jeudi 22 avril 2010

mercredi 21 avril 2010

Oracundo

Au soir du 15 août 2008 aux arènes de Bayonne, chacun était en mesure de se demander si ce que l'on venait de voir en piste était un miracle. Car l'on assista en effet à six combats de taureaux solides, encastés, présents dans tous les tiers et braves en général. Les pensionnaires de la ganadería du matador retiré Joselito venaient de mettre à rude épreuve deux toreros vedettes ainsi que le revenant d'un jour : Victor Mendes. Dimanche à Garlin, le lot de novillos des fers de La Reina et El Tajo a confirmé l'excellente impression qui me fut laissée il y a presque deux ans maintenant.

Renouvelés à Garlin après la course de l'année dernière, les cornus de Joselito apparurent plutôt discrets de présentation. Quant au comportement, il n'y eut quasiment rien à jeter ! Là est la différence entre cet élevage et l'écrasante majorité des ganaderías de souche Domecq ou Núñez. Chez El Tajo, la sélection est rigoureuse car l'éleveur recherche un taureau solide que l'on pourra apprécier du début à la fin de la lidia. Chez tant d'autres, les critères de commercialité passent avant tout car le modèle de taureau désiré est en réalité un collaborateur noble, peu ou pas encasté et sans trop de forces afin que puisse "s'exprimer" l'art du toreo. C'est-à-dire quelque chose d'inconcevable pour l'aficionado a los toros.

Dimanche, quasiment tous les petits novillos de Joselito sont allés a más. Mais c'est le quatrième, répondant au nom d'Oracundo, qui remplit pour de vrai nos visages de satisfaction. Car ce bicho montra énormément de qualités. La première pique fut certes brève et l'on ne put voir grand chose, mais à la seconde, Oracundo partit de loin et s'avéra vraiment brave. On aurait par ailleurs aimé le voir une ou deux fois de plus sous le fer, ce qui était envisageable quand on sait que "chaque taureau devra être piqué autant de fois que ses forces l'exigent".
Au troisième tiers, le bicho fut le seul acteur en piste, brave, plein de caste et de transmission. C'était un indiscutable toro de vuelta, qui eut le droit à une fin de faena par molinetes... ainsi que d'une épée trasera au deuxième essai. Il résista longtemps debout, en taureau brave qu'il était. Puis il tomba, et on l'honora durant une vuelta posthume surplombée par un magnifique soleil de Printemps.

Il portait le numéro sept, s'appelait Oracundo. Habillé d'un pelage jabonero, il avait également un huit sur la cuisse. Le huit, comme le fer de son élevage : El Tajo. Le Grand Huit, c'est ce qu'a vécu le novillero régional pendant vingt minutes. Et tant d'autres auraient fait même fortune face à un tel adversaire, celle de la déroute.

Vuelta al toro !

Florent

(Photo de Laurent : Oracundo n°7 jabonero, premiado con la vuelta al ruedo)

vendredi 16 avril 2010

Feu de paille

Palha, fer portugais. Une ganadería pleine de contradictions, jadis un alliage de Concha y Sierra, Trespalacios, Veragua et Miura... Aujourd'hui, des voies séparées ou croisées issues de Baltasar Ibán, Oliveira Irmaos ou Torrealta. Si bien qu'il est parfois difficile de dire avec exactitude quelle est l'origine précise de chaque toro. La corrida de ce début de semaine à Séville était très desigual, laide. Sans devise ni fer, certains toros combattus n'avaient rien de ce que l'on connaît chez Palha.
Le quatrième s'apparentait à un Torrestrella, alors que toro qui suivit avait de lointaines ressemblances avec divers exemplaires de Cuadri combattus à Céret l'an dernier. Pourtant, tout cela n'a rien à voir. Beaucoup de contradictions dans cet élevage, des "toros basuras" (ceux de Séville), d'autres inégaux et sans âme (Alès 2009), des nobles commerciaux (Beaucaire 2009), des sauvages âpres, passionnants et d'une autre époque (Bayonne 2008), et des toros pour le souvenir (plusieurs combattus à Las Ventas ces dernières saisons, et Camarito bien évidemment...)
Le ganadero Joao Folque sait sans doute qu'il a entre ses mains tout ce que l'aficionado lambda aime, mais également tout ce qu'il déteste. Pour le deuxième cas, la course de Séville en a été une belle illustration : des cornes éclatées dès les premiers remates, des charpentes parfois inexistantes, construites dans tous les sens, et des comportements mièvres et décastés. La corrida s'arrêta au tercio de piques du premier, qui après être sorti en piste en abanto, poussa bien à deux reprises face à la cavalerie. Pour le reste, ce fut le néant ou presque, avec une cornada à l'actif du mexicain Arturo Macías.
Ces toros de Palha peuvent rendre heureux mais ont aussi la capacité de décevoir fortement. Comme quoi, toute corrida de ce fer au P surmonté d'une croix est un peu à l'image de chaque jour d'une vie : on ne sait jamais à quoi s'attendre.

