mercredi 3 mars 2010

La mort dans le rétroviseur

Nous vivons actuellement dans une société qui a choisi la vulgarité comme vertu, et comme ses liens sont très nombreux, on a l'impression qu'elle déteint sur certains secteurs, comme sur celui de la tauromachie. Cette société renie l'image de la mort, ou plutôt de sa propre mort. Car la simple probabilité de décès d'un autochtone est bien plus grave pour elle que la mort de milliers de personnes sur un autre continent, question de proportionnalité. En tauromachie aussi, l'image de la mort devient de plus en plus effrayante et on essaye de l'éradiquer totalement. Heureusement, la médecine a évolué et de graves blessures qui auraient pu être fatales il y a plusieurs décennies sont aujourd'hui soignées avec succès. Mais bien au-delà de l'image d'une mort éventuelle qui est rejetée, c'est l'idée de la peur et de l'affrontement qui est reniée en tauromachie.

Mais n'est-ce pourtant pas cela l'essence de celle-ci ? A savoir un affrontement entre l'homme et le taureau, jadis sauvage. En tant que fier témoin de cette évolution, Miguel Angel Perera (souvent cité mais ce n'est pas une référence) déclarait récemment qu'il était "prêt à affronter n'importe quel torero et ce dans n'importe quelle arène". Il en oublie ainsi la pièce centrale qu'est le taureau, et c'est la société du spectacle qui triomphe, on évacue alors toute idée d'incertitude et de combat. Perera aurait eu plus de mérite en affirmant être "prêt à affronter n'importe quel taureau dans n'importe quelle arène". O tempora ! O mores ! Mais tout cela n'est plus d'actualité et qui sait, la mention "Plaza de Toreros" remplacera peut-être l'obsolète "Plaza de Toros" à l'entrée de chaque arène. Comment est-il possible de ne pas vomir et de ne pas haïr Perera pour de tels propos ? Ils sont malheureusement passés sous silence...
On a ainsi l'impression que l'homme a perdu en humilité, qu'il est même devenu immortel puisque ses adversaires sont seulement ses compagnons de cartel. L'image de la tauromachie de feria prédomine aujourd'hui, des ferias où l'on va voir beaucoup de courses, et surtout des faenas ! Le soir même, on ira boire jusqu'à la cuite et on parlera encore de ces putains de faenas ! Qu'importe que les muletazos soient profilés, fuera de cacho ou non, car on ne sait même plus à quoi accorder de la valeur, c'est la quantité qui prime, ce sont les couilles qui triomphent du coeur ! La tauromachie est dénaturée à travers cette conception, et l'on pourrait même se demander si cette vision "faussement artistique" n'est-elle pas au fond une simple errance pornographique, où l'on va chercher l'orgasme car le type au centre de la piste aura donné beaucoup de passes à un partenaire civilisé et docile. Défendre cette conception uniquement artistique de la tauromachie où le torero est roi et où l'on oublie l'insignifiance de l'animal en face, n'est-ce pas le symbole d'une perversité absolue ?

De nos jours, l'aficionado (au sens large) et les professionnels redoutent la peur dans l'arène, mais qu'en est-il de la mort ? Il est vrai que tout aficionado tente de ne pas penser au drame qui peut se jouer devant lui, en piste. Et il en oublie qu'avant d'être un jeu de lumières et de triomphes, la corrida est surtout un jeu d'ombres qui débute à cinq heures de l'après-midi.
La tauromachie n'est pas non plus un jeu macabre, mais tendre sans cesse vers une tauromachie artistique où le taureau n'est que collaborateur, n'est-ce pas aussi une façon d'éviter le doute et les incertitudes ? Tout le monde redoute la mort, mais on redoute de plus en plus que le taureau fasse peur. N'avez-vous jamais entendu autour de vous un jour de corrida commerciale certaines personnes évoquer d'autres plazas en les qualifiant de terroristes simplement car le taureau présenté fait peur ? Ces gens-là sont dans l'errance, car le TAUREAU doit faire peur ! Et c'est ça ce qui est beau dans une corrida, l'émotion que dégage la toute puissance de cet animal !

Avant d'être une piste aux étoiles où l'on ne fêterait que des sorties en triomphe, l'arène est peut-être avant tout la piste d'une course pour la vie. Et bien que l'on veuille occulter une mort dure à affronter, celle-ci planera toujours au-dessus du cercle de sable chaque jour de Toros. Etre confronté à la mort dans l'arène est une chose dure, et cela vous fout une claque ! Je l'avais sûrement évoqué de manière trop sommaire à propos de Christian Baile en août dernier à Carcassonne. Ces moments-là sont difficiles à vivre, qui plus est quand on a la quasi-certitude que la mort va toucher cet être secondaire de la corrida, à savoir l'alguazil ici. Vous ne verrez probablement aucune image de ce moment tragique qui s'est déroulé sur les bords de l'Aude, et les mots pouvant le qualifier manquent ! Mais chacun a pu ce jour-là se rendre compte que la vie était précaire dans une arène, et que l'on peut être bien vite confronté à l'image de la mort de l'homme. Ce novillo de Miura nous a laissés devant tant d'incertitudes et de questions les jours qui suivirent, et sa corne n'eut finalement pas raison de la vie de Christian Baile, fort heureusement d'ailleurs ! Mais il sema le doute en nous, et il peut avoir la fierté d'avoir démontré que la tauromachie était en quelque sorte un reflet de la vie, où tout peut s'arrêter net, d'un coup sec et violent.

Avant d'être le spectacle commercial où le torero songe aux oreilles qu'il va couper, la corrida est tout d'abord cette scène antique où la première des récompenses, c'est la vie. Et un type qui ne coupe point de cartilage auriculaire mais qui s'est arrimé comme un dingue en se jouant la vie me fera toujours plus frissonner qu'une triviale faena de rabo donnée par un torero à la mode face à un simple collaborateur. Quant à elle, la mort dans l'arène ne sera jamais dans le rétroviseur.

Il y a quelques jours, le vicois Jean-Jacques Baylac m'a dit "si la corrida vérité disparaît, alors la corrida mensonge n'en a plus pour longtemps".

Florent

4 commentaires:

  1. Eviter le doute et les incertitudes, c'est carrément ça.


    Quant à la superbe phrase de Baylac, j'ai presque peur qu'il ait très malheureusement tort...

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  2. De mon point de vue, le symbole premier de cette décadence, de la corrida mensonge, est, plus que tous les autres, le Juli.

    Grand nombre lui concède tout, allant jusqu'à l'appeler "le patron"...

    Il compile à lui seul toutes les dérives depuis bien longtemps ; il décide plus que les autres du trapio qu'il souhaite en face de lui (d'ailleurs, l'immiscer encore davantage dans des combats "Santa Colomeños" - comme ce fut le cas à Mont de Marsan et Bayonne 2009 -, est un risque énorme, à terme, pour cette encaste et le type de toro qu'elle serait peu à peu amenée à fournir pour supporter en premier lieu, désormais, des soi-disant "gestes" torero, phénomène "poudre aux yeux" récemment déclenché et mis à la mode par ce "matador").

    Il mise tout sur des pechos énergiques et rageurs, est le roi du toreo illusionniste, faussement de face, faussement croisé ; ses entrées a matar et les récompenses qui lui sont indignement octroyées en suivant sont le reflet parfait de ce que tend à devenir irrémédiablement la corrida de toros. Si lui triomphe de la sorte, pourquoi les autres ne le feraient pas pour accéder si facilement, comme lui, à la gloire dans laquelle il baigne actuellement ?

    D'ailleurs, Madrid, pendant longtemps, ne s'y est pas trompée ; non histoire d'injustice mais sains retours de bâton ont été les nombreux refus successifs visant à lui empêcher toute sortie par la Puerte Grande. Cependant, Madrid a fini par abdiquer par la pression de ce public en mutation et abdiquera certainement dans les temporadas à venir. Preuve que le ver est plus que dans le fruit mais dans la graine...

    Son sens de l'honneur suit, qui plus est, une asymptote appelée : "Volonté sans vergogne de participer à la tauromachie, dénaturée à son paroxysme, proposée par Las Vegas".

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  3. Bonjour Florent,
    Je suis sur que tu as apprécié l'édito de ce samedi 6 mars 2010 de notre gourou préféré...
    Frédéric.

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