samedi 8 octobre 2011

Souvenirs froissés (I)

CICATRICES

Débuts avancés pour cette série intitulée "Souvenirs froissés" que j'avais l'intention de commencer dans les semaines à venir. J'en expliquerai par ailleurs les motivations ainsi que le sens dans un article ultérieur. Mais hier soir, du fait de l'actualité et de certaines images, ma mémoire a fait un bond de plus d'une dizaine d'années en arrière, et il m'est venu à l'idée d'écrire sur ce ressenti.
Ce souvenir, aussi marquant que terrifiant, date de 1997, et ne se ponctuait avant que je ne fasse des recherches, qu'à quelques vagues images dignes d'un cauchemar. C'était dans Face au Toril, sur France 3 Sud, à l'époque où ma zone géographique me permettait de regarder cette émission du haut de mon très jeune âge. Joël Jacobi était probablement la personne qui commentait cet extrait vidéo. Le contenu de ces images : un homme vêtu de bleu roi et or, allant à porta gayola à la Maestranza de Séville, se faisant percuter de pleine face, puis retombant inanimé au sol, le visage scindé en deux. Ce torero avait-il survécu ? Était-il mort ? Voilà les questions que je me posais car je ne savais rien de plus que les quelques images qui venaient de se graver dans ma tête.

Ce n'est que quelques années plus tard que j'ai su, à force de lectures, et d'images, que ce torero s'appelait Franco Cardeño. Et il n'est pas mort, premier miracle. Aussi, ce terrible coup de corne ne lui a pas laissé de séquelles par la suite, second miracle. La scène dramatique et à vous glacer le sang que l'on voit à l'image, a donc eu lieu à Séville, le 8 avril 1997. Chef de lidia ce jour-là, Franco Cardeño alla accueillir le premier toro de l'après-midi à genoux, face au toril. Puis Hocicón, numéro 40, de Prieto de la Cal, sortit, et le prit de plein fouet, pour lui déchiqueter le visage de la bouche jusqu'à l'oeil. J'imagine à peine la sensation qu'ont eu les aficionados présents dans les arènes ce jour-là, probablement comme un grand souffle froid. Il s'agissait qui plus est de la première corrida de la Feria de Abril, dite "Corrida de l'Opportunité" par l'empresa, qui avait fait venir six toreros sévillans pour affronter les toros de Prieto de la Cal. Aux différentes lectures que j'ai eu, il faut également dire que Franco Cardeño avait préalablement mené une grève de la faim pour protester contre le non-engagement des modestes toreros sévillans. Et puis vint cette corrida, cette porta gayola menant à l'effroyable, et laissant l'une des images les plus prenantes de la Corrida ces vingt dernières années.

Si j'évoque le souvenir de la dramatique blessure de Franco Cardeño, c'est parce qu'elle m'a fait beaucoup penser à celle de Juan José Padilla reçue hier à Saragosse, et vous l'aurez certainement compris. Depuis hier, je me suis fait une conviction personnelle selon laquelle les coups de corne au visage ne sont pas sytématiquement les plus graves et les plus lourds de conséquences, mais en tous cas les plus effrayants et la pire vision d'horreur que l'on puisse avoir dans une arène. Je ne vais pas me livrer à un historique des cornadas reçues au cou ou au visage par des matadors, mais par exemple, celle de Julio Aparicio à Madrid l'an passé vient conforter cette idée de l'effroi. Souvent, les blessures les plus graves se produisent aux moments où on ne les attend pas. Alors que la tragédie elle, plane tout le temps au-dessus d'une arène. Le risque et l'incertitude font de la corrida quelque chose de sérieux et d'unique, sans pour autant que ses amateurs ne puissent être taxés de voyeurs ou de masochistes. Le danger est présent, et les drames font partie intégrante du décor, même s'ils sont douloureux et parfois malheureux. Me vient alors à l'esprit le célèbre dicton "Ici on se joue la vie".

Si j'écris ce texte aujourd'hui, c'est pour rendre hommage à Juan José Padilla. Et pour aller jusqu'au bout de ma pensée, je reconnais que je ne suis pas un fervent admirateur du "Ciclón de Jerez", à cause d'attitudes parfois déplaisantes et de certaines pitreries tendant à la vulgarité. Mais, comme d'autres, j'ai peut-être été très dur et ai trop souvent oublié de là où était revenu Padilla à plusieurs reprises, à savoir l'enfer. Il faut citer à cet égard les gravissimes blessures de San Sebastián et de Pamplona en 2001, parmi de nombreuses autres. Aussi, je préfère mentionner le fait que je ne suis pas un inconditionnel de Padilla, car cela m'évite de faire le faux-derche et de tenter de retourner maladroitement ma veste.
Ce torero est un paradoxe. A Béziers, il y a quelques années, j'avais eu un étrange ressenti vis-à-vis de sa prestation face à un toro impressionnant de Valdefresno, doté d'une douce noblesse. Il avait coupé deux oreilles, et j'avais trouvé là un mélange de populisme, de courage, de vulgarité, de sincérité et aussi de trucages. Durant la faena, du sang coulait sur le long de sa jambe, et ce n'était pas dû à son adversaire de Valdefresno, mais à un autre de José Escolar Gil qui l'avait encorné la veille à Dax. Abnégation hors du commun.

Hier à Saragosse, Juan José Padilla a été pris au sol par un toro d'Ana Romero après avoir posé la troisième paire de banderilles. Il a été pris et défiguré à la suite d'un geste très torero. En effet, alors que le toro lui coupa le terrain, Padilla ne chercha pas l'échappatoire et alla poser les banderilles dans le berceau, avant de trébucher pour le dramatique accident que l'on connaît. En vingt années de carrière, Juan José Padilla aura ainsi énormément souffert de la corne des toros. Matador à l'incroyable décontraction les jours de corridas, il faut rappeler qu'au-delà de ses attitudes parfois "villageoises", Padilla possède de grandes capacités techniques, physiques, et peut atteindre un très haut niveau lorsqu'il se met à toréer et à lidier avec sérieux. Sa carrière elle, est unique et très méritoire. Après tant d'années passées à affronter les Toros de respect, il semble qu'il n'ait pas de problèmes pour joindre les deux bouts à la fin de chaque saison. Ainsi, personne ne l'a obligé à continuer à affronter après tant d'années, les élevages redoutés par les vedettes. Car oui, il aurait pu sans encombres tendre vers une carrière de torero-banderillero façon "El Fandi" pour ne citer que lui, et parcourir les villages pour y affronter des bêtes sans rapport avec celles qu'il a l'habitude de croiser.

Après cette blessure, je n'ai pas envie de parler de la carrière de Juan José Padilla au passé. Pourtant, les dégâts et les séquelles semblent difficiles à éviter d'après les propos des médecins. Mais si son rêve est de revêtir à nouveau l'habit de lumières pour revenir une fois de plus de l'enfer, ce qui sera peut-être le cas, alors on le soutiendra, tant pour l'homme que pour le matador qu'il est. Et quoi qu'il en soit, Juan José Padilla a depuis longtemps inscrit son nom en haut de la liste des héros des ruedos.

Florent

(Image M.B Production : Franco Cardeño, Séville, 8 avril 1997)

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