Florent

mercredi 14 avril 2010

Entre deux bajonazos : Feria d'Arles

Un dimanche matin venu, à moitié éveillé, il m'apparut fort agréable d'entendre la sempiternelle phrase « mais tu as qu'à y aller toi devant ! ». Cette maxime devrait nous couper dans notre élan et dans l'esprit critique que nous pouvons avoir, même si ce dernier est mal vu et devrait être interdit pour certains qui affirment que l'on ne peut donner d'avis sur ce qui se passe dans le ruedo si l'on n'y est jamais soi-même descendu.
Je ne connais pas personnellement l'auteur de cette sentence qui me fut lancée au visage sur un ton procédurier. Mais je peux toutefois vous dire que celle-ci venait d'une personne présente au palco de la novillada, qui arrêta entre autres le deuxième tiers à la seconde paire et accorda des cartilages auriculaires malgré des pétitions minoritaires. Une présidence technique pour pas cher, mais peut-être « devrais-je y aller moi devant » avant de pouvoir dire quoi que ce soit. Oui c'est vrai, y aller devant ? Mais quant à vous le règlement ? Rime facile, futile, le mieux étant d'agir dans l'indifférence et de manière subtile.

On me fit grief de ne pas avoir goûté aux prestations des toreros locaux Román Pérez et Juan Bautista, et a fortiori à celle de Matías Tejela qui selon un site d'information taurine de premier rang aurait réalisé en Arles un faenón ! Oui un faenón ! Mais qu'il s'agisse d'un faenón ou non, je mets toutefois à votre disposition deux clichés du sixième toro de Puerto de San Lorenzo face auquel l'immense et le génialissime Matías Tejela aurait réalisé une faena tellurique et tutoyant les anges ! Ce « toro » portait le nom de « Pitillo », ainsi que le numéro 93, accusait 500 kilogrammes sur la balance et naquit quelque part dans le Campo Charro au mois de décembre 2005, et aussi il avait les cornes af.... (passage censuré !)
Pitillo, toro aux armures particulièrement astifinas (rires) sortit juste après que deux oreilles eussent été accordées à Juan Bautista à la suite d'une faena anodine devant un collaborateur faible et docile. S'il fait mieux, Matías coupera le rabo à coup sûr ! Ou alors indul.. (nouvelle censure). Pitillo, ce bovin qui aurait pu participer à la course de réjon matinale (prononcez « régeon » c'est ainsi qu'ils le disent) s'avéra porteur des caractéristiques de l'encaste Atanasio-Lisardo, avec de la mansedumbre mais également une charge vibrante. Durant le faenón en question, la distance entre Tejela et Pitillo était tout à fait comparable à la longueur d'une perche de l'athlète Jean Galfione, et le toreo fut bien moins profond que le bajonazo concluant cette affaire populiste. Tout cela était superficiel, à l'inverse de ma charmante voisine de tendido qui sauva cet après-midi dont la chute fut on ne peut plus comique, mais les yeux et la voix douce de cette jeune femme me firent heureusement oublier le reste... ou presque ! En ouverture, El Juli réalisa une faena de tentadero face à un novillo de Domingo Hernández remplaçant le titulaire du Puerto de San Lorenzo qui s'était blessé lors de la mise en chiqueros. Pourtant, les sobreros annoncés sur le sorteo distribué à l'entrée des arènes étaient du Puerto de San Lorenzo et d'Antonio Palla. Comment ce Domingo Hernández avait donc pu atterrir dans le six de départ ? Un mystère !

