jeudi 29 décembre 2011

Le sable émouvant

Les années soixante-dix, voilà une époque que je n'ai guère connu. C'est là que tout a commencé. Ou plutôt, c'est là que certaines choses ont pris leur envol. Les années soixante-dix : je ferme les yeux et je tente d'imaginer. Il y a là tout un tas de couleurs d'arrière-plan exagérées, du jaune, du violet, du orange. Les auto-radios devaient fortement grésiller en hiver. Les années soixante-dix, c'est la fin pour le Caudillo. C'est l'époque où les Verts de Saint-Étienne connaissaient de nombreux symptômes face aux poteaux carrés. Plus sensationnel et tragique, c'est Marseille et la French Connection. Dix morts au Bar du Téléphone.
Dans les arènes, c'est une époque où bien évidemment, les vedettes consacrées affrontaient déjà des bestioles d'une effroyable indigence devant des publics parfois peu au fait de la chose taurine. Inversement dans certaines novilladas, ce sont des toros de plus de quatre ans qui foulaient le sable et que devaient défier des jeunes sans véritable expérience, un euphémisme.
L'autre jour, j'ai vu une vidéo de ces années-là, avec une corrida où un matador avait fini à l'infirmerie. Les caméras y étaient rentrées, et l'on voyait les portes grandes ouvertes de ce "bloc opératoire" de fortune. C'est alors qu'apparut le médecin, avec une cigarette à la bouche pour donner le diagnostic du blessé ! Au cours des années soixante-dix dans pas mal d'arènes, les infirmeries et les médecins devaient bien plus effrayer que les cornes des toros.

Les années soixante-dix, c'est donc là que tout a commencé. Dans des contextes certainement différents, Julio Robles et Christian Montcouquiol, dit "Nimeño II", ont commencé à asseoir leur notoriété. Tout cela à la force de leurs poignets, de leur courage, et de leur intelligence devant la bête. Deux carrières riches en intensité, avant que le drame ne vienne s'immiscer comme un éclair pour tout interrompre. En cette année 2011, cela fait vingt ans que Nimeño est parti, et dix ans Julio Robles.
Pour ce qui est de Nimeño, on dit souvent que la seule image qu'en ont les profanes est cette statue siégeant au pied des arènes de Nîmes. Elle est là, symbolique, pour rendre hommage à ce matador français rentré dans l'histoire de la tauromachie. Cette statue, c'est la première image que j'ai eu de Nimeño étant gamin. Et puis, à base de photographies et de récits, j'ai pu en savoir davantage sur ce personnage hors du commun qui s'en était allé. Pour les gens qui le connaissaient ou qui l'avaient simplement vu toréer, cet homme était à la base de souvenirs vifs qui ne pourraient jamais s'effacer.
En revanche, je n'ai pas une telle représentation pour Julio Robles. Lui aussi avait un visage de torero. Je me souviens surtout d'une vidéo de Pamplona, où il affrontait avec une maîtrise admirable un impressionnant toro d'Atanasio Fernández. Les gestes de Robles étaient marquants. Mais ce qui l'était encore plus, c'est qu'à Pamplona, une arène où le public fout habituellement un boxon terrible, on entendait seulement la voix du maestro accompagnée du pasodoble Gallito joué par les musiciens. Et il ne semblait y avoir aucun bruit sur les gradins.

Christian Montcouquiol et Julio Robles, deux visages de toreros. Deux hommes fauchés au sommet de leur carrière. L'un à Arles, l'autre à Béziers. A peine un an d'écart. A chaque fois, le même ciel gris. Le même habit céleste et or, quoique celui de Robles tirait davantage sur le bleu azur. Le toro n'était pas le même. D'un côté Pañolero de Miura, et de l'autre, Timador (ce qui en français veut dire "escroc") de Cayetano Muñoz. Et puis sous le même ciel menaçant, une identique atmosphère de drame. Le même accident. Deux hommes projetés dans les airs, aucun coup de corne ne transperçant la chair, mais des blessures sans remèdes.

Parfois j'y pense. Là-bas. Juste à côté du burladero des toreros à Arles. Sous la présidence à Béziers. A ces deux endroits, le sable a été battu et retourné depuis, par les toros, les triomphes et tant d'autres choses. Il m'est arrivé de regarder attentivement ces deux coins de sable, en me disant que des destins s'y étaient arrêtés. Des destins désormais légendaires.
A chacun de ces deux endroits, c'est une histoire qui a arrêté de s'écrire, une vie de torero. Les hommes eux, ont quitté la Terre plus tard. Il y a vingt ans Christian Montcouquiol, et il y a dix ans Julio Robles. Même sans avoir connu leur époque, on est quand même convaincu qu'ils représentent quelque chose d'immense et d'éternel. Leurs destins, à l'issue si tragique, ont fait de notre passion quelque chose de pas commun et de trop vrai. Sur le sable tout s'écrit, mais tout peut également s'arrêter d'un coup, violent et imprévisible. Je suis en colère lorsqu'aujourd'hui, certains bafouent la mémoire de ces deux hommes. Certains vont même jusqu'à dire qu'ils étaient des tortionnaires. Mais tout cela est faux, car ils resteront à jamais des héros de cette Terre.

Florent

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