dimanche 14 juin 2009

Il est venu se jouer la vie... Accessoirement

Figure incomprise. Sergio Aguilar est revenu à Vic cette année pour deux contrats. Pourtant, il s’était juré d’y mourir l’an passé. Lors de deux combats où il s’engagea de manière irrationnelle face aux taureaux de José Escolar Gil.
Samedi, l’histoire avec les Escolar ne s’est pas répétée et Sergio a été assez discret. Mais il lui restait cette seconde opportunité du lundi de Pentecôte avec les pensionnaires d’Alvaro Conradi, de « La Quinta ».

Tel un signe, Sergio Aguilar est mieux rentré dans ce deuxième rendez-vous, avec un somptueux quite por tafalleras face au premier taureau de Rafaelillo. Puis sortit le troisième, Rabicano, ce fameux veleto au numéro soixante-six que l’on avait pu admirer aux corrales. Hélas, un léger problème à la patte arrière-droite et le mouchoir vert de la présidence le firent retourner illico de là où il était venu. Rabicano est donc reparti avec tous ses secrets, que nous ne connaîtrons jamais.

A sa place rentra un sobrero de Cortijoliva, porteur du guarismo 4, et qui avait dû connaître les différents fiefs de la Casa Chopera avant d’atterrir à Vic. C’était un corralero tout droit sorti de l’affiche sévillane 2009, aux armures courtes et abîmées. Après une sortie typique de corralero manso, il donna de l’intérêt au premier tiers. S’allumant sous le fer et envoyant plusieurs tampons à la cavalerie de service. La suite… Pas grand-chose. Mais Sergio Aguilar y est tout de même allé, a essayé, mais a dû au final abréger. C’était le premier sobrero sorti en piste lors de cette feria. J’ose à peine imaginer comment devaient être les autres. Le règlement impose au moins un sobrero par corrida, mais exigeons que ce dernier soit un minimum décent et relève du statut de taureau de combat.
Trois taureaux donc pour Sergio Aguilar au cours de cette feria. Pas grand-chose à se mettre sous la dent pour le moment, ni pour lui ni pour le public.
Et sortit le sixième La Quinta, le plus typé Buendía du lot. Ce dernier avait de l’allant dans la cape élégante de Sergio Aguilar, puis se défendit en deux rencontres à la pique.
Visage fermé, Sergio lui donna un début de faena digne des plus grands. Des statuaires tout d’abord, en restant immobile. Suivies de deux magnifiques trincherazos. Mais l’on sentit bien vite que la faena aurait du mal à décoller. Le taureau était en effet brusque et court de charge. Mais c’était sans compter sur la volonté de Sergio Aguilar qui est retourné s’y mettre nonobstant les difficultés du Santa Coloma. Et l’on vit alors quelques naturelles de face engagées, données par un torero énorme de vaillance. Regardez les terrains où il se met !
Il y eut une première cogida, Sergio Aguilar étant soulevé pendant d’interminables secondes. Mais cela ne sembla point l’atteindre puisqu’il revînt face à la bête, et offrit son corps. Car c’est bien avec son corps qu’il cita pour finir avec des bernardinas. Le bicho passa une fois… Mais pas deux. Sergio fut de nouveau propulsé dans les airs, un subalterne vînt à sa rescousse mais se fit attraper lui aussi.
Etrangement, le public était à ce moment-là presque offusqué qu’un torero se joue autant la vie et aille dire à la bête « Viens, prends-moi, et tue-moi si tu l’oses ». Sergio Aguilar termina son combat d’une très belle estocade au deuxième essai, et il se contenta d’un simple salut au tiers et de quatre pauvres mouchoirs agités.

Beaucoup ne se souviendront que de ces deux volteretas, et pas du reste malheureusement. Ils ont presque reproché à Sergio Aguilar – un matador fort de son afición et de son courage – d’aller affronter la mort, de la tutoyer, et de la frôler, pour la beauté de ce spectacle anachronique. En guerrier silencieux, invincible, notre homme quitta les arènes avec le même visage fermé qu’au début du combat. Mais nous le retrouverons, pour d’autres combats épiques et passionnants.

Le reste de l’après-midi fut globalement très intéressant. Si Rafaelillo fut vaillant face à un premier adversaire possédant un fond de noblesse, il est littéralement parti au combat face au cinquième taureau. Mais très peu piqué, ce magnifique cárdeno – une estampe – arriva cru au troisième tiers. Une erreur de lidia.
Alors que certains auraient plié bagage, se contentant de rendre copie blanche, Rafaelillo lui assuma cette erreur et fit l’effort, malgré l’éprouvante semaine qu’il venait de terminer. En torero à l’ancienne de petite taille, il fit front avec beaucoup de générosité et d’engagement. Frôlant l’accrochage à de nombreuses reprises. Il reçut en récompense l’unique pavillon du jour, après une épée basse.