La veille au matin, il y eut une course d'Ana Romero, peut-être victime de l'hiver, car manquant de forces et de caste. Le troisième était un parfait carretón pour le toreo de salon, noble et avançant à deux à l'heure. Román Pérez, en survêtement milk-shake à la fraise et or coupa deux oreilles à ce toro cárdeno après une bonne faena. C'est ainsi que j'étais sensé voir la prestation du torero arlésien. Paraît-il que ça faisait cuistre d'y trouver un toreo fuera de cacho, raide et profilé, ponctué d'un bajonazo à faire hurler le tendido siete. Mais il s'agissait d'Arles et non de Madrid, cette faena historique achevée d'une estocade entière (peu importe son emplacement) passant à la postérité au travers de larges sourires et d'une liesse générale ! La troisième oreille octroyée au dernier toro permit à Román Pérez un triomphe total après là encore une épée vraiment basse. Un peu de vérité ne pouvait pas faire de mal... Et l'on eut pour cela Rafaelillo le soir venu. Pour en finir avec cette matinée tronquée, je ne saurais vous évoquer les prestations d'Antonio Ferrera et de Joselito Adame. Je suis juste en mesure de vous dire que l'on a pu voir le premier courir dans tous les sens pour un maigre résultat et le second se fondre dans l'anonymat. Quant aux tercios de varas, ils se résumèrent à des piques traseras, une et demie maximum pour chaque toro. Tout cela n'est pas vraiment réjouissant... Sauf pour les agriculteurs du triomphalisme selon qui seules les longues faenas et les morts brèves (peu importe l'endroit où est placée l'épée) ont de l'importance. Vaya afición !

Florent

lundi 12 avril 2010

Les corridas-concours au purgatoire

Cinq ! C'est le nombre de corridas-concours qui ont eu lieu l'an dernier en Europe. Cinq c'est très peu, surtout quand on compare par exemple ce nombre avec celui des corridas goyesques ! Ces dernières n'étant pour la plupart du temps que des festivals taurins maquillés.
Rien qu'en France, les deux concours proposés en 2009 se sont avérés être de grandes réussites. On se souviendra encore longtemps de Clavel Blanco de María Luisa Domínguez Pérez de Vargas, de Camarito de Palha combattu à Vic ou encore d'Aguardentero de Prieto de la Cal.

La semaine dernière, la corrida-concours d'Arles n'a pas été la copie conforme de l'édition précédente où l'on avait pu admirer Clavel Blanco, un taureau d'anthologie. De ce fait, les espoirs étaient placés très hauts pour ce rendez-vous du 3 avril 2010. Mais l'histoire ne s'est pas répétée car la corrida est une science inexacte faite de beaucoup d'incertitudes. Certains parleront pudiquement de déception pour la dernière en date.
C'est là qu'intervient l'arme à double tranchant des corridas-concours : soit c'est une réussite et l'on a hâte d'assister à la suivante, soit c'est une déception, et les puits de science constateront alors que la camada et l'histoire des élevages se résument au seul toro présenté le jour du concours. En suivant ce raisonnement, on peut donc dire que l'élevage de María Luisa était le meilleur en septembre dernier et le pire depuis ce samedi 3 avril ! Absurde.

Les corridas-concours et les occasions d'y assister sont rares, et c'est pour cela qu'il faut s'armer de patience dans ce genre de courses. Le but recherché n'est pas une faena avec des oreilles à la clé mais bien une lidia intégrale. Pour ce qui est de la corrida de samedi dernier, le jury a su avec raison ne pas remettre de prix, car il n'y eut rien d'exceptionnel dans le ruedo, tant au niveau des hommes que des toros.
Certains auraient aimé remettre le prix au meilleur picador à Luis Miguel Leiro pour sa prestation face au toro de Manuela Agustina López Flores. Mais il fut justement déclaré desierto par le jury. Comment aurait-on pu en effet attribuer un prix à un picador qui n'aura fait que poser la puya sur le dos du toro juste avant de l'enlever ? Quittant le ruedo sous une grande ovation sans avoir piqué !

Aucun prix ne fut attribué et les aficionados eurent un goût amer à la sortie des arènes. Et cela se comprend, comment ne pas être déçu après avoir vu des exemplaires de María Luisa et de Dolores Aguirre quasiment invalides et de peu de race ? Un López Flores mansote et sans fixité ? Un La Quinta assez intéressant à la pique puis totalement éteint ensuite ?
Les seuls toros qui donnèrent de l'émotion furent ceux de Prieto de la Cal et de Flor de Jara. Le premier, jabonero, déborda les hommes en piste de par sa sauvagerie et laissa une impression de taureau authentique. Quant à l'exemplaire de Flor de Jara, sa lidia fut semée d'embûches. Il ne s'employa que très peu en trois piques et apparut arrêté au second tiers, les hommes commençant à poser les banderilles une à une plutôt que par paires. C'est alors qu'à la quatrième tentative, Domingo Navarro partit tel un « banderillero hara-kiri » face au Buendía et posa une paire por dentro entre le toril et le bicho. Un terrain impossible où il fut violemment soulevé... La corne rentrant au niveau de la chaquetilla.
Après avoir imaginé le pire scénario pour le banderillero, le public pardonna à Luis Bolívar une faena prudente et aidée de la voix, face à un Flor de Jara mobile mais au danger sournois.
La seule oreille d'un après-midi dont on espérait meilleure issue fut concédée au colombien. Mais cette récompense ne masquera pas les hérésies de lidia commises tout le long de l'après-midi, comme les deux épées atravesadas de Javier Valverde face au toro de Dolores Aguirre pour ne citer qu'elles. Malgré tout, on vît tout de même quelques moments dignes d'une corrida de toros, ce qui est plutôt rare actuellement ! On retiendra donc le magnifique Prieto de la Cal, ainsi que le pundonor d'un homme : Domingo Navarro, qui aurait pu faire les frais d'une dramatique cornada après une pose de banderilles suicidaire.

Espérons que les occasions de voir des corridas-concours seront croissantes, car la lidia y est décomposée comme elle devrait l'être plus souvent. Mais l'on ne peut pas avoir à chaque fois une course exceptionnelle comme celle du 11 septembre 2009. Et fort heureusement ! Sans incertitudes, la corrida n'aurait aucun charme.

Florent

(Photo d'Anthony : Botella de La Quinta)

samedi 10 avril 2010

Chronique de quelques naturelles éternelles

Accompagnés de deux arcs-en-ciel parallèles, les nuages étaient sombres lorsque tomba Pescador, le sixième Miura. Il fut un « pêcheur » victime d'un pêché, celui du bajonazo de gala commis par Mehdi Savalli. Bien après, un prix au meilleur matador fut remis en piste à Rafaelillo. Et c'est alors que la foule ayant copieusement rempli l'amphithéâtre d'Arles commença à siffler cette décision, atteinte d'un chauvinisme préférant remettre cette récompense à Savalli.

Le lendemain, on put lire dans la presse locale (et même dans celle dite « spécialisée ») des titres flatteurs pour la ganadería de Miura, affirmant que l'on avait vu des toros conformes à la légende. Pourtant, les six prirent un total de treize piques sans bravoure ni sauvagerie, et ils furent généralement compliqués au troisième tiers sans pour autant être dignes d'une tarde cauchemardesque pour les hommes en piste. Pour ma part, je trouve cela assez drôle d'imaginer quels auraient été les titres si la course avait porté le fer de Palha. On aurait alors sans doute pu lire des choses telles que « Moruchada de Palha » ou encore « Petardo del ganado de Joao Folque ». Mais puisqu'il s'agissait d'un lot de Miura et que certains croient toujours au Père Noël, on a apparemment vu des bêtes venues du fond des âges, et possédant une sauvagerie exceptionnelle !

Mais ce dimanche ne fut pas celui de la résurrection des terribles toros de Miura, plutôt celle du toreo ! Et pour vous rassurer, sachez que ce n'est pas Juan José Padilla qui l'a ressuscité ! Il y eut en effet un anticyclone sur Arles, le torero de Jerez passant le Rhône avec un panier garni de banderilles à cornes passées, et de toreo bruyant sentant fort la magouille. Ce savant alliage passa sans émotion face au premier qui ne comportait aucun vice, alors que le quatrième s'avéra bien plus compliqué. C'est avec ce second que Jean-Joseph comprit quels étaient les dangers du toreo fuera de cacho. Car à force de toréer avec le pico et de faire des ponts d'un mètre cinquante entre lui et la muleta, le toro eut parfois tendance à choisir l'homme ! Padilla en fit le constat et baissa pavillon. Mehdi Savalli fit lui aussi cette expérience en laissant souvent le choix entre le pico de sa muleta et son corps. L'arlésien fut cependant vaillant, mais tout aussi populiste et piètre tueur.

C'est donc Rafaelillo, accablé par la plèbe en fin de course, qui offrit les moments les plus honorables. Certes il ne voulut pas voir son premier adversaire et alla chercher l'épée d'entrée de jeu, mais il se surpassa d'une manière extraordinaire face au cinquième ! Ce toro répondant au nom d'Intruso était le pensionnaire de Miura fraîchement débarqué quelques jours avant la course afin de remplacer un de ses congénères mort dès l'arrivée aux corrales. Ce Miura de substitution, sans queue et aux cornes astillées, provoqua une panique sans nom lors du premier acte et arriva très difficile à la muleta, la tête haute !

Devant également lutter contre le vent et la flotte, Rafaelillo l'amena au centre de l'ovale, puis récolta d'entrée des avertissements ! Intruso lui sautant à la gorge à plusieurs reprises. Et Rafael prit alors la muleta à gauche... avança la jambe, tout en restant de face, et tira ces quelques naturelles dont on ose à peine rêver la nuit car elles nous paraissent impossibles, improbables. Mais sous la pluie et le vent tournant, il tira ces foutues naturelles d'une autre époque, d'un autre monde ! Il y avait de quoi se délecter avec des « olés » de vérité !
Rafael continua dans la même voie cette faena marquée par un courage inégalable, si bien que la corne d'Intruso finit par lui entailler le visage sur une passe de la droite. Mais le public ne sembla pas réaliser qu'avec cet surexposition face à la bête, Rafael aurait pu en un rien de temps se retrouver tel Le Dormeur du Val, allongé avec deux trous sur le côté. La mort fut longue et le matador n'eut qu'un tour de piste en guise de récompense. Mais peu importe, car à défaut d'une Miurada d'antan, nous avions retrouvé le goût du toreo de vérité.

Florent

(Photo de François Bruschet : Rafaelillo face à Intruso de Miura)

vendredi 9 avril 2010

Aignan y Toritos

Etant en Arles pour le week-end pascal, je n'ai logiquement pas pu assister aux courses ayant lieu dans le sud-ouest. Aujourd'hui, Maxime (jeune aficionado gersois) nous parle de la course polémique qui s'est tenue dimanche à Aignan.

Une belle affiche, un cartel appétissant, des toros de Santa Coloma, voilà l’esprit dans lequel j’abordais cet après-midi. Enchanté, et ce malgré le mauvais temps qui s’était installé sur la région midi-pyrénéenne depuis la veille.

Assis, et bien sur mes 41 euros consentis avec plaisir pour ces Santa Coloma, au-dessus du toril, le regard sur la porte, j’attends impatiemment qu’elle s’ouvre. Quand soudain surgit « le cornu » ! La surprise fut grande, la pilule difficile à avaler ! En effet, le malheureux ne s'était fait non pas épointer, mais amputer les cornes ! Messieurs Valverde, Aguilar et Bolivar ont sûrement rigolé, ce ne fut pas le cas en haut.

Nous voici donc au premier acte d’une bouffonnerie où l’on a ri jaune. On a alors assisté au défilé d’un lot de « toros » de fonds de tiroirs, armés de pistolets à bulles. C’était l’occasion pour les plus jeunes d’apprendre, et en images, l’expression « passer chez le coiffeur ».
Pour ce qui est des toros, sans parler des « armures », et bon sang c’est difficile de faire abstraction de leur absence, maniables mais vraiment pas jolis, mention particulière au « bœuf » sorti en quatrième. Au contraire, le cinquième que refusa de voir Aguilar, sortait du lot, et avait sûrement disposé de jolis bois.
Côté piques ce ne fut pas la fête, un total de onze pour ces Santa Coloma, seul le numéro 5 en prit trois. D’ailleurs, elles furent bâclées pour la plupart, sans réelles mises en suerte. Sur son second, Sergio Aguilar fit l’effort de faire les choses correctement, et ce fut bien la seule chose à laquelle il s’appliqua. Valverde et Bolivar, eux, laissèrent leurs toros courir au travers du ruedo, rentrer dans les chevaux dans la confusion la plus totale. Lidia chaotique, et des maestros indifférents. Il y avait sûrement plus intéressant à se raconter le long du callejón, ou des chocolats à finir de digérer.
Les toreros étaient donc absents en ce dimanche, on notera le hold-up de Valverde qui oubliant de se croiser, guida ces Rehuelga aux armures arrondies du bout de la muleta (privés de cornes, peut-être avaient-ils en contrepartie le pouvoir de mordre) et il mit des épées franchement mauvaises, puis bénéficia de la grâce présidentielle, coupant deux oreilles. Messieurs les mains en l’air !
Sergio Aguilar et sa fabuleuse main gauche ! Mais où était-il ? Je me le demande encore, est-ce la présentation des toros qui lui a fait passer toute envie ? La pluie ? Le froid ? Son humeur du jour ? Lui qui bougeant sans cesse, se contenta d’agiter les leurres devant la bête avant de l’estoquer honteusement.
Bolivar, lui, avait oublié qu’il portait l’habit de lumières, au point qu’il laissa à ses subalternes le soin du premier tiers d’un de ses bichos. Un banderillero aux véroniques, assez inédit ! Lui aussi braqua deux oreilles à cette présidence scandaleuse sur une faena de charité.
Qué lidias señores !
Personne au palco, ou alors on n’a pas vu la même corrida ! Un mental en biscotte monsieur le président ! Trois olés des festayres et vas-y qu’on sort LES mouchoirs !
Néanmoins, on ne peut pas autant en vouloir aux hommes en bas, qu’au comité Aignan y Toros. La petite arène se réclamant torista, s’est moquée de l’aficion, l’a volée, bafouée. Nous avons été pris pour des jambons ! Et des bons ! On nous a proposés des Santa Coloma avec des types en face, et on voulait des toros, des vrais, histoire de sortir de nos longues soirées d’hiver, où les toros ne sont que souvenirs. Du vent ! C’était tout bonnement infâme mesdames et messieurs d’Aignan y Toros !

Alors certains diront que les cornes étaient malades, c’est une possibilité, tout comme celle d’un tour chez l’élagueur du local afin que les messieurs ne se blessent pas en début de temporada.
La bourse ou la vie, ou presque, à 36 euros les premières places, Aignan y Toros a joué les bandits de grands chemins, car ces toritos n’en valaient pas tant.
Il en va qu’Aignan y Toros a tout intérêt à repenser sa feria 2011, et probablement remplacer cette « corrida » par une novillada de qualité, si elle désire conquérir le titre de plaza honorable ainsi que le cœur des aficionados.

Vivement des Toros !

Maxime Labarthe

(Photo : Les arènes d'Aignan l'an dernier avec l'annulation de la course de José Escolar Gil)

mercredi 7 avril 2010

"L'humanité est un cafard, la jeunesse est son ver blanc" Pierre Desproges

Papa, je me souviens encore d'il y a presque quinze ans, un jour de début de Printemps quand tu proposas à ton jeune fils d'aller voir une course de taureaux non loin de là où nous vivions à l'époque. C'était en Arles pour une Miurada, et c'était également une découverte pour toi. J'allais être pris de passion pour ce truc hors du commun qu'est la corrida.
J'avais six ans à ce moment-là et comme tout gamin de cet âge, tout apparaissait beau et tout le monde était "gentil", loin des soucis auxquels chacun sera confronté à l'avenir. Je te remercie encore...

Ce vendredi 2 avril à 1h30 du matin, la nuit est froide et pluvieuse sur La Rochelle. Et les temps ont changé, car le monde alentour est moins chouette qu'on ne peut l'imaginer à l'âge de six ans. Tout petit, j'avais déjà décelé en Arles une sorte de ville glauque, mais je devais sûrement me tromper. Tard dans la nuit, j'allais faire la route pour y retourner.

A 11 heures, le premier paseo de la feria fut donné avec une novillada non piquée de Patrick Laugier. Elle fut noble avec un fond de race intéressant, mais que vît-on en face ? Des jeunes manquant de métier ou pire de personnalité... Seul le petit mexicain José Marí parvînt à retenir mon attention, car lui semblait savoir que l'envie est primordiale lorsque l'on est novillero. Il a obtenu une oreille fort méritée, tandis que d'autres ont eu la même récompense et se sont crus à un niveau exceptionnel malgré des prestations sans envie, sans mettre la jambe une seule fois, et de peu de personnalité... Pourtant, il y avait de quoi faire en face ! Et la culture la plus connue de ces jeunes gens parut être celle du bajonazo... A un moment de cette course matinale, le président a justement refusé l'octroi d'une oreille, et un type non loin de moi a commencé à l'invectiver en lui criant "donne-lui l'oreille, sale facho !"... Ambiance !

Arles montrait un visage ensoleillé, mais ce côté glauque et endeuillé ressortait quelque peu. Elle allait vraiment s'avérer dramatique, froide, venteuse et vulgaire sur les coups de cinq heures et demi de l'après-midi. En effet, le spectacle des Domingo Hernández m'est apparu insoutenable et m'a fait mal au coeur.
Qui étaient ces gens plébiscitant des oreilles à tout-va ? Pourquoi n'arrêtaient-ils pas de s'engueuler les uns et les autres malgré leur adhésion à cette corrida commerciale ? Que faisaient-là ces jeunes filles superficielles gueulant "Allez Sébastien" ou "Sébastien te quiero" ? Sûrement en mal d'émotions masculines.
Pour tout vous avouer, j'avais comme l'envie de me casser et d'aller me promener sur les bords du Rhône, car toute cette ambiance malsaine et répulsive avait comme un arrière-goût de pisse, vous me pardonnerez l'expression. Mais je n'avais jamais vu un public autant vide d'afición s'entredéchirer, quoique le cru de Béziers 2005 était pas mal non plus... Je crois bien que ce vendredi 2 avril 2010, le terme de "vomitoire des arènes" n'a jamais aussi bien porté son nom, je vous laisse imaginer la suite.
Toute cette atmosphère allait presque me faire oublier le défilé sordide des six Domingo Hernández, afeités jusqu'au trognon, et qui dans pas mal d'endroits ne seraient même pas sortis en novillada piquée. Mais on me dira que ce sont les lois du marché !

Certains et certaines ont voulu voir Sébastien, et ils ont vu Sébastien... se faire bouffer par des novillos. El Juli a survolé l'après-midi de par sa technique, tout en restant profilé et totalement fuera de cacho, avec des Julipié au bout du compte. Dommage qu'on ne puisse que rarement admirer son dominio devant de véritables adversaires.
Quant à Marco Leal, il prenait l'alternative mais ce ne fut vraiment pas son jour de gloire. La preuve en est avec sa première tentative d'estocade au taureau du doctorat, quand il loupa le bicho et planta son épée dans le sable arlésien. Là-aussi, les plus objectifs me rétorqueront qu'il visait la cruz du toro. Je leur payerai pour ma part un petit séjour chez Optic 2000 si j'en ai les moyens à la fin de la temporada.
Ce fut un pauvre spectacle, indigne, imprésentable, faisant pitié par dessous tout. Mais en fin de compte, on peut pourquoi pas se dire que tous ces gens à l'afición restreinte ont après tout les corridas qu'ils méritent.

Papa, cela fait quelques temps que tu n'as pas vu de course. Mais on y retournera bientôt dans un autre contexte, où l'on ne se souciera guère des gens aux alentours, mais bien de la course de taureaux qu'il y aura en piste. Cela me rappellera mes six ans, et cela ne sera pas aussi ignoble que ce que j'ai pu voir en Arles ce vendredi. Papa, je rentre bientôt à la maison, mais ce monde en réalité si funeste n'apparaît pas aussi simple et magique que lorsque l'on est encore un gamin. Pourtant il faut grandir, pas comme les toros de ce jour qui eux étaient restés becerros.

Florent

mardi 6 avril 2010

Un éclair de sauvagerie maître de nos incertitudes

Il fallait être en Arles ce samedi pour contempler le magnifique exemplaire de Prieto de la Cal lors de la corrida-concours. Il fallait voir le visage inquiet des taurinos à la sortie de Limpias Botas, une estampe au pelage jabonero sucio, armée vers le ciel et à la charpente digne d'un toraco.
Les réticents qualifieront ce taureau de "hijo de puta" ou bien de "toro déguelasse et impossible". Ce sont eux les détenteurs du pouvoir savant de classer les taureaux en bons ou mauvais. Les bons : ceux qui mettent la tête sans poser de problèmes aux toreros, et les mauvais : tout le reste et sans distinction.
Pour ces gens-là, Limpias Botas aura fait partie du clan des mauvais, victime de leurs jugements tranchés et uniformes. Ce Prieto représentait pourtant bien plus que cela, car il était à lui tout seul un bel argument pour la défense de la tauromachie.

Tout était sombre et l'on aurait même pu éteindre les lumières allumées depuis le début de la course lorsque surgit ce taureau d'une autre époque. Limpias Botas fut ainsi maître de l'obscurité, du ciel orageux et des sables mouvants incertains. Lui, ce cinqueño fier et impressionnant vêtu d'un habit à la fois clair et parsemé de tâches sombres.

Dès ton entrée Limpias Botas, ils ont été pris de panique lorsque tu as bombardé comme un dingue les burladeros du cirque romain, et ta sauvagerie les a poussés à une remise en question. Ton côté archaïque n'inspirait pas à la bravoure, mais à autre chose tout autant respectable. On devrait même jeter la pierre à ceux qui ont osé te comparer à ton frère de camada combattu l'an dernier dans ces mêmes lieux. Tu es allé quatre fois à la pique sans te faire prier, et l'on ressentit ta sauvagerie qui allait pousser les hommes au repli.
Au second tiers, l'orage de ta puissance les avait déjà poussés à laisser le ruedo tel un désert aride dont tu étais le seul propriétaire.
Celui que l'on connaissait techniquement faible et peu engagé dans ce genre de bataille allait ensuite arriver, Javier Valverde. On sentait qu'il reculerait d'entrée, ce qu'il fît, et ses doutes ainsi que la mauvaise lidia de ses hommes de main te renforcèrent dans ton danger et dans l'effroi auquel tu inspirais. Valverde a alors parfaitement su ce qu'étaient les avertissements, les derrotes et le fait d'être débordé.
Tu fus privé de cette lidia de jadis qui s'imposait et qui aurait pu sauver l'honneur de ces hommes en déconfiture. Malgré la bronca, Javier Valverde fut soulagé après avoir mis à terre dans la plus grande prudence d'une lame hasardeuse et de six coups de descabello la montagne sauvage que tu étais.

Tu es parti de la même façon que tu es arrivé : sous l'ovation, provoquée par ta présence et par ton charisme. Cette ovation était la moindre des choses quand on sait que la peur que tu as semé liée au ciel incertain étaient en parfaite osmose. Le trouillomètre est monté très haut, jusqu'à ce que leurs hostilités aient raison de ton être sauvage. Pourtant, ce sont eux qui ont mordu la poussière.

Florent

(Photo d'Anthony : Limpias Botas de Prieto de la Cal)

jeudi 1 avril 2010

Y'a vingt ans

Pas de poisson d'avril pour 2010 ! En effet, ce dernier a perdu tout humour. Il a les écailles sèches et sales, crevé qu'il est le pauvre ! Asphyxié par la marée noire des empresas qui ont fait de certains cartels comiques une réalité. Il n'y a donc malheureusement pas de quoi rire.

Aujourd'hui, j'ai préféré me pencher vingt ans en arrière - une époque que je n'ai pas connue - avec la cuvée 1990, les éléments qui suivront sont des témoignages fiables, et l'on se rend compte que les problèmes et satisfactions de "l'époque" sont à peu de choses près les mêmes qu'aujourd'hui...

Y'a vingt ans c'était l'année 1990 ! Et je vous épargnerai le contexte politico-socio-économique de la fin du siècle dernier car ici il n'est question que de Toros. Le "gros" de la nouvelle temporada française commence demain à Arles, et y'a vingt ans il y a eu ça...

Y'a vingt ans, le corps de Julio Robles se retrouvait désarticulé après une terrible cogida dans les arènes de Béziers, il ne pourrait dès lors plus jamais marcher. Au même moment, Nimeño luttait toujours afin de caresser son rêve de retour dans les ruedos, avant une issue on ne peut plus cruelle.

Y'a vingt ans, c'était l'année record des novilladas en France, avec la génération Jesulín-Finito-Chamaco-Sánchez Mejías et consorts, 72 novilladas dans l'hexagone cette année-là ! Alors qu'il y en aura tout au plus une petite quarantaine en 2010.

Y'a vingt ans, y'avait des María Luisa encore un peu partout, et surtout pour le fameux "lunes de resaca" de la Feria d'avril à Séville.

Y'a vingt ans, c'était les premières courses du Fundi en France, un type maltraité aujourd'hui par certains pourvus d'une mémoire courte. En 1990, il était déjà à la conquête d'Arles, de Céret, de Vic... Vingt ans après il est toujours là et face au même bétail, chapeau bas maestro !

Y'a vingt ans, Victorino n'a envoyé aucun lot en Espagne, et la feria de Pentecôte à Nîmes se retrouva avec trois corridas de ce fer en seulement quelques jours. Aujourd'hui à Nîmes, l'encaste Saltillo c'est du has been !

Y'a vingt ans, Céret, Vic-Fezensac et Parentis étaient déjà fidèles au poste.

Y'a vingt ans, il y avait déjà quelques indultos suscitant la polémique, mais cela restait relativement rare.

Y'a vingt ans, c'était le début des Curé de Valverde à Alès, un lot fourni par le prestataire de service de l'époque : André Viard ! C'est dans ce contexte qu'est née la légende des "Toros du Curé" à Alès, avec une course épique sous une pluie diluvienne.

Y'a vingt ans sur la piste difforme de Collioure, ils ont mis une course de Isaías y Tulio Vázquez, ça avait l'air chouette ! Les grands frères avaient assuré une grande course à Vic au mois de mai de la même année. Aujourd'hui les Tulio...

Y'a vingt ans mourait Miguel Atienza à l'âge de 88 ans, il était le picador précurseur de la "carioca".

Y'a vingt ans, il y avait encore des toros à Lit-et-Mixe, Argelès-sur-Mer, Vichy...

Y'a vingt ans, Lamparillo de Miura faisait vivre le pire moment de sa carrière à Victor Mendes en Arles, si bien que le pensionnaire de Zahariche rentra vivant au toril après la sonnerie des trois avis.

Y'a vingt ans, ils faisaient encore une traditionnelle corrida-concours pour le mardi des Fêtes de la Madeleine à Mont-de-Marsan ! Quand tu sais ce que cette feria va bientôt devenir...

Y'a vingt ans, Stéphane Fernández Meca et Denis Loré en étaient au début de leurs carrières de matador, elles s'avéreront difficiles mais ils n'auront au final jamais démérité.

Y'a vingt ans, les Guadaira ont envoyé du bois à Villeneuve-de-Marsan, mettant à la rue trois novilleros en vogue à l'époque ! (Antonio Manuel Punta, Martín Pareja Obregón et Sánchez Mejías)

Y'a vingt ans en 1990, celui qui vous parle voyait le jour, mais rien ne le prédestinait à écrire ces quelques lignes deux décennies plus tard.

Florent

(Photo : Sergio Aguilar l'an passé à Vic-Fezensac)