mardi 26 juillet 2011

Fantasmes non résolus

Orthez est une ville particulière pour celui qui ne s'y rend qu'épisodiquement. Ni village dortoir, ni cité de grande envergure. Simplement une petite ville chargée d'histoire située à mi-chemin entre Bayonne et Pau. Autour, la campagne béarnaise. Kolhoze ? Sovkhoze ? Les arènes du Pesqué figurent non loin du Gave et sont quasiment accolées à la piscine municipale. Tant de proximité. A quelques mètres au-dessus du sable, des petits drapeaux triangulaires, de couleur rouge ou jaune. Une pluie battante et la fraîcheur de l'air. De nombreux détails. J'ai pensé à l'Union Soviétique.

De la pluie, il y en eut beaucoup lors de la corrida de Dolores Aguirre, et malgré plusieurs endroits glissants au fil du temps, la piste est restée assez praticable. Quant à nous, nous étions copieusement mouillés par ces cordes qui tombaient du ciel. Finir la course trempé jusqu'à la couenne, cela n'est pas grave lorsque l'on est aficionado. L'important, c'est ce qui se déroule en piste. Et justement, sur ce qui s'est passé dimanche soir à Orthez, il y a beaucoup à dire.

Le lot de Dolores Aguirre, fort convenable de morphologie, comportait de nombreuses cornes délabrées voire éclatées. Rien à voir avec la belle présentation des toros sortis dans cette même arène en 2010. Par ailleurs, pour lever le voile sur des doutes et des soupçons, les organisateurs auraient pu d'après le règlement voire certaines pratiques, procéder au prélèvement aléatoire de deux paires de cornes pour analyses. Mais ce ne fut pas le cas, et il restera ainsi certains doutes impossibles à ignorer.

En gras, sur la première page du programme distribué à l'entrée des arènes, était inscrite la phrase suivante : "promouvoir des piques bien exécutées dans les règles de l'art". C'est une chose remarquable de la part d'une organisation de porter un tel intérêt au tiers de piques. Le seul problème, c'est que ce dimanche, aucun élément matériel en piste ne permettait de mener à bien et dignement le premier tiers. Les cuadrillas ont été lamentables, et la cavalerie, peu mobile et maniable, fit tristement penser aux obsolètes Fontechas. Aussi, l'alguazil chargé de veiller au bon déroulement de la lidia et de la corrida, a tout simplement été minable.
On se retrouvait alors partagés à la fin de la course, entre énervement et lassitude. Si les toros n'avaient rien donné de leur entrée en piste jusqu'à leur mort, malgré des lidias chaotiques, cela n'aurait été qu'une déception sans trop de regrets. Mais voilà, outre les cornes abîmées, il y avait à Orthez un bon lot de Dolores Aguirre, d'un grand intérêt pour l'aficionado.

Dans le vif du sujet, Frascuelo ouvrait le bal arrosé. Frascuelo, du haut de ses soixante-trois printemps, possède encore cette tauromachie si rarement vue dans les arènes à l'heure actuelle, comme un parfum ancien mais agréable, capable de distiller de bien belles choses. Mais à y réfléchir de plus près, c'est un contresens de voir ce matador devant les toros de Dolores Aguirre, car il n'est plus apte physiquement à remplir son rôle automatique (au vu de son ancienneté) de chef de lidia, alors que cette charge est ô combien importante avec de tels lots de toros.
Frascuelo a donné quelques jolis gestes à la cape face à son premier adversaire, et il a été habile sans vraiment s'engager à la mort, c'est à peu près tout ce qu'il y a à relever. Le premier, correctement présenté, ne fut pas mis en suerte à la pique, mais il s'avèra brave en deux rencontres. Manquant légèrement de forces, Tosquetito alliait bravoure, fond de caste, et aussi pointe de mansedumbre, paradoxe bien réel qui fait le charme des toros de Dolores Aguirre. Le quatrième, imposant, fut peu et mal piqué, mais il offrait de la noblesse à la muleta. Toutefois, et malgré le respect que je lui porte, Frascuelo a lors de ses deux combats montré ses inaptitudes physiques, avec notamment des replacements longs et risqués. Piètrement lidiés, ses deux Aguirre sont partis entiers sur l'étal du boucher, car très mal exploités.

Bien mis en suerte à trois reprises par Raúl Velasco, le second toro, aux cornes vilaines, ne poussa qu'à la première pique avant de sortir seul lors de ses deux autres assauts face au bloc de marbre. Les banderilleros de Velasco ont quant à eux été réellement médiocres, avant que le matador ne réalise un bon début de faena par le bas. Pourtant, le toro s'est très vite arrêté, devenant tardo, et Velasco insista inutilement. Il connut même des difficultés pour fixer son adversaire à l'heure de vérité. Le cinquième, Bilbatero, désarçonna avec puissance le picador monté sur un tank vacillant et incertain. Lors des deux autres piques, le Dolores a subi l'acharnement du cavalier vengeur, sous la bronca du public, alors qu'aucune autorité callejonesque n'intervenait... Mauvaise lidia ! On aurait pu croire qu'il en était fini de ce toro, mais en réalité, il avait encore du moteur à la muleta, ainsi qu'une noblesse exigeante et encastée. Face à lui, Velasco a eu de bons gestes, surtout avec la main gauche, mais cela ne restera pas dans les mémoires. Bilbatero lui, est mort debout, gueule fermée, après une entière engagée au deuxième essai. Il n'y eut pas de pétition d'oreille, ce qui était logique après une telle lidia.

Tosquetito II, le troisième toro du soir, a été renvoyé au toril pour boîterie. Entra alors en scène le toro le plus important de la course. Yegüizo, un negro chorreado de pelage. Comme d'autres, lui non plus n'a pas été mis en suerte au premier tiers, et il s'en alla directement mettre la cavalerie à terre. C'était la panique en piste ! Un cheval très difficile à relever, et énormément de capotazos pour éviter que le Dolores ne revienne vers sa proie. Ambiance chaotique et affligeante au vu du manque de professionnalisme. A la deuxième rencontre, Yegüizo a poussé, avant de donner une intensité moindre à la troisième. Plutôt abanto au cours de la lidia médiocre dont il a été l'objet, ce toro s'est avéré mobile, encasté et avec une très belle charge à la muleta. Fort surprenant après une lidia aussi misérable ! Au début, Alberto Lamelas a été courageux, mais son toreo est vite apparu stéréotypé, ne parvenant pas à se hisser à la hauteur de Yegüizo. En fin de compte, Lamelas a été brouillon nonobstant sa volonté, clairement dépassé par la caste de ce très bon toro, justement ovationné à l'arrastre. Dommage qu'il ait été piètrement combattu.
Pour clôturer cette corrida à la saveur aigre, le sixième combat fut dans la continuité des cinq autres. Le toro, lourd et court d'armures, a été puissant en trois rencontres à la pique, avant de sortir seul à chaque fois. Au troisième tiers, c'était un toro avec du poder, de la caste et aussi des possibilités. Pourtant, Lamelas a commis les erreurs irréparables d'entrée...

Amertume des grands soirs.

Florent

Remarque supplémentaire n°1 : Au fil de la course, j'ai eu du mal à comprendre pourquoi il y avait environ dix hommes en piste lors des premiers et seconds tiers. Car comme on le sait, il n'y a nul besoin de posséder un doctorat en tauromachie pour remarquer que ces toros d'origine Atanasio/Conde de la Corte ont la caractéristique d'être sueltos, soit dans les premiers tiers, soit tout le long de leur combat. Cela dépend. Ils ont ainsi cette propension à vagabonder aux quatre coins du ruedo. Ce détail qui n'en est pas un, on le voit à chaque sortie de cet élevage, et plus généralement avec un bon nombre de toros d'encaste Atanasio Fernández. Alors, à quoi bon être autant en piste en sachant pertinemment que cela est créateur du plus grand désordre ?

Remarque supplémentaire n°2 : Les organisateurs orthéziens tiennent à présenter des corridas sérieuses, respectant l'éthique la plus pure. Aussi, le statut des arènes (troisième catégorie à l'UVTF) n'impose qu'un sobrero. Dimanche, le troisième Aguirre a été changé pour boîterie, et ce n'est qu'une simple supposition, mais que se serait-il passé si l'un des toros suivants avait connu un accident de lidia ? (Par exemple un cas similaire au novillo d'Aurelio Hernando qui se tua contre un burladero le matin). Les organisateurs se seraient ainsi retrouvés en porte-à-faux devant un malheureux fait accompli. Certes, le budget d'une telle arène est assez limité, mais il serait recommandable d'avoir deux sobreros dans l'optique d'une corrida sérieuse, juste au cas où. Pour le reste, il est peu probable de devoir tous les utiliser et d'en avoir les conséquences financières sur le dos, mais sait-on jamais...

(Image de Victor Bernadet : Toro de Dolores Aguirre)

9 commentaires:

  1. Laurent MORINCOME29 juillet 2011 à 23:33

    Par rapport d'une part à la présentation des cornes, aucunes n'ont été toucher et tu le sais trés bien!!!
    Pour celles du 3éme c'est au débarquement à Orthez qui s'est escobillé et le sobrero à l'embarquement à Constantina sur une porte. Alors ne vas pas soupçonner quoique se soit alors que tu es au courant de tout, c'est assez hypocrite de ta part.
    De plus, pour le 2éme sobrero si on augmente les coûts des places on pourra t'en prendre même trois si tu veux, mais je pense pas que les gens qui eux payent leurs places soient du même avis.

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  2. Il ne faut pas prendre la mouche Monsieur Morincome, commis à la pancarte annonçant les toros de l'après-midi. Pour ce qui concerne les cornes, je sais très bien qu'aucune personne au sein de votre commission taurine n'a le poids ou même l'idée de demander une telle chose. Simplement à la sortie des arènes, beaucoup de personnes que j'ai entendu se sont posées la question et je me suis dit que cela aurait été une éventualité de faire une saisie sur deux paires (comme le fait l'ADAC à Céret, qui elle est en 2ème catégorie à l'UVTF, donc contrôles qu'elle s'impose elle-même). De même pour le 2ème sobrero, c'est une simple supposition, en sachant qu'il est rare mais pas totalement improbable qu'une telle situation puisse avoir lieu.

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  3. (Je rajoute) : Une saisie pour prouver votre bonne foi.

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  4. Si je comprends bien, on peut avoir des doutes sur les cornes mais on ne doit surtout pas en parler ?
    Désolé, certaines cornes étaient très douteuses, c'est une évidence mais en disant ça je n'accuse personne, je constate.
    Le syndrome d'Aignan ...

    JPc

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  5. Bien sur vous pouvez avoir des doutes sur les cornes et encore plus les exprimer...
    Les deux toros astillés étaient, à mon sens limpios; en effet on aurait omis d'afeité l'autre corne...?
    Deux étaient astigordos dont un le 44 vilainement. Personnellement je comprends vos doutes. Notre vénéré Président, à qui j'adresse ici une nouvelle fois toute mon admiration (faut savoir cirer les pompes dans une commission), a expliqué notre perplexité dans son excellentissime blog "la brega". Mais comprenez et excusez voir pardonnez l'ire de Laurent, qui outre la pancarte s'active toute l'année dans le choix des toros, participe activement à la gestion des corrales, va chercher les toros, et parfois les ramène au toril. Oui vous pouvez douter, nous le dire et même le crier des gradins.

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  6. Quant au troisième sobrero c'est financièrement et techniquement du domaine du fantasme. A ce propos peut résoudre un fantasme cher Florent. L'assouvir l’exaucer le réaliser peut être ... le résoudre... Allons Allons!

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  7. Je prends note. Bon sinon, des nouvelles de P.V ?

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  8. Puis pour ce qui est du titre, il en est ainsi : "Fantasmes non résolus", c'est ce qui me semblait le plus adéquat.

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  9. Nous étions 3, une du Mans, un de La Rochelle et le régional de Bordeaux (!). Après avoir récupéré les accents pointus le samedi à la gare Saint-Jean et dégusté quelques tapas au 2 hermanos au cours Victor Hugo, on s'est levé à 6h00 le dimanche, direction Orthez.
    La route, la journée sous la pluie et tout le reste...

    Le soir après la corrida, le régional a pris la direction de Pau pour repartir le lundi à Bordeaux, le Rochélois a trouvé un autre tacot pour le nord et la Mansote a pris le train à 22h30 à la gare d'Orthez.

    Nous avons tous nos petits tracas à cause de cette passion. C'est cette même passion qui fait tenir une pancarte et tout le reste.

    JPc

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