Luis Francisco Esplá ouvrait l’affiche. Une chance d’avoir pour une fois un chef de lidia digne du nom ! Professionnel et roublard tout le long de l’après-midi, il proposa quelques détails face au premier qui manquait de caste.
Le quatrième taureau fut quant à lui détruit sous le fer du picador Aurelio García. Esplá alla l’affronter la montera vissée sur la tête. Et il se contenta de donner quelques fioritures et ornements. Le « La Quinta » restant malheureusement inédit.
On a cependant vu aujourd’hui des modèles de suerte de descabello de la part du maestro d’Alicante.
Ce dernier salua une dernière fois au centre du ruedo vicois. Et l’on ne lui reprochera pas son semi-engagement… Surtout lorsque l’on vit son ultime prestation à Las Ventas quelques jours plus tard.


Florent

(Photo de François Bruschet : Sergio Aguilar l’an passé avec un toro de José Escolar Gil)

7 commentaires:

  1. Cher Florent,

    Comme je te l'ai déjà écrit, je visite ton blog très souvent et suis aussi souvent d'accord avec toi... Mais ici, je te dois d'avouer une divergence: si la corrida est, au fond, un peu l'auberge espagnole - c'est à dire qu'on y trouve (parfois) ce qu'on est venu y chercher, quant à moi je ne suis jamais venu chercher ce que m'a montré Aguilar à ce second La Quinta, car je n'ai jamais marché au "tremendisme" - surtout lorsque celui qui "se joue la peau" joue par la même occasion la peau des autres (en l'occurrence celle d'un peon qui n'en demandait pas tant!). Pour être tout à fait clair, ni en son temps le Cordobes, ni plus tard Richard Milian (qui, à mon sens, gâcha beaucoup de son potentiel par entêtement "tremendiste"), ni actuellement José Tomas ne me font vibrer... parce que je vibre pas à cela. Je ne suis pas intéressé par un torero qui "se joue la vie" - si vaillant soit-il (car ils le sont tous, je crois, et même quand la peur les prend...), mais par un torero qui domine et "réduit" son toro avant de le tuer - et s'il y ajoute un rien de sobriété... tu suis peut-être mon regard qui nous conduit alors vers Espla!... En quoi, pour moi, cette corrida restera archétypale de 2 styles antinomiques... Et j'espère qu'à Céret, Aguilar ne se croira pas tenu de nous servir le même registre.
    Avant d'en terminer, sache bien que ces propos ne se veulent empreints d'aucun esprit polémique - et encore moins à ton endroit.

    Merci d'être toi-même, nous aficionados en sommes ainsi collectivement plus riches.

    Suerte - Bernard

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  2. Je suis d'accord avec toi, il n'y a aucun esprit polémique dans ces discussions et chacun possède son propre avis.

    Seulement, je crois que nous ne sommes pas d'accord sur la question du señor Aguilar. On voit tellement de tricheurs à l'année que je trouve dommage de reprocher à un torero - Sergio Aguilar - de s'engager à 400 pour cent dans le combat et d'être le plus sincère possible (trop sincère et honnête même peut-être). Aussi, je ne le trouve pas trémendiste car il utilise peu la voix et ne torée pas du tout le public.
    Quant à l'accrochage, j'ai vu le peón intervenir assez maladroitement, se jetant sur le taureau qui avait qui plus est cessé de soulever Sergio Aguilar.
    Lorsque ce dernier a cité de manière inconsciente pour des bernardinas, je crois que le risque de cornada était 100 fois plus important pour lui que pour son peón. Je trouve donc étrange le fait d'évoquer la mise en péril la vie de sa cuadrilla, mais tu m'expliqueras.

    Florent

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  3. Salut Florent,

    Je t'ai rapidement rencontré à l'issue de la corrida de samedi car je t'avais reconnu en tant que lecteur assidu de ton site. Tu m'avais alors demandé si j'écrivais et je t'avais penaudement répondu que faute de temps...Depuis mon retour de Vic, je ne cesse de repenser à cette fameuse corrida de La Quinta et de la prestation de Sergio Aguilar, que j'avais vu pour la première fois ici même l'an dernier. L'émotion et la beauté du combat entrevues ce jour justifient toute mon aficion et le long apprentissage qui va avec. Je l'ai ensuite revu à Ceret devant ces mêmes Escolar. Et déjà, je m'interrogeais sur la tauromachie de Sergio et surtout sur ma propre capacité d'analyse et de compréhension de ce qui se passe en piste. Je trouvais qu'Aguilar était le plus torero, avec une élégance naturelle, et avec des attitudes et une pureté qui sont l'essence même de notre passion. Mais je trouvais aussi qu'il avait peut être etouffer ses toros, qu'il aurait peut être fallu donner un peu plus de distance. Mais je trouvais aussi que je manque encore de connaissances, que je n'ai peut être pas l'oeil encore assez aguéri, que je n'ai certainement pas tout saisi.Bref, comme tout aficionado, je fis et refis la corrida. Et rebelote à Vic! Passons sur sa première corrida et au sobrero de la seconde qui ne ressemblait à rien. Mais à son deuxième, je m'interroge encore. Capote et début de faena formidables de profondeur et de justesse. Et puis au fur et à mesure, je recommence à m'interroger. Avait t-il le bon sitio? Aurait-il était souhaitable de le toréer differemment? Mon cher, Florent, je n'en sais rien. Mais je sais que je continuerai à aller le voir parce qu'il me plait, parce qu'il est différent de tous ces standards qu'on nous inflige à longueur de temporada. Je sais aussi je que je continuerai à me poser des tas de questions dont je n'aurais ou ne comprendrais peut etre jamais les réponses. Et que c'est tres bien comme ca. (Ceci dit, si Bernard ou toi pouviez éclairer ma lanterne par rapport à cette histoire de distance...)

    Avec toute mon amitié,et ma reconnaissance pour tout ce que tu ecris et que je partage si souvent.

    PS: Je vais à Ceret, j'espere qu'on aura l'occasion de parler de tout ca!

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  4. Excuse moi, j'ai oublié de signer:
    Eric, fou de toros mais je me considere comme un debutant dans le domaine( je ne vois que 8 ou 9 corridas par an, par manque de temps (encore!) mais surtout pour des raisons géographiques!

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  5. Florent,

    Il me paraît bon de tenter de préciser: j'entends par "tremendisme" (et revendique bien sûr que cet "entendement"-là m'est très personnel) non tant le fait de "toréer le public" que d'introduire de l'émotionnel dans le toreo (jouer avec - et pas obligatoirement sur - l'émotion, y compris la sienne pour le torero...). Et souvent, cette émotion naît du fait, pour le torero, de s'exposer dans des terrains impossibles (ou qui nous paraissent tels à nous qui ne sommes que spectateurs!). En l'occurrence, s'agissant de Sergio Aguilar - et toujours du point de vue de mon ressenti bien sûr, je trouve son attitude dommageable pour sa conduite de la lidia - et ses chances de "dominer" son toro: pour moi - et je rejoins ici Eric, il aura bien plus dominé son toro à la cape qu'à la muleta...
    Rendez-vous à Céret?...

    Bien à vous deux - Bernard

    PS: s'agissant de "la mise en péril de la vie de sa cuadrilla", c'est juste parce que la solidarité des "gens d'arène" n'est pas un vain mot; dès lors, prendre des risques inconsidérés de la part d'un torero, c'est déjà potentiellement en faire prendre aux autres (il y a déjà suffisamment de risques inhérents au combat des toros sans aller "en rajouter"...)

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  6. tout à fait ok ; faisant partie des "4" pauvres conquis agitant leur mouchoir, il est à ce moment plus qu'impossible d'embrigader une foule ; et c'est ce qui est bien triste, triste pour sa propre aficion sur l'instant malmenée par la masse et surtout beaucoup de tristesse pour ce torero...quelle injustice...
    m'étant déjà exprimé à ce sujet dans le forum que tu connais, j'affirme également que le péon fût d'une gaucherie alarmante et que l'évènement qu'il a ainsi généré a vissé irrémédiablement le cours de cette lidia et du trophée qui allait de pair. Sans le brimer pour les bernadinas, je pense qu'il courrait après les deux oreilles - qu'il n'aurait cependant jamais eu ; une belle oreille (même après ce magnifique pinchazo) était la récompense la plus juste. Mucha tisteza por Aguilar...et presque un peu de haine pour la "réaction" du public, visiblement encore sous un "effet de choc"...Que Céret rende à César ce qui appartient à César...

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  7. Le débat n'est pas récent. Il dure depuis que des hommes se présentent devant des toros.
    Pour quoi faire? Pour les dominer ou pour faire naître une émotion?
    Tout est question d'émotion. A quoi sommes-nous sensibles?
    Personnellement je serais plutôt de l'avis de Bernard. Il y a dans le trémendisme quelque chose qui m'a toujours mis mal à l'aise. Le jeu avec le risque? Une fascination qui me semble morbide? Une pulsion masochiste? C'est la raison pour laquelle, sans médire de leurs mérites, je n'ai jamais pu accrocher ni avec Ojeda, ni avec José Tomas, ni avec Castella.
    Je ne "vais pas aux toros" pour voir un homme se faire prendre.
    Il y a surtout le fait que le toro est "objectisé" en tant que faire valoir et instrumentalisé comme moteur du danger.
    Je préfère la valeur combat où la raison prend le pas sur la pulsion, j'aime les toreros raisonnables.
    Mais tout cela n'est qu'une question de choix et de goûts personnels et c'est tout le charme et la richesse de la tauromachie que de permettre de cohabiter des conceptions si diverses.
    Cordialement à tous.

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