dimanche 20 septembre 2009

L'insolation chamboule-tout

Borrascón, numéro trente, de cenq cent quatre-vengt kilos, au pelage cardène de Pablo Romère ouvrait la corrida-concours arlésienne de ce vendredi 11 septembre. Car c'est la coutume dans ce type de course, les élevages sortent par ordre d'ancienneté. Corpulent, lourd, Borrascón entra en piste en trottinant, tel un sportif à l'échauffement. Hélas, il s'asphyxia après trois fortes piques et arriva lessivé à la muleta. Domingo López-Chaves n'insista pas et abrégea d'un bajonazo...

La corrida devait ainsi suivre son cours avec l'ordre d'ancienneté des ganaderías. Mais voilà, Sánchez Vara présent au paseo avait disparu du callejón durant la lidia du Partido de Resina. Avait-il attrapé une insolation ?
On saura plus tard qu'il était parti à l'infirmerie ressentant des douleurs dues à une infiltration au bras réalisée le jour même ! Il y en a comme ça qui ne cesseront jamais de prendre les gens pour des jambons. Pour ma part, je n'en veux pas à Sánchez Vara car il a réalisé son plus beau geste taurin de l'année : celui de s'abstenir.
Vu qu'il s'agissait d'une corrida-concours sans sorteo (pléonasme), cela n'aurait rien dû changer dans l'ordre de sortie des taureaux. Et bien non ! Les deux matadors restants décidèrent de combattre les adversaires qui leur étaient initialement destinés de par leur ordre d'ancienneté. Tant pis pour le règlement ! Foutue insolation !

Dans ce "désordre" sortit alors en seconde position l'exemplaire du Comte de la Corte (initialement prévu en troisième). Peu de choses à dire si ce n'est que ce taureau sérieusement présenté fut matraqué à la pique avant de montrer une facette maniable mais sans grande race au troisième tiers. Une relative docilité dont ne profita pas Fernando Cruz.
Cruz visiblement ni dans son jour, ni dans sa période, ni dans sa temporada sombra face à l'exemplaire d'Hubert Yonnet. Un taureau blanc du nom de Blanquet, armé jusqu'aux dents. Face à cet adversaire encasté et peu évident, Fernando Cruz perdit les papiers et recula d'entrée. Taureau inédit ! Pas le premier ! Pas le dernier ! Adieu Blanquet !

En cinquième position fut annoncé le taureau qui aurait dû être combattu en second, soit l'exemplaire de Prieto de la Cal. Un répit supplémentaire pour ce dernier qui attendait déjà son heure il y a un an dans les corrales de Céret. Avec une herbe en plus et le pelage jabonero sucio, "Aguardentère" était frais comme un gardon. Il désarçonna à deux reprises le picador Rafael López pour un total de quatre rencontres prises avec bravoure et puissance. Ce fut un autre grand moment de ce concours et le picador aurait par ailleurs dû recevoir le prix mis en jeu. Mais le jury en décida autrement. Ensuite, Chaves voulut nous faire croire qu'il avait face à lui un piètre de la Cal. Mais pas dupe, le public se rendit compte que le plus gros défaut d'Aguardentero à la muleta, c'était d'avoir López-Chaves face à lui. Qu'en aurait-il été avec Sánchez Vara ? Le Veragua fut lui aussi inédit au troisième tiers. Mais l'on gardera le souvenir de son grand tercio de piques face à Rafael López.

Il y eut pour finir un taureau de Cuadri vite éteint, dans la lignée de ses congénères cérétans. Mais ce n'était pas une surprise. Et après avoir passé vingt-cinq minutes la tête dans les étoiles grâce à Clavel Blanco, cela n'avait que peu d'importance.

Florent

(Photo de A. P. : Aguardentero de Prieto de la Cal)

mardi 15 septembre 2009

Fabuleux !

La fin de l'été se faisait sentir sur les pierres brûlantes de l'amphithéâtre romain d'Arles. Là où nous étions conviés à une mise en scène d'anciennes gloires aujourd'hui devenues poussières de par leur obsolescence. Des légendes condamnées à ne plus jamais renaître de leurs cendres. Pablo Romero, Comte de la Corte, María Luisa Domínguez Pérez de Vargas... Des noms célèbres laissant songeurs les moins de vingt ans qui n'ont pu connaître leur période glorieuse. Et la question de cet après-midi de commémoration était : que reste-t-il de ces gloires du passé ?

A dix-huit heures vingt-six, le fer de María Luisa abattait sa dernière carte en quête de reconnaissance afin de ne pas sombrer dans l'oubli et la simple nostalgie. Mais ce n'était pas une carte, plutôt un monument ! Du nom de "Clavel Blanco", une estampe charpentée, redoutablement armée, arborant fièrement les six cent-dix kilogrammes accusés sur la balance. Le splendide œillet blanc foula d'emblée le sable avec l'envie d'en découdre. Mais nous allions sûrement déchanter de nouveau, et nous apitoyer sur le sort de ce qui n'est désormais plus qu'un lointain souvenir.

Mais la tauromachie est parfois magique, magnifique. Et aucun mot ne pourra mesurer ce que nous avons vécu ce jour-là. Inutile de préciser que la caste monumentale de cet inattendu María Luisa avait dès les premiers instants mis en déroute les hommes en piste. Mais c'est lorsque les clarines jouèrent afin d'annoncer le premier tiers que débuta une histoire épique. Le temps de cinq rencontres entre Clavel Blanco et une cavalerie qui n'était que plume face à lui. Cinq fois, il alla terrasser le jeune picador Juan Luis Rivas. Cinq fois, il fut fortement piqué au milieu du dos. Mais rien n'y fit. Par cinq fois, Clavel Blanco est parti de loin, nous montrant sa caste, sa bravoure et sa volonté de tout dévaster. Cinq fois nous eûmes les poils dressés. Clavel Blanco venait de faire trembler l'amphithéâtre vieux de deux millénaires.

Et ce n'était que le début. Gueule fermée, il poursuivit les banderilleros jusqu'aux refuges lors du second acte. Clavel Blanco était imprévisible ! Mais c'est ça qui fait la beauté du taureau de combat. Au troisième tiers, sa charge vibrante offrait vingt-cinq à trente passes pour celui qui saurait les prendre. Nous n'en vîmes que deux, mais l'émotion était intense. Il y avait sur le sable provençal un taureau de respect, très exigeant, brave, encasté.
Taureau encasté ! Torero dépassé ! Domingo López-Chaves s'est confiné dans la prudence avant de douter et d'être à deux doigts de se faire attraper. Mais l'histoire voulait que Clavel Blanco sorte vainqueur de ce combat. On a d'ailleurs du mal à imaginer comment il aurait pu en être autrement.

Cinq fois il avait fait trembler plèbe et pierres millénaires. Que de frissons à la vue de ce monument de bravoure charger dans une si faible muleta. Mais qu'importe, on avait vu Clavel Blanco ! Le bajonazo caché dans son épaule n'allait pas le priver d'une belle mort. Gueule fermée il résista, puis gagna le centre de la piste avant de s'écrouler. L'oreille accordée ne fut qu'accessoire. En revanche, le tour de piste posthume était des plus émouvants. Car ce que l'on venait de voir c'était fabuleux, tout simplement !

Sans qu'il n'y ait besoin de recul, on peut dire qu'il s'agissait là d'un des plus grands moments de cette saison. Et à y réfléchir, c'est peut-être cela le plus beau en tauromachie.
Plus beau encore qu'un taureau cédant rapidement à la muleta de l'homme, il y a ces monuments indomptables, pleins de sauvagerie, de caste, de bravoure. Des monuments dont on se rappellera encore dans plusieurs décennies.

Clavel Blanco, merci.

Florent

(Photo de François Bruschet : Clavel Blanco)

mercredi 9 septembre 2009

Vamos al supermercado


Qui aurait pu se douter qu’un jour, les arènes se donneraient des airs de supermarché ? C’est ainsi que samedi à Bayonne, il nous fut proposé de quoi remplir nos paniers. Avec 244 muletazos profilés, 57 redondos, 38 redonculos et pour finir : 18 Julipiés. Il y eut de la quantité, surtout de la quantité ! Mais peu de qualité. Avec l’approvisionnement donné par le supermarché Juli ce soir-là, on avait ce qu’il fallait pour passer l’hiver. Mais je pense que dans un mois, la bouffe aura déjà un goût amer. Faute à la qualité qui fut globalement absente si l’on excepte la belle variété offerte à la cape.

Sur l’affiche six toros. En réalité, il y avait au moins deux novillos. Le premier - de Puerto de San Lorenzo - de part son âge, né en septembre 2005 et marqué du 6 ! Le second, c'était le cinquième de Ana Romero. Bien que né en janvier 2005, il paraissait très anovillado et était plus proche des 430 kilogrammes que des 486 annoncés. Il faisait quelque peu penser aux modèles réduits de La Quinta envoyés un mois et demi plus tôt à Mont-de-Marsan. Un cartel où figurait par hasard Julián López "El Juli"...

Mais toros ou novillos, une chose est sûre, il y eut peu de respect à leur égard et ils furent tous passés sous les armes de scandaleux Julipiés. Cette course, c'était un peu comme au supermarché. Avec du toreo moderne ultra-profilé, du fuera de cacho, du pico, avec des muletazos où le taureau ne rentrait parfois même pas dans la muleta, ayant la tête totalement à l'extérieur. Au bout de cinq taureaux il n'y avait pas eu de sommet, juste une oreille coupée et dix-sept tentatives de Julipié. La plèbe avait semble-t-il des hormones à revendre. Elle s'enflamma totalement à l'entrée du sixième. Et je n'ai pas compris cette érection spontanée, dont pourtant seuls les éjaculateurs précoces ont le secret. Des banderilles à corne passée, pas de quoi s'enthousiasmer. Moi qui avais rêvé d'un geste face à six Dolores Aguirre.

Mais qu'importe, l'hystérie collective démarrait avec ce sixième Victoriano del Río. A la muleta, on eut du Perera, du César Jiménez, du toreo à genoux et de nouvelles séances de redondos et de redonculos (redondos inversés si vous préférez). En bref, tout ce que vous pouvez trouver dans une bonne superette de France, de Navarre et de Castille. Autre Julipié, cette fois-ci deux oreilles accordées et Lachepaillet en liesse.
Une liesse qui aurait plutôt dû être en laisse après ces 18 Julipiés, soit 18 tentatives d'estocade dignes d'un voleur de grand chemin. La timbale fut décrochée au cinquième avec neuf tentatives infructueuses, sans qu'aucun avis ne sonne ! Ce cinquième Ana Romero était anovillado, assez compliqué, sans pour autant être un assassin capable de vous envoyer à l'infirmerie si vous êtes un matador aguerri. Ce cinquième était aussi difficile à la fin qu'au début de la faena. On m'avait pourtant dit que le Juli avait le don de mettre dans sa poche n'importe quel taureau... Ainsi on m'aurait menti !

A l'âge de deux ans, neuf mois et vingt-quatre jours, El Juli rêvait peut-être d'être torero, mais sûrement pas de devenir matador de toros.

Demain, nous irons au supermarché.

Florent

(Photo de Victor B. : El Juli et son toreo moderne face au premier Ana Romero)

jeudi 3 septembre 2009

Carcassonne la surréaliste

Depuis deux heures vingt déjà, l’inquiétude s’était emparée du visage des hommes vêtus de lumières. L’humanité avait reculé de plusieurs siècles dans l’arène portative érigée sur les bords de l’Aude. Il n’y avait pourtant point de forêt vierge inquiétante sur le cercle de sable cathare. Mais le comportement des cuadrillas nous fît penser à un semblant de Jurassic Park. A quoi bon cette peur bleue ?
Car les cinq sujets de Joaquín Moreno de Silva ne semblaient point appartenir à une espèce préhistorique ayant le don de vous tuer d'un simple regard. Non, il n'y avait vraiment pas de quoi paniquer, le lot se laissant manœuvrer à divers degrés. D'une intéressante hétérogénéité, il y avait un peu de tout dans cet encierro de Moreno de Silva. Seul problème, il n'y avait personne en face !

On ne vît point le premier exemplaire du jour qui resta malheureusement inédit après quatre simulacres de muletazos. Le troisième était sûrement le plus compliqué, mais après une lidia chaotique, pouvait-il en être autrement ? Le quatrième dépareillait du reste du lot, il était haut, mal armé, laid, pouvant prétendre à une course de rejoneo. Exécuté en trois piques, il s'avéra maniable au dernier tiers et Valentín Mingo lui tira des passes, semblant être davantage expert en matière de desplante genou en terre... Le cinquième se fracassa en deux lors d'une vuelta de campana fatale, mais il offrit une franche noblesse à la muleta nonobstant son invalidité. C'est face à ce cinquième que Moreno Muñoz coupa le seul pavillon du jour, une petite oreillette après une faena de peu de relief. Auparavant il y eut le second, lui aussi envoyé au peloton d'exécution en cinq piques, dont deux après la sonnerie annonçant pourtant le changement de tiers. Exsangue, il fut affronté par le novillero le plus prometteur du jour, Juan Carlos Rey. Hélas, ce dernier fut cueilli au moment de tuer, une cornada à la cuisse l'obligeant à être conduit vers l'infirmerie.

Mais que s'est-il passé dans la tête des cuadrillas ? Est-ce seulement le nom de Moreno de Silva qui leur a foutu la trouille ? Ou bien, était-ce ce sixième Saltillo qui attendait dans le camion posté en tangente du cercle métallique de l'arène portative ? Nous ne le saurons jamais. En revanche, on se doute que les cuadrillas n'auraient pas été contre le fait d'arrêter la course à la mort du cinquième. Valentín Mingo aurait dû affronter le dernier, mais il le laissa anti-réglementairement au colombien Moreno Muñoz. La course devait aller jusqu'à son terme, mais les cuadrillas avaient visiblement déjà la tête au Perthus...

Les clarines annoncèrent l'entrée du sixième. Et ce numéro 5 arriva, avec puissance, caste et fierté. Lorsqu'ils ont vu ça, les types ont immédiatement reculé. L'esprit de rebellion était absent, et ils agitaient déjà le drapeau blanc. Point de mentalité de guerrier de soir de bataille ! Le mot d'ordre c'était : "Courage fuyons !". Après deux avertissements dus à une apathie extrême, Moreno Muñoz et sa cuadrilla allèrent se ranger en callejón avant que n'entre le picador. Mais il y avait un deuxième mot d'ordre, cette fois-ci adressé par de simples regards pourtant très expressifs. Ce mot c'était "Tue-le ! Vas-y tue-le", à l'attention du cavalier seul en piste. Un coup de lance au niveau du bulbe rachidien ne m'aurait point étonné tellement on avait tout vu cet après-midi là. Mais l'homme au castoreño s'y prit autrement afin de soulager les coupables restés au burladero. Armé d'une pique montée à l'envers, il fît venir huit fois le brave Moreno de Silva, lui infligeant jusqu'à dix impacts diversement placés. Les aficionados étaient excédés, mais il ne semblait point y avoir d'autorité. De ce fait, l'attentat se déroulait en toute impunité. Après ce châtiment démentiel, les hommes croyaient en la victoire de leur acte de lâcheté. Le manque de courage et de professionnalisme se fît également sentir aux banderilles. Et le troisième tiers arriva...

Moreno Muñoz alla vers ce qu'il croyait être le diable en personne dix minutes plus tôt. Un démon dont les ardeurs avaient logiquement dues êtres calmées par la pique assassine. Manque de chance, le Moreno de Silva était entier à la muleta ! Gueule fermée, il possédait encore des embestidas malgré les marques de l'attentat. Ce novillo très encasté déborda le colombien et ne parut pas accuser le poids des dix puyazos reçus. Faena il n'y eut pas, faute à des muletazos prudents et impropres. Un avis sonna à l'attention des coupables. Puis un second, avant que le misérable puntillero n'achève de dos ce fabuleux numéro 5... qui était venu tomber comme un grand, toujours gueule fermée, au centre de la piste ! Il venait à lui seul de défaire un régiment d'incapables. Nous fûmes nombreux à demander le tour d'honneur pour ce fier combattant. Mais l'autorité resta aveugle, elle aussi complice. Et quand nous allâmes voir lesdites personnes du palco à l'issue de la course en compagnie de l'ami Frédéric, ces dernières nous expliquèrent qu'ils n'avaient pas accordé la vuelta pour deux raisons. La première, c'est qu'il n'y avait pas de pétition majoritaire... Et la seconde, c'est que le novillo n'avait pas été mis en valeur tout le long du combat. (Je vous laisse juger de la validité de l'argumentaire présenté) Le novillo n'a pas été mis en valeur, c'est vrai. Mais mieux encore, il s'est mis en valeur tout seul ! Un bicho rare, fier, brave, encasté, magnifique, mais lâchement sabordé...

Tous complices ! Tous coupables ! FUERA TODOS !

Florent