samedi 4 juin 2011

Émotions rares

Dernières corridas de la San Isidro, plus question de retransmissions audiovisuelles et des commentateurs qui vont avec, la réalité a pris le pas. A Madrid, le début du mois de juin est traître au niveau du temps, un coup grande chaleur, un coup du vent, un coup du froid. Voir les arènes de Las Ventas en contre-plongée à la sortie du métro est quelque chose d'impressionnant, si seulement il n'y avait eu que cela ce Jeudi 2 juin. Car pour cette ultime course de la San Isidro, on a assisté à un "truc" à la fois rare, effrayant, éprouvant, mais aussi grandiose et éblouissant. Il y avait six toros de Cuadri pour El Fundi, Iván Fandiño et Alberto Aguilar. Avec une telle affiche et ce que l'on peut en penser a priori, on voit bien que le monde de la tauromachie est un jeu de chaises musicales. Regardez bien, il y a deux ou trois ans, l'élevage de Cuadri et Fandiño n'étaient que très peu considérés, les toros de Comeuñas à cause de leur manque de caste et de mobilité, et Fandiño parce qu'il était un second voire troisième couteau. Quant au Fundi et à Alberto Aguilar, on les voyait comme le haut du panier pour affronter toutes les corridas de toro-toro. Mais les choses ont évolué dans plusieurs sens, et la tauromachie n'est pas un domaine linéaire sans changements.

Aujourd'hui, six monstres de Cuadri au programme, pour jouer à pile ou face avec. La pièce est jetée en l'air à 19 heures précises, et elle ne retombera que deux heures et vingt minutes plus tard. Avec les Cuadri, on a pu ressentir une émotion que l'on retrouve plutôt rarement dans les arènes. Des toros de combat dans toute leur grandeur et splendeur, monumentaux de présence, armés pour partir en guerre, et d'une difficulté certaine. Si vous êtes matador et que vous désirez triompher d'eux, alors cela dépendra fortement de votre envie, de votre courage, de votre mental et du prix auquel vous êtes prêts à céder vos fémorales. Pendant plus de deux heures, les Cuadris nous ont foutu la trouille, ne laissant aucun moment vide d'intérêt, ils furent souvent violents plutôt que braves à la pique, puis compliqués ensuite.
El Fundi, le chef de lidia, affronta dans un premier temps "Aragonés", un toro d'un sérieux incroyable, rentrant froid et au pas en piste, sans jamais se livrer. D'ailleurs, il ne se livra jamais. Aussi, El Fundi n'a pas voulu batailler, est resté prudent, en reculant en permanence. Le seul problème, c'est que se montrer face à ce type de toro est créateur de danger. Difficultés donc, et ce tout le long de l'après-midi pour le Fundi qui ne s'engagea ni dans les mises en suerte ni dans le combat. Ce fut à peu de choses près la même mélodie aux premier et quatrième toros.
L'autre présence peu rassurante au cartel du jour était celle d'Alberto Aguilar, qui semble avoir perdu le sitio comme le Fundi. Pour Aguilar, un changement dans sa "carrière professionnelle" ainsi que le coup de corne donné par un pensionnaire d'Adolfo Martín en début de saison à Valencia y sont sûrement pour quelque chose. Le troisième Cuadri de l'après-midi "Aviador", seul castaño du lot, fut le plus intéressant à la pique. En effet, il s'y rendit à trois reprises, en catapultant la cavalerie à la première rencontre après l'avoir soulevée très haut, puis en se défendant plutôt qu'en poussant lors des deux autres. A la muleta, on a su ce que pouvait être prendre peur pour un matador. Car aujourd'hui, voir Aguilar face à ces Cuadris, c'était la même chose qu'envoyer un jeune becerrista. Dès le début de la faena, Aguilar s'est mis à reculer, en doutant sans cesse et en se laissant voir. A la suite d'un désarmé, il tenta de s'échapper mais le Cuadri était là, et l'attrapa pour l'envoyer dans les airs. Grande frayeur. Du coup, le Cuadri a rapidement appris et s'est avisé. Pour ma part, sur l'ensemble de ses deux combats, j'ai cru voir Aguilar partir pour l'infirmerie environ une dizaine de fois, comme si le couperet de Deibler s'abattait à chaque fois à quelques centimètres de son visage. Le dernier de l'après-midi avait des possibilités, c'est une certitude, mais à condition de ne pas douter pour le matador. Or Aguilar, très vert pour l'occasion a là-aussi joué à pile ou face, et en apprenant constamment des vices à son adversaire. Éprouvant. Par chance, Aguilar a quitté Las Ventas intact.

Entre temps, hormis les prestations peu encourageantes du Fundi et d'Aguilar, on a pu en voir deux autres, cette fois-ci remarquables. Devant "Zapato" le deuxième Cuadri qui fit seulement sonner les étriers à la pique, Iván Fandiño avait décidé d'entamer sa faena sans phase préparatoire. D'entrée, il a commencé à donner des muletazos profonds de la droite, lors de séries très exposées. Quant au Cuadri, c'était un toro mobile et rugueux, qui transmit de l'émotion. Les affaires étaient plus compliquées sur la corne gauche, mais Fandiño en tira tout de même plusieurs belles passes isolées. A droite, ce fut quelque chose de grand. Fandiño s'engagea comme on le fait rarement à l'estocade, et la lente agonie du Cuadri lui fit incompréhensiblement perdre une récompense.
Cependant, il ne s'est pas démotivé à cause de cela. Le très sérieux cinquième de 631 kilos alla a más au cours du combat. Peu en vue à la pique, puis réellement encasté par la suite. Face à lui, Fandiño a débuté son ouvrage au centre de la piste, en donnant successivement trois grandes séries de la main droite. Malgré un toro peu évident et le vent tourbillonnant, arrimón de première catégorie. Courage hors normes, Fandiño transcendé, et nous dans un état second. Voir ce type se faire passer des cathédrales de Cuadri tout près des fémorales nous laisse réfléchir sur la corrida en général, car cela a énormément plus de valeur que les triomphes programmés avec les animaux collaborateurs prévus à cet effet. Fandiño a certes été moins brillant à gauche, mais il n'a pas arrêté de se jouer la vie et de nous faire frissonner. La faena se termina avec des manoletinas sincères voire suicidaires, puis il entra pour de vrai au moment de tuer. L'épée fut de côté c'est vrai, mais l'engagement énorme tant à l'estocade que durant le reste du combat légitimait amplement l'oreille accordée. Oui, je pense qu'on peut le dire : Iván Fandiño Torerazo !

Florent

(Image de Juan Pelegrín : "Aviador", le troisième Cuadri, à la pique)

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