mardi 6 avril 2010

Un éclair de sauvagerie maître de nos incertitudes

Il fallait être en Arles ce samedi pour contempler le magnifique exemplaire de Prieto de la Cal lors de la corrida-concours. Il fallait voir le visage inquiet des taurinos à la sortie de Limpias Botas, une estampe au pelage jabonero sucio, armée vers le ciel et à la charpente digne d'un toraco.
Les réticents qualifieront ce taureau de "hijo de puta" ou bien de "toro déguelasse et impossible". Ce sont eux les détenteurs du pouvoir savant de classer les taureaux en bons ou mauvais. Les bons : ceux qui mettent la tête sans poser de problèmes aux toreros, et les mauvais : tout le reste et sans distinction.
Pour ces gens-là, Limpias Botas aura fait partie du clan des mauvais, victime de leurs jugements tranchés et uniformes. Ce Prieto représentait pourtant bien plus que cela, car il était à lui tout seul un bel argument pour la défense de la tauromachie.

Tout était sombre et l'on aurait même pu éteindre les lumières allumées depuis le début de la course lorsque surgit ce taureau d'une autre époque. Limpias Botas fut ainsi maître de l'obscurité, du ciel orageux et des sables mouvants incertains. Lui, ce cinqueño fier et impressionnant vêtu d'un habit à la fois clair et parsemé de tâches sombres.

Dès ton entrée Limpias Botas, ils ont été pris de panique lorsque tu as bombardé comme un dingue les burladeros du cirque romain, et ta sauvagerie les a poussés à une remise en question. Ton côté archaïque n'inspirait pas à la bravoure, mais à autre chose tout autant respectable. On devrait même jeter la pierre à ceux qui ont osé te comparer à ton frère de camada combattu l'an dernier dans ces mêmes lieux. Tu es allé quatre fois à la pique sans te faire prier, et l'on ressentit ta sauvagerie qui allait pousser les hommes au repli.
Au second tiers, l'orage de ta puissance les avait déjà poussés à laisser le ruedo tel un désert aride dont tu étais le seul propriétaire.
Celui que l'on connaissait techniquement faible et peu engagé dans ce genre de bataille allait ensuite arriver, Javier Valverde. On sentait qu'il reculerait d'entrée, ce qu'il fît, et ses doutes ainsi que la mauvaise lidia de ses hommes de main te renforcèrent dans ton danger et dans l'effroi auquel tu inspirais. Valverde a alors parfaitement su ce qu'étaient les avertissements, les derrotes et le fait d'être débordé.
Tu fus privé de cette lidia de jadis qui s'imposait et qui aurait pu sauver l'honneur de ces hommes en déconfiture. Malgré la bronca, Javier Valverde fut soulagé après avoir mis à terre dans la plus grande prudence d'une lame hasardeuse et de six coups de descabello la montagne sauvage que tu étais.

Tu es parti de la même façon que tu es arrivé : sous l'ovation, provoquée par ta présence et par ton charisme. Cette ovation était la moindre des choses quand on sait que la peur que tu as semé liée au ciel incertain étaient en parfaite osmose. Le trouillomètre est monté très haut, jusqu'à ce que leurs hostilités aient raison de ton être sauvage. Pourtant, ce sont eux qui ont mordu la poussière.

Florent

(Photo d'Anthony : Limpias Botas de Prieto de la Cal)

2 commentaires:

  1. Très bel hommage criant de vérité. Mon "trouillomètre" fut effectivement à bloc avec cette estampe de toro.... et ils ont bien mordu la poussière, en effet !

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  2. Heureusement que ce genre de fauve existe, et sort encore dans les ruedos. Un instant, on oublie qu'il pullule des tas de Domecq apprivoisés, durant un instant, c'est ce type bête qui vous prend aux tripes et vous file des frissons.
    Je n'y étais pas, mais je repense à Camarito, ce genre de toro, qui mérite son nom.

    Maxime

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