lundi 31 octobre 2011

Souvenirs froissés (II)

LE CHAMP DES BAÏONNETTES

On serait parfois tenté d'écrire à propos de notre afición un texte unique et à la longueur indéfinie. Une sorte de justification subjective du pourquoi continuons-nous à nous rendre aux arènes, à admirer les toros vivre, se battre, puis mourir, ainsi qu'à regarder des hommes peu communs les affronter. Composer un papier, un seul, sur toutes les questions qui viennent à notre esprit afin de donner des débuts d'explications, paraît peut-être trop théorique et même éloigné d'une certaine manière de la réalité. Aller aux arènes est une suite, de corridas, de novilladas, de détours par le campo et de bien d'autres choses. Et le meilleur moyen d'entretenir cette relation passionnée reste tout de même d'y aller et de voir, encore et encore. C'est probablement pour cette raison que les discussions entre aficionados s'avèrent parfois interminables, et que d'y mettre fin laisse un goût amer. La corrida est un domaine large et très diversifié, et les souvenirs sont exponentiels. En sport, et quel que soit ce dernier, les supporters d'un même club n'ont certainement pas autant de matière à discussion et à débat. Tandis qu'en tauromachie, la chose est bien différente, car généralement, deux aficionados qui auraient au cours de leur vie vu exactement les mêmes corridas relèverait de l'exploit. Là où des hommes se jouent la vie, on peut rarement en voir les ralentis a posteriori. Et puis, en tauromachie, un écran interposé ôte de très nombreux paramètres indispensables à l'émotion.

Ci-contre, un objet en rapport avec le souvenir sans exactitudes que je viens à évoquer aujourd'hui. Nîmes, 30 mai 1998. Toros de Los Bayones, d'origine Atanasio-Lisardo, avec généralement moins de tête que chez Puerto de San Lorenzo ou Valdefresno qui sont du même encaste. Los Bayones, ce sont surtout les vedettes qui s'y collaient à la fin des années 90 et au début du nouveau millénaire. Aujourd'hui, force est de constater que ce fer est tombé dans un relatif anonymat. Cette corrida de 1998 pourrait être banale, au vu du cartel, et je pourrais très bien n'en avoir aucun souvenir, car pouvait-il y avoir quelque chose d'imprévisible ? Sur le papier, au sens propre, l'identité et le parcours de Morante de la Puebla ne sont pas détaillés. Pas une image. Morante remplaçait ce jour-là César Rincón, convalescent, et effectuait pour le coup sa présentation en France en tant que matador de toros. Mais ce n'est pas une ode à Morante dont il est question, je ne saurais même pas vous dire de quelle couleur était son costume, comment toréa-t-il, ni même comment se comportèrent ses deux compagnons de cartel.

Le souvenir provient en fait des tiers de piques, une sorte de tempête précédant une accalmie. Les arènes n'étaient guère loin de la maison, et le ciel était gris orageux ce jour-là. Imprévisibles. Les premiers exemplaires de Los Bayones ont semé le chaos. Une rupture après le boxon, c'est une certitude. Les trois premiers puis les trois derniers ? Quatre puis deux ? Ou deux puis quatre ? Impossible de s'en rappeler, même si je pencherais plutôt pour trois. Trois toros de Los Bayones, voire quatre, violents ou encastés, peut-être même les deux à la fois. Fascinant. Un toro dans la contre-piste, des chevaux au sol, un picador désarçonné, mis sur la touche et sérieusement touché, et un monosabio de la cuadra Heyral risquant sa poitrine et son existence en tenant la bride d'un cheval sans cavalier. Des images ici et là, et un ciel menaçant, un peu comme un plafond prêt à s'effondrer. Los Bayones n'a jamais dans sa réputation été un élevage fournissant des foudres de guerre. Il y a certainement eu quelques exceptions. L'histoire de ce fer et de cette appellation, ne provient pas comme on pourrait le penser à première vue d'hommes ou de femmes originaires de la ville de Bayonne. Le nom de Los Bayones découlerait en fait des baïonnettes retrouvées au début de l'existence de l'élevage, dans les prés où sont élevés ces toros. Champ des baïonnettes et atmosphère de guerre, maintenant je sais.

Florent

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire