mardi 3 janvier 2012

Baignade dangereuse

La marée monte dangereusement et les eaux deviennent troubles. Les courants se renforcent et le ciel sera incertain. Drapeau orange synonyme de baignade déconseillée. Le débat lui aussi semble se déplacer. Il n'y a encore pas si longtemps que cela, au moment de l'estocade, on évoquait si le terrain était propice ou non, si le matador était dans l'axe ou désaxé, s'il allait s'engager ou minimiser les risques. On regardait si la sortie était naturelle ou bien contraire, s'il allait être question d'un volapié, d'un recibir, ou d'une estocade al encuentro. Pour l'impact, on parlait de tant de notions différentes, dans la "croix" à l'endroit idéal, ou alors légèrement de côté, ou desprendida (c'est déjà moins bien), ou contraire, ou perpendiculaire. Ou si le coup de d'épée constituerait un bajonazo, ou un golletazo, ou une estocade atravesada etc... J'ai bien peur que l'on ne soucie plus guère de ce genre de choses.

Tout cela ne rêvet aux yeux du grand public que bien peu d'importance à l'heure actuelle. L'estocade n'est pas un sujet qui passionne les foules, et les médias spécialisés n'en parlent pratiquement pas. Désormais, il n'y aurait plus que trois choses distinctes : les toros qui sont estoqués (et qu'importe la manière), les toros graciés, et les toros qui ne meurent pas dans l'arène car la loi du lieu l'interdit.
A l'avenir, on pourrait même penser que dans une arène de première catégorie, un "bajonazo" serait un exploit permettant l'octroi d'une ou deux oreilles après une faena simplement correcte. Le bajonazo est pourtant une infâmie. Mais l'évolution ne serait pas étonnante, car de nos jours dans de nombreuses arènes, lorsqu'un bajonazo est protesté, ce sont... les fauteurs de trouble qui sont rappelés à l'ordre ! Mais c'est que t'as qu'à y aller toi devant !

Pour illustrer l'ensemble de la saison 2011, des médias ont utilisé la seule image du tour de piste de Manzanares à Séville en compagnie du propriétaire du toro qui venait d'être gracié. A Quito la même année, une feria s'est donnée sans mise à mort à cause d'une loi absurde. Les toros étant raccompagnés vivants aux corrales pour y être abattus ! A juste titre, l'attitude de ceux qui sont allés dans cette ville d'Équateur a été condamnée. C'est vrai que c'est malheureux... Même si d'autres "toréent" déjà depuis des années au Portugal (où l'on ne tue pas davantage les toros), et même si en France au XXème siècle, il y eut également des corridas nommées "courses au simulacre" (avec un tel intitulé, inutile de donner des explications). Après, il est vrai que les époques et les raisons sont bien différentes.
En ce qui concerne la mascarade de Quito, José María Manzanares (toujours lui), a affirmé qu'il ne voulait pas y aller. Et il ne s'y est pas rendu, une sorte de "grand acte de résistance". Peut-être en réalité la peur de l'ironie du sort. Car lors de sa présentation à Quito (quand les toros y étaient encore estoqués) le 29 novembre 2003, Manzanares avait vu rentrer l'un de ses toros vivants aux corrales... après avoir entendu les trois avis.

Avec le nombre florissant d'indultos d'un côté, et les arènes où la mise à mort est désormais interdite de l'autre, il semble bien que la question de l'estocade soit devenue vraiment mineure. En 2012, dans un nombre conséquent d'arènes, probablement qu'une épée entière et d'effet rapide, qu'importe son emplacement, pourra encore plus être à l'origine d'un "triomphe", car c'était déjà le cas les années auparavant.
Pourtant, l'estocade est quelque chose de fondamental. L'instant ultime du combat, celui où le matador prend tous les risques. Malheureusement, cette heure de vérité est aujourd'hui remplacée par une sorte de parade où l'estocade du toro n'est qu'une formalité ou une banalité. Que dire des courses où la parade s'achève sur la grâce du toro ou sur son retour aux corrales car la "suerte suprême" a disparu du fait de son interdiction. Les lois du spectacle en ont voulu ainsi, et l'estocade loyale dans le respect de l'adversaire n'est plus quelque chose de valorisé. On veut de moins en moins évoquer l'estocade, parce que l'émotion provenant du danger disparaît progressivement des arènes, laissant sa place à la scène artistique où "tout brille" mais où l'atmosphère de vérité manque cruellement.

Le thème de l'estocade confiné dans un rôle mineur. C'est une évolution comme il y en eut d'autres. L'autre fois, je regardais des images de saisons pas si anciennes que cela (années 1980 ou 1990), où à la fin de certaines corridas ou novilladas, il n'y avait eu aucun indulto et aucune sortie en triomphe, mais les trois matadors ou novilleros effectuaient tout de même une vuelta finale en compagnie du mayoral. Car les habits de lumières avaient souffert et comportaient des tâches de sang, parce que les hommes à l'intérieur de ces habits venaient de jouer leur vie, et parce que les toros qu'ils ont affronté donnaient la sensation de combat et de danger. C'était une belle image, les acteurs réunis dans un humble et ultime tour de piste au terme de corridas et novilladas intenses. Aujourd'hui, voit-on encore ce genre d'images ?

Alors en étant pessimiste, on pourrait penser à l'expansion des corridas sans effusion de sang. Les toros seraient calibrés. A leur sortie, le peón de confiance du torero auquel c'est le tour d'officier, serait chargé de casser quelque peu les assauts de la bête, en guise de tiers de piques et de banderilles. Et puis, la cape et la muleta du "torero", jusqu'à n'en plus finir. Enfin, le toro rentrerait vivant au toril sans effusion de sang, intact, sauf exception de ses cornes préalablement arrangées pour le spectacle. A l'heure où la nuit tomberait, tout le monde sortirait en triomphe après cette belle partie artistique avec des bêtes nobles. Tout le monde serait content, la S.P.A, les antis-taurins, les élus locaux qui se sentaient jadis sous pression lorsqu'étaient organisées des courses avec mise à mort. Tous seraient contents. Après avoir servi la gloire des toreros, les toros, attendant dans les corrales, seraient embarqués une nouvelle fois dans le camion. Pour tout le monde, il serait question de leur retour aux pâturages. La vérité, c'est que le soir-même de la corrida aseptisée, l'éleveur avec ses toros sur les bras ne pouvant être réutilisés, les enverrait trépasser, pour au moins récupérer le dérisoire prix de la viande. Et là, quelques heures seulement après la course triomphale, un bruit sourd, dans le couloir noir de l'abattoir... Pourtant, ils étaient tous contents.

Lorsque la décadence est en progression constante, il y a un moment où il faudra savoir s'arrêter. Dans de petites et moyennes arènes (en taille), la création d'un prix à la meilleure estocade (certaines plazas le font déjà) serait une idée louable, car la "suerte suprême" est quelque chose d'essentiel dans la corrida.

Florent

2 commentaires:

  1. En fait, ce n'est pas le drapeau orange sur les plages, mais si je me souviens bien, le drapeau jaune, couleur "infâme", honnie des toreros!!!

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  2. Bravo Florent ,tu as tout dis.
    Le vocabulaire utilisé est très explicite et n'autorise aucun commentaire superflu.
    D'un côté tu utilises:"combat","risques","vérité",
    "respect","danger","souffert","jouer leur vie","affronté"...
    et de l'autre:"parade","banalité","artistique","brille",
    "calibré","cornes arrangées","triomphe","aseptisé",et pour finir...
    "décadence".
    Bravo Florent

    manolo

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