lundi 16 mars 2009

Un monde sans figure

Chaque aficionado voit en la corrida de multiples énigmes ; pour ma part, il y a une question que je me pose depuis quelques temps déjà et sur laquelle je vais me pencher aujourd'hui : « Existe-t-il un numéro un de la tauromachie actuellement ? » Et, question plus subtile qui peut choquer certaines âmes sensibles : « Y-a-t-il ne serait-ce qu'une figura del toreo sur le circuit de nos jours ? » Pour ne pas tourner autour du pot ; je dirai que ma réponse est négative, même si elle est bien évidemment d'ordre subjectif. Pour ce, je me dois d'apporter des explications ainsi que différents arguments.
Tout d'abord, parlons du titre de Numéro 1 que l'on voit attribué par-ci par-là et de temps à autres à divers toreros ; mais cette notion de Numéro 1 me renvoie sans cesse à une image commerciale, publicitaire, voire de mode... Elle est pour moi apparue en premier lieu dans le milieu musical ainsi que dans celui du sport, se propageant à la corrida après la Seconde Guerre mondiale, mais disait-on dans la première moitié du XXème siècle que Juan Belmonte ou même Manolete étaient Numéro 1 de la tauromachie ? Meilleurs toreros de tous les temps peut-être mais sûrement pas Numéro 1. Cette ultime conception est bien orgueilleuse, on ne peut pas le nier, cela fait part d'un certain mépris envers les autres coletudos, qui ne peuvent être alors qu'inférieurs puisque l'autre en question est Numéro 1... Je pense qu'il s'agit surtout d'une tactique commerciale, il faut avouer que le fait d'annoncer un torero Numéro 1, cela est bien plus lucratif qu'une quelconque autre annonce, le problème étant qu'un peu partout, on désigne différents toreros avec le titre honorifique de Numéro 1. J'entreprenais ainsi la lecture du dernier 6 Toros 6 et arrivais à la fin de l'hebdomadaire à la rubrique de l'escalafón des matadores de toros. Force est de constater que c'est toujours le même problème qui se pose ! Je n'ai aucune volonté et aucun intérêt personnel à dénigrer la torería ; mais à la vue de ce classement, y-a-t-il un réel Numéro 1 ? Voyons donc au cas par cas pour essayer de répondre à la question :
Commençons avec le premier du classement au nombre de corridas toréées, il s'agit de David Fandila « El Fandi », avec 104 corridas au 30 septembre 2008, une véritable moissonneuse batteuse avec 244 oreilles et 20 queues coupées. Tout de suite, on se dit que ce type est un surhomme, ce qui n'est pas faux car il faut avoir une condition physique exceptionnelle pour participer à autant de courses lors d'une même temporada ! Mais outre ce détail important, El Fandi, c'est le fordisme et le travail à la chaîne, c'est également le stakhanovisme ; Fandi, c'est une tauromachie dévaluée, n'ayons pas peur des mots, populaire, répondant aux premières satisfactions du plagiste aficionado à l'occasion, mais bien plus fervent de l'adage « sea, sex and sun » qu'autre chose ; Fandi est le numéro un au nombre de courses toréées, mais il ne peut en aucun cas prétendre au fauteuil théorique de patron au vu du type de course qu'il affronte, et sur ce point, l'afición dans son intégralité partage cette opinion. Tout le monde le sait depuis longtemps, le premier au nombre de courses toréées n'est pas le premier en terme d'importance, c'est une chose primordiale. Ne pouvant pas prétendre au trône et jouant également dans le registre populaire, il y a Manuel Díaz « El Cordobés » - adaptation moderne de son présumé père – et Francisco Rivera Ordóñez, qui plaît énormément à la gente féminine espagnole, mais dont seul le nom du père restera immarcescible, Francisco Rivera « Paquirri ». Puis on change de registre, José Tomás numéro 1 ? Cela ferait joli, mais pour une deuxième temporada de retour et seulement vingt corridas de toros cette année, cela paraît un peu exagéré, en plus des élevages édulcorés et des carteles soigneusement confectionnés... El Juli numéro 1 ? Beaucoup sont tentés de dire oui, du fait qu'il ait commencé très jeune et a désormais dix années d'alternative ainsi qu'un certain bagage technique. Dix années ! Mais peu de Toros ! L'originalité selon Julián, c'est Domecq / Núñez / Atanasio, avec une course une année sur deux voire sur trois d'origine Santa Coloma, par chance cette année était la bonne, avec un seul défi majeur, celui de La Quinta. On peut aussi constater chez ce torero une régularité laissant par moments à désirer. Même problème pour Morante concernant les Toros et la régularité ; aussi, Morante et Núñez del Cuvillo sur une affiche, j'ai l'impression qu'il s'agit d'un pléonasme... Puis il y a les espoirs ; José María Manzanares et Alejandro Talavante, mais là aussi, trop d'irrégularité malgré d'évidentes capacités. Situation identique pour les français Juan Bautista et Sébastien Castella qui ont globalement déçu cette saison. Il y a Miguel Angel Perera aussi, un bon torero, probablement le plus en vue cette temporada, mais manquant un peu d'âme ; et puis j'ai l'impression que l'on pourrait me parler des oreilles coupées par Perera de la même marnière que des buts inscrits par le Football Club de Chelsea en championnat anglais. Des oreilles, des oreilles, toujours des oreilles ! La tauromachie commerciale quoi, même si ce n'est à mon avis pas ce que Perera veut montrer au public, c'est plutôt l'image que les médias taurins voudraient véhiculer de lui, un cargo à oreilles ! El Cid pourrait sérieusement prétendre au « trône », alors que Enrique Ponce a été incontestablement au sommet il y a plusieurs années, il a baissé d'un ton mais n'est-ce pas normal après dix-neuf temporadas d'alternative ? Comment parler de la torería sans évoquer les guerriers, ou plutôt les Matadores de Toros, et notamment José Pedro Prados « El Fundi », qui illustre parfaitement le combat face au Toro digne du nom, mais le Fundi incarne également quelque chose que n'ont pas la plupart des toreros cités précédemment : le sens de la lidia ! Car à mes yeux, pour être Numéro 1, il faut être présent tout au long de cette dite lidia et le fait d'être bon capeador et bon muletero n'est pas un facteur suffisant, la gestion du tercio de piques cela compte aussi, tout comme la suerte suprême ; beaucoup de toreros des hauteurs de l'escalafón s'accommodant du bajonazo déloyal...

La différence entre les Toros combattus par Rafaelillo et El Juli (exemple aléatoire) constitue justement le gros problème ! Celui d'un milieu monté à l'envers, où les toreros vedettes – théoriquement les plus aptes à la tauromachie – ne se mesurent pas assez aux Toros... Pour moi, la tauromachie n'a pas de numéro un dans le sens où aucun torero ne domine la hiérarchie en affrontant n'importe quel toro ; on dit d'El Juli qu'il est capable de changer n'importe quel toro, je serai plutôt tenté de dire un seul type de toro, « le Domecq ou assimilé, faire-valoir » face auquel il faut jouer à l'infirmier ; mais garder un torito debout, est-ce réellement le changer et l'inventer ? Car c'est vrai, on n'a jamais réellement vu ce qu'était capable de faire le Juli avec un toro con genio. Il serait d'ailleurs intéressant de voir El Juli face à un Escolar Gil, élevage phare du moment, pour évaluer ce qu'il pourrait faire face à ce type de toro, cette situation est malheureusement utopique. Et lorsque Julián López est en piste, ne pense-t-il pas davantage aux vingt courses qui vont suivre et à l'argent qui va être brassé plutôt qu'à un défi de ce type ? Celui de se mettre devant des Escolar Gil !

Numéro 1 de la tauromachie, c'est pour moi un oxymore, car il n'y a pas d'équité entre les toreros, la tauromachie est une science inexacte, et le classement est un terme totalement étranger au domaine taurin. Mais au-delà d'un potentiel titre de numéro 1, y-a-t-il ne serait-ce qu'une figura del toreo dans l'escalafón actuel ? Il y a eu Joselito, César Rincón et Enrique Ponce il y a quelques années, mais au jour d'aujourd'hui, qui peut imposer sa loi face à n'importe quel toro ? Pas de réponse... Pour être figura, il faut à mon avis un certain nombre de défis par saison, pas un, pas deux ! et surtout pas une corrida en solitaire édulcorée en matière ganadera, on a pu le voir récemment en France... Un vrai défi, c'est une corrida avec deux autres toreros et des Toros inspirant au respect ; et pour être figura, il faudrait à mon avis relever ce type de défi plusieurs fois dans la temporada. Mais aucune instance n'oblige les toreros vedettes à ce type de défi, et on constate qu'ils ne se l'imposeront que très rarement ! En fait, peut-être que le plus important avant de qualifier un matador de toros de Numéro 1 ou de figura del toreo, c'est de définir ces deux termes, car leur utilisation est trop fréquente et bien trop vague...

Florent (le mercredi 8 octobre 2008)

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