dimanche 12 avril 2009

Vie, mort et utopie de la méritocratie taurine

Au dix-neuvième siècle, le normand Alexis de Tocqueville – ancêtre de la sociologie – évoquait le principe de la méritocratie. En effet, il avait pu l’étudier lors d’un périple outre-Atlantique. Plus d’une centaine d’années après, c’est Pierre Bourdieu qui parlait de méritocratie. Cependant, lui contestait ce principe ; estimant que la réussite de chacun au sein de la société était largement conditionnée par l’origine sociale. Mais où est le parallèle avec la corrida me direz-vous ?
Aujourd’hui en tauromachie, tout le monde se targue de connaître certains cartels en « exclusivité » (pour reprendre le terme de la presse de cloaque). Des cartels ! Des cartels ! Partout des cartels ! Certaines affiches sont même annoncées presque un an à l’avance. Pour cette temporada, on peut par exemple citer Lunel qui ; au mois de décembre dernier, avait déjà bouclé son cartel du… 17 juillet 2009. De même pour Arles qui au mois de janvier 2009 avait déjà établi les cartels de la Feria du Riz.
Mais ces cartels dont on parle tant : sont-ils réellement dignes de méritocratie ? On peut donner de nombreux éléments de réponse et on voit notamment qu’Alberto Aguilar est le plus fier exemple de méritocratie puisqu’il fructifie ses triomphes de l’an dernier. Mais globalement pour la temporada française, les éléments jouent en défaveur de ce principe. En effet, ne sentez-vous pas un arrière goût âpre voire cramé lorsque vous voyez des Padilla, Sánchez Vara, Savalli ou encore Lescarret annoncés face aux Palha, Victorino Martín ou Dolores Aguirre dont le seul nom ganadero préalablement annoncé vous avait donné espoir. Mais à l’apparition du nom des hommes, avouez que vous l’avez un peu eu en travers de la gorge.
Aussi l’an dernier, Sergio Aguilar et El Fundi laissaient une grande impression sur le sable arlésien… et pas qu’à Arles d’ailleurs. Pour ce, ils devraient logiquement être la charnière des corridas de respect pour la présente saison française. Mais il n’en sera point. On trouve par ailleurs d’étranges paradoxes. Voyez donc, Juan José Padilla fera peut-être davantage de paseos qu’El Fundi cette année en France. Que Padilla soit au cartel de la Miurada d’Arles alors qu’El Fundi reste en dehors du cycle est une chose. Et l’on pourrait la considérer comme un malentendu compréhensible et pardonnable si ce n’était qu’une fois… Mais le problème est que Juan José Padilla n’est pas seulement au cartel à Arles puisqu’il défilera aussi à Nîmes, Alès, Istres et Beaucaire… Du torero-pastis-olives à forte dose. Mais en quel honneur et pour quel mérite ? Qui plus est, Padilla n’est pas le seul exemple. Pourquoi se limite-t-on à Sánchez Vara, Javier Valverde, Antonio Ferrera, Domingo López-Chaves voire Antonio Barrera pour affronter des toros de respect ? Car il y a tant de matadors qui mériteraient d’être vus de ce côté-ci des Pyrénées. On pense ainsi à Diego Urdiales, David Mora ou Morenito de Aranda pour ne citer qu’eux.
Quant aux toreros français, il est possible d’évoquer un exemple relevant à la fois de la méritocratie et de la non méritocratie : celui de Mehdi Savalli. L’an passé, le torero arlésien a eu quatre contrats pour une seule victoire « notable » aux dires des présents. Et c’était à Mauguio… Je n’ai rien contre Mauguio mais bon… De ces quatre corridas de 2008 il double ou triple cette année son nombre de contrats en allant à Arles, Saint-Martin-de-Crau, Alès, Istres, Aire-sur-l’Adour, Lunel, Beaucaire et ailleurs. Pour quels triomphes ? Aussi, on peut parler de Julien Lescarret qui est engagé et répété à de nombreuses reprises depuis quelques années sans pour autant être transcendant à chacune de ses prestations. Mais doit-on engager un torero pour sa sympathie et sa joie de vivre ou pour son afición et son savoir faire dans l’arène ? Mehdi Savalli et Julien Lescarret sont probablement les bénéficiaires d’un protectionnisme naissant – et pas toujours négatif – qui impliquerait l’engagement d’au moins un torero français à chaque affiche ou feria. Puisque Bautista et Castella ne visent pas le même marché ; l’arlésien et le landais sont les grands gagnants de ce principe. Est-ce pour autant légitime ?
Et puis, les innovations sont en général mal vues. Je vous donne un seul et récent exemple : Vergèze, dimanche 29 mars : Toros de Pagès-Mailhan pour Sánchez Vara, Jonathan Veyrunes et Paco Ureña. On aurait propension à dire que le dernier de ces trois toreros est un inconnu au bataillon venu se planter et s’égarer. Mais une fois la course terminée, qui est le moins ridicule ?
De plus, le marché des corridas de respect n’est pas la seule victime de manquements à l’utopie méritocratique. Par exemple, Javier Conde participera à au moins trois corridas en France car l’on veut absolument un chef de lidia à mettre au cartel devant une figura exigeante. Mais pourquoi n’avez-vous jamais pensé à des types comme Manolo Sánchez qui mériteraient d’avoir leur chance dans l’hexagone ? Car les échanges ne le permettent pas ?

Pour finir, on a vu il y a peu de temps un certain nombre de critiques émises envers les cartels de la San Isidro, et elles sont fondées. Mais que dites-vous des cartels de la corrida du dimanche de Pentecôte à Nîmes et de la corrida-concours de septembre à Arles ?
Normalement, les toros devraient remettre chacun à sa place… Je dis bien normalement… Mais le système n’a pas vraiment l’air de l’accepter. Alors méritocratie ou non ?

Florent

3 commentaires:

  1. Si ces toreros qui meriteraient d'entrer dans certains cartels n'y sont pas c'est parce que tout simplement ils ne remplissent pas les arènes ! Un julien Lescarret ou Medhi Savalli font au moins venir les membre de leur peñas et quelques amis!
    C'est une question d'argent ...

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  2. Florent,
    Simplement et avec deux substantifs la Meritocratie est à la corrida ce que la Voyoucratie est à la politique
    ciao
    bruno

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  3. Il y a c'est vrai une forme de protectionnisme implicite. Et dans le Sud Est c'est sans doute plus fragrant encore, où nos ressortissants sont souvent vu avec une tendre affection. Julien y jouit d'un petit cartel, qu'il a conquis à la force de son poignée. Et je trouve ça bien, et compatible avec une plus grande diversité dans la composition des cartels. C'est pas fromage OU dessert...
    Après je suis pas objectif avec Julien (je le suis jamais d'ailleurs c'est trop fatigant l'objectivité) c'est un ami.

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