vendredi 23 octobre 2009

Etranges similitudes

En regardant le dernier volet de l’émission « Signes du Toro » (consacré à la Feria des Vendanges nîmoise), chacun a pu apprécier une phrase qui fera date dans l'histoire de la tauromachie. Une phrase issue de la bouche de Joël Jacobi, grand penseur taurin des XXème et XXIème siècles et tenant de la théorie néo-moderne de la tauromachie. En pleine délectation devant la faena d'Enrique Ponce face une chose de Jean-Pierre Domecq, Monsieur Jacobi se lance dans une envolée lyrique et s'extasie : « Ce n’est presque plus de la corrida, c’est une démonstration de ce que serait la tauromachie dans un monde sous contrôle, sans violence, ni imprévu : un délice ! »
Le philosophe évoque dans cette phrase le grand problème de la tauromachie à l'heure actuelle. Mais de manière paradoxale, il s'en réjouit ! Il ne doit par ailleurs pas être le seul à raisonner ainsi. Car ils sont même majoritaires ceux qui aujourd'hui pensent que l'on va aux arènes pour voir un torero donner une faena, couper des oreilles, et pourquoi pas sauver la vie de son adversaire lors d'une séance d'hystérie collective !
Si Monsieur Jacobi considère que le prévisible est un délice, que doit-il alors penser du domaine de l'imprévu ? Par peur de contredire notre maître à penser, je redoute d'affirmer que la quintessence de la tauromachie provient justement de l'imprévu ! Mais j'erre sûrement dans l'erreur, et Joël Jacobi me remettra dans le droit chemin. Je dois être un ignare moi qui cette année, ai vécu les meilleurs moments de ma temporada grâce à ce foutu "imprévu"...
Je n'en citerai qu'un seul, fier, magnifique, à la couleur noire abyssale et répondant au nom de Clavel Blanco, le plus grand ! Un imprévu sorti de nulle part un soir du mois de septembre en Arles. Un taureau qui a rappelé à tous les présents que la tauromachie c'était aussi et surtout : l'inconnue, l'appréhension, la trouille, le risque, la caste, le poder, la bravoure, et tout simplement : l'émotion ! Je n'irai pas jusqu'à dire que Clavel Blanco m'a fait oublier les deux courses au résultat prévisible qui suivirent, mais on n'en est pas loin. Simplement, après avoir vu un tel TORO, le reste est bien futile...
Il y avait donc deux autres courses ! Totalement différentes sur le papier mais comprenant au final de bien étranges similitudes. D'un côté Arles avec une corrida goyesque et un prélude d'une trentaine de minutes digne du Puy du Fou. De l'autre Dax, pour une clôture de temporada au sein d'un cadre fleuri et avec dans les tribunes toute l'intelligentsia taurine du Sud-Ouest réunie. Au total six matadors de toros, avec pour chacun un concept très différent de la tauromachie. Aparicio jouant dans le registre du fantomatique, El Fundi dans celui du guerrier meurtri. Matías Tejela est commercial, Alberto Aguilar lui est un jeune matador prometteur de par sa vaillance et sa fraîcheur. Manzanares est artiste face à des taureaux doux alors que David Mora essaye de l'être avec des adversaires imposant le respect.
Les points communs ne venaient donc pas des hommes ! D'Arles, on retiendra une démonstration de toreo de salon offerte par Manzanares face à un taureau docile. De Dax, on se souviendra de la vaillance et de l'envie d'Alberto Aguilar malgré une saison blanche dûe à une blessure. Les similitudes venaient donc du bétail ! D'un côté Jandilla, de l'autre Victorino Martín. Deux élevages qui se rejoignent aujourd'hui en fin de compte. Des taureaux collaborateurs en général, deux piques pour les Domecq, deux pour les Albaserrada, un taux de faiblesse quasi-identique ! Seule grande différence, la morphologie. Aussi, les sixièmes taureaux de chaque envoi nous ont montré que récemment encore, il n'y avait rien à voir entre Jandilla et Victorino. Un Jandilla on ne peut plus soso pour Manzanares, et une alimaña d'antan de Victorino pour David Mora. Une alimaña une seule, tel un arbre qui cache la forêt. Car le rapprochement est de plus en plus flagrant entre ces deux choses pourtant fondamentalement différentes. Imaginez la tauromachie dans un monde sous contrôle, sans imprévu : un calice ?
Florent
(Photo de A. P. : un Victorino Martín devuelto à Beaucaire)

3 commentaires:

  1. très bien l'artiste

    j'en ai aussi bondi d'avoir entendu Jacobi prononcer ces mots...

    Son collègue Mariou est, lui, bien plus réaliste quant à la qualification de ce genre de délices, il a au moins eu l'honnêteté lors du récent débat de France 3 que tout partait lentement en sucette...

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  2. Beaucoup pensent lorsqu'ils prennent le chemin des arènes,"j'espère que ce sera bien",et tous oublient que "ce sera une corrida de toros".
    Acheter son billet ce n'est pas s'assoir au zénith pour voir le dernier one man show de Gad Elamaleh,d'où l'on sortira plié en deux à coup sûr.Répliques et ré-actions du public connues par avance,le rire est sous contrôle,la salle sous asepsie.Il n'y a pas de magie,de frisson,d'interrogations sur ce qui va sortir,mais l'attente de la fameuse réplique que tout le monde répètera en coeur,et de la suivante,comme on attend aujourd'hui la faena à cent cinquante passes de Miguel Angel Perera,dont le formidable toro de Juan Pedro Domecq chargera avec docilité et noblesse(bravoure?)dans la muleta du Michel-Ange,offrant à la plaza dacquoise le plafond de la chapelle sixtine.Un poème dont on ventera la richesse des rimes,sans en percevoir la fadeur du contenu.
    Poser son derrière sur un bout de béton brulant et exigu,c'est partir à l'aventure,accepter d'être déçu,voire outré,tout comme agréablement surpris,exalté,laissé sans fin,intrigué.La corrida c'est découvrir,regarder,apprendre,se souvenir,rencontrer l'imprévisible.
    Cette expédition n'est autre que l'aficion.Les plazas en manquent,au contraire des missionaires élagueurs d'oreilles.

    Maxime

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