vendredi 18 novembre 2011

Souvenirs froissés (III)

ANA ROMÈRE !

Déjà quinze années nous séparent de cette image. Prise par mon père un jour de 1997 au moment où s'élançait le paseo aux arènes d'Arles, elle a tout d'abord été développée, avant d'être scannée quelques années plus tard. 1997, c'est à la fois récent et lointain. Il n'était pas question d'appareils numériques, ni du développement d'internet, a fortiori en matière taurine. Les DVD non plus, avec à la place en ces années-là, les bons vieux magnétoscopes et les cassettes VHS. Les téléphones portables, marginaux et à la morphologie aussi imposante que celle d'un réfrigérateur. J'exagère sans doute légèrement. Voyez comme la modernisation a avancé à grands-pas.
Presque quinze ans. Arles. Samedi 13 septembre 1997. Dix-sept heures et des poussières. Le ciel était voilé d'après mes souvenirs, avec peut-être même un vent frais qui caressait les pierres antiques. Des places libres, il me semble qu'il en restait un nombre certain dans l'amphithéâtre. Pourtant, au devant du paseo, il ne s'agissait pas de trois têtes inconnues au bataillon. Jugez par vous-mêmes : César Rincón, José Miguel Arroyo "Joselito" et José Tomás. De quoi épuiser la billetterie un mois avant la course en exportant un tel cartel en des temps plus actuels. L'opposition ce jour-là, portait le fer d'Ana Romero. Les toros gris d'Ana Romère, comme ils le disent là-bas, dans cette région à l'embouchure du Rhône.

Le plafond était gris, et je pense ne pas prendre de risque en affirmant qu'en ce jour de feria des prémices du riz 1997, il n'y eut pas corrida mémorable ou remarquable. Quelques images en tête, peu de choses à propos de César Rincón, une double bronca pour José Tomás. Et enfin Joselito, probablement auteur des meilleurs moments de la course. Sur les six Ana Romero, deux sont retournés dans les geôles, remplacés par des exemplaires de Sepúlveda. Deux toros remplacés. Faiblesse indigente ? Mauvaise présentation ? Fort possible. Pourtant, le lot d'Ana Romero dont il est question n'aurait initialement pas dû se trouver en terres arlésiennes. Sur les affiches de la feria, et hormis la corrida du dimanche de Baltasar Ibán, c'est le nom de Garcigrande qui accompagnait ceux des toreros César Rincón, Joselito et José Tomás le Samedi 13 septembre. En fait, les Garcigrande eux aussi étaient à Arles, mais la commission taurine n'a pas donné son aval pour qu'ils puissent sortir en piste. Alors vinrent à la place les cárdenos au fer représentant un L entouré d'un ovale.

Quinze années plus tard. C'est-à-dire ces jours-ci, Manzanares junior devenait le lauréat du trophée de l'Oreille d'Or 2011 décerné par Radio Nacional de España. Il semble par ailleurs être un adepte de plus du "se justifier à tout prix", comme en attestent ses quelques explications (traduites) : "Je torée des élevages qui permettent de profiter et de sentir le toreo comme je le conçois. De toutes façons, je n'ai pas non plus de problèmes pour affronter des "corridas dures", comme en témoigne par exemple la course de La Quinta à Málaga". Pense-t-il réellement ses propos ? Croit-il au contraire affirmer une supercherie qui ne sera pas détectée puisque les gens qui se rendent aux arènes sont trop naïfs à ses yeux ? En tous cas, il semble bien que José María Manzanares soit dans le déni. Car parmi les gens qui aiment et assistent aux corridas, il y a bien plus que des simples consommateurs et des profanes.

Et puis, toujours cet éternel débat et ces sempiternels qualificatifs : corridas toristas, corridas dures, le casse-pipe... Aussi, les "étoiles" de la tauromachie voudraient faire penser qu'affronter n'importe quel cornu gris, cárdeno, constitue un geste. Mais lorsque l'on voit depuis quelques années que ces toreros-là s'affichent avec des Ana Romero ou des La Quinta d'une docilité invraisemblable, on est persuadé du contraire. En gros, ils aimeraient nous dire que prendre tout ce qui n'est pas issu de la maison Domecq, c'est un geste, une corrida torista. Mais toutes ces considérations paraissent éloignées de la réalité. Car si l'on regarde par exemple quarante ou cinquante ans en arrière, on constate que ce sont bien des Santa Coloma que s'arrachaient les vedettes de l'époque.

Pour ma part, le terme "Corrida torista" est la contraction directe de "Corrida de toros". Et ce n'est pas un tabou à mes yeux d'employer le terme "torista". Une corrida de toros, avec du bétail présenté, devrait être la norme. Car la corrida est quelque chose de sérieux. Toutefois en règle générale, les "corridas toristas" sont qualifiées en fonction des arènes ; des élevages comprenant des toros habituellement exigeants ou compliqués ; des types en face qui se les envoient ; de la présentation des toros ; de la catégorie du lot par rapport à la camada de l'élevage. Et parfois même, on dit d'une corrida qu'elle est "torista" seulement après son déroulement !
De la manière dont il est caractérisé, ce label constitue une catégorie vaste et incertaine, parfois sans queue ni tête comme on peut le constater. L'important reste tout de même que les toros soient d'une bonne présentation et dans le type de leur encaste. Le reste est bien plus aléatoire. Quant à la corrida d'Ana Romero de 97 à Arles, elle n'est pas passée à la postérité. Cependant, elle permet de comprendre que certains "gestes" autoproclamés à l'heure actuelle ne sont que tromperies.

Florent

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