jeudi 5 janvier 2012

Les Phares du passé (I)

Tout juste évoqués, il en est de certains noms qui vous parlent plus que d'autres, et pour lesquels une lumière s'allume en vous. Des noms de Toros, de ganaderías ! Aujourd'hui en France, il existe toujours des arènes où le Toro est l'élément essentiel, et il y a encore des aficionados pour lesquels c'est également une priorité. Si cette tradition du "toro-toro" est encore-là, c'est que certains élevages au fil du temps ont permis la sauvegarde de ce que certains appellent les corridas toristas, d'autres les corridas "dures", et encore d'autres les Corridas de Toros (avec un grand C et un grand T). Les appellations sont multiples, mais c'est la troisième de celles qui viennent d'être citées qui paraît être la plus appropriée.
Alors il en est ainsi, certains noms sont forcément évocateurs de caste, de présence, de combativité, et plus généralement du terme de "toros de combat". Pour un bon nombre de ces élevages phares de l'afición a los toros, le déclin est passé par là. On ne les voit plus annoncés sur les affiches ni même sortir en piste, mais leur prestige et leur réputation d'antan sont encore dans les esprits...

Au coeur de la basse saison, voilà que je vais commencer cette série par les Pedrajas de Isaías y Tulio Vázquez. Un fer représentant un grand A couronné d'une croix. Isaías y Tulio Vázquez : triple A ! Les toros de cette devise ont forgé leur notoriété dans la seconde moitié du XXème siècle de par leurs belles charpentes, musclées mais sans excès de poids, et leurs armures fines et acérées. En piste, la réputation des Tulios évoque une grande solidité, de la caste, de l'émotion, avec une forte présence lors du premier tiers, puis des fins de combats plutôt âpres et difficiles pour les matadors chargés de les affronter.

Il n'est pas question ici de donner une généalogie ou un historique complets des Isaías y Tulio Vázquez, mais plutôt de montrer ce que cet élevage a bien pu symboliser pour l'afición française. Dans les années 1950, les Tulios sont venus à plusieurs reprises à Roquefort-des-Landes. Par ailleurs, vous pouvez apercevoir en illustration l'affiche de leur venue lors de la novillada des Fêtes de 1956. Lors de cette course où firent le paseo Mariano Carriles, Antonio Vera et Antonio Alberto, les six exemplaires allèrent trente fois à la pique avec bravoure, comme en attestent les reseñas de l'époque. Deux ans plus tard, le 15 août 1958, toujours dans les mêmes arènes en bois de Roquefort, les six novillos de Tulio furent "encastés, recevant un total de 42 piques pour cinq chutes de la cavalerie, le troisième novillo étant honoré d'un tour de piste posthume". Ce jour-là, Miguel Mateo "Miguelín" qui allait devenir célèbre était au cartel.
Parmi d'autres sorties marquantes en France, il y eut les années successives de la "Corrida des Aficionados", à la fin du mois de Juin et hors feria, à Nîmes. A plusieurs reprises, les toros de Isaías y Tulio Vázquez ont animé ce rendez-vous avec bravoure et caste offensive. Il serait également possible de s'étendre sur le palmarès de cet élevage, en Espagne comme en France, des années 1960 jusqu'à la fin des années 1980. A Madrid ou ailleurs, les distinctions ont été nombreuses.

Dans une période plus récente, l'élevage a atteint un point culminant en France lors de la saison 1990, avec deux belles sorties. Tout d'abord, les Tulio étaient à l'affiche de Vic-Fezensac le 3 Juin pour une corrida avec José Nelo "Morenito de Maracay", Tomás Campuzano et Richard