre en piste intact et ressort sans une égratignure, les animaux sont graciés à chaque fois, leur noblesse est suffisante, après tout, on n'a jamais eu besoin du tercio de piques, vieux, obsolète et désuet pour juger la qualité d'un taureau, la bravoure, c'est trop de caste, la noblesse, c'est bien mieux. Ainsi, aucun taureau n'est mort depuis les années 2020, les toreros n'ont même plus besoin de se croiser, ils ont juste à mettre la muleta sous le museau de la bête pour tirer des passes, le nombre de toreros a par ailleurs fortement augmenté et on a bien du mal à tous les répertorier, on sait juste que le doyen s'appelle Michelito. A chaque course, le spectateur est ravi des trajectoires rectilignes qu'offrent les taureaux, ils ne sont pas trop encastés, c'est vraiment le pied comme le disait une vieille expression. Les bêtes sont beaucoup trop petites pour être tuées, le taureau n'est donc pas une espèce en voie de disparition, la famille Domecq a toujours plus de reproducteurs, la productivité de l'entreprise augmente, et encore heureux ! Sinon, elle ne pourrait pas agrandir les serres destinées aux taureaux. Autre remarque, la récompense des toreros se fait désormais aux décibels enregistrés grâce aux capteurs situés au-dessus des tendidos, et un détail moins important veut que sur le porche de chaque arènes, il soit inscrit « PLAZA DE TOREROS »

Entre cauchemar et fiction, je ne saurais point situer ce petit texte. J'espère simplement que l'on n'en n'arrivera jamais là, même si on en est sur le chemin. Et pour que jamais, le terme de « corrida aseptisée » soit un pléonasme. En attendant, on ira à Céret, Vic, Alès ou Parentis pour voir ce que l'on aime, les Toros.

Florent (le samedi 27 septembre 2008)

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