mercredi 11 août 2010

"Ils me font peur"

Chaque mois d'août ressemble à une route interminable, où l'on ne sait pas à quel endroit il va se finir, et encore moins quel jour on pourra rentrer chez soi. Sur le plan taurin, ce mois annonce la fin prochaine de la saison, et il est celui qui a le goût le plus improbable. En août, on peut en effet assister à divers spectacles taurins pour lesquels on aurait juré ne jamais aller en début de saison. Chaque année, le temps qui l'accompagne s'avère parfois maussade et frisquet, et chaque jour qui le compose est en réalité une nouvelle route.
Villeneuve-de-Marsan, mardi 3 août. Escapade improbable, champêtre, et folklorique. Une novillada avec picadors est annoncée dans ce village possédant une petite arène en forme de fer à cheval. En compagnie de Saúl Jiménez Fortes, Thomas Dufau et Mathieu Guillon – les jeunes du coin – composent le cartel face à un élevage d'origine Domecq de quatrième ou cinquième génération, soit du desecho. Son nom (pour ne pas le citer) : Martínez Gallardo, inconnu au bataillon. A l'entrée de la petite arène, des jeunes distribuent des mouchoirs blancs à tous les spectateurs en leur demandant de les agiter à la mort de chaque novillo. Tel un pisse-froid venu gâcher la fête, vous êtes contraints de justifier le refus de ce cadeau. De cette novillada, il faudra tout de même souligner les pointes intactes que portaient les petits novillos d'origine Marquis de Domecq, et citer le novillero Jiménez Fortes, très intéressant de par son registre et auteur de magnifiques estocades. Pour le reste, il fallut constater les dégâts semés par une grande partie de l'encaste Domecq au sein de la cabaña brava. Car en ce jour, on vît avant tout des bêtes sans une once de caste. "Malgré six oreilles coupées et deux sorties en triomphe" rétorqueront certains. Par ailleurs, heureusement que les spectateurs locaux avaient des mouchoirs en papier dans les mains plutôt que des vuvuzelas afin de plébisciter les oreilles. Dans le cas contraire, je pense que je ne serais plus là pour vous le raconter. A la sortie des arènes, alors que nous buvions un coup d'après-course avec un ami montois, un homme d'une soixantaine d'années vînt nous apostropher en nous disant ceci "Vous savez jeunes gens, il y a plus de dix ans ici, ils ont mis une novillada de Prieto de la Cal qui avait fait fuir tous les hommes en piste. Ils avaient peur, moi aussi j'ai eu peur, et je n'aime pas avoir peur quand je vais aux arènes. Samedi, il y a des Prieto de la Cal à Parentis, peut-être qu'ils ont changé, mais en tout cas ils me font peur, je ne les aime pas. Je préfère aller à Soustons ce week-end, pour aller voir Thomas Dufau face à des novillos de Bañuelos qui je l'espère serviront, un peu comme les Martínez Gallardo de ce soir. Car on s'est régalé quand même, n'est-ce pas ? Six oreilles, c'est fantastique pour Villeneuve !".
Le samedi en question, les diverses routes menant de Bordeaux à Parentis étaient bouchées, et il fut difficile de se frayer un chemin pour arriver à l'heure à la novillada de Prieto de la Cal. Au final, ce fut une déception, car les Veraguas manquèrent cruellement de mobilité, de caste et de sauvagerie. Aucun des six pensionnaires de Prieto ne nous fît frissonner, alors que l'on aurait aimé voir ces carcasses recouvertes pour la plupart d'un pelage couleur savon faire vaciller la cavalerie, et démontrer de la caste, du poder et de la sauvagerie en piste. Ils n'ont fait peur à personne, un peu comme ces novillos de Miura, nobles et manquant parfois de forces, vus la semaine auparavant à Hagetmau. En revanche, les Alcurrucén de Bayonne ont été passionnants de par leurs difficultés, bien plus que les pensionnaires de Cuvillo combattus la veille dans les mêmes lieux. La semaine se termina sur une bonne note avec la course de Moreno de Silva à Parentis. Bien que massacrée à la pique, elle fut fort intéressante. J'aurai l'occasion d'y revenir.
L'appréhension et la peur dans une arène font partie du jeu, car la corrida est un spectacle où il existe un danger, même si certains intervenants et spectateurs tendent parfois à l'oublier. Sans cette sensation de danger, l'émotion serait moindre, et la corrida n'aurait probablement plus lieu d'être. Qu'est-ce qui vous fait le plus peur ? Votre passion pour la tauromachie ou la vie quotidienne ?
Le dimanche 1er août, en quittant Hagetmau quelques heures après la course de Fuente Ymbro, les gyrophares d'une ambulance éclairaient la sombre nuit landaise. A côté de celle-ci, un vieil homme allongé sur un brancard, percuté par une voiture qui avait pris la fuite. Inerte, il allait arrêter de souffrir quelques instants plus tard. Comme quoi, la réalité de la vie de tous les jours est bien plus effrayante et cruelle que celle des ruedos.

Florent

2 commentaires:

  1. mon cher Florent,
    le gourou de "terres taurines" dirait, s'il te lisait, que tes écrits sont des élucubrations venimeuses.
    Ce qu'il y a de bien avec lui, c'est que l'on croit à chaque fois avoir touché le fond, mais non, il a toujours un plus à rajouter.
    Bien à toi.
    Frédéric.

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  2. Florent, tu écris que "la corrida est un spectacle où il existe un danger". Le cirque est un spectacle où il y a danger, car cet art met en relation un homme (ou une femme) qui se surpasse avec du matériel (je mets hors cadre les dompteurs). Mais la corrida où l'homme (ou la femme) se mesure à un animal, il n'y a pas spectacle, mais bien combat, puisque elle oppose deux adversaires. Et tant que cet amalgame entre spectacle et combat sera maintenue, que l'on refusera d'affirmer que la corrida est un combat, les mouchoirs seront distribués à l'entrée des arènes comme le sont les cacahuètes à l'heure de l'apéro.
    Lionel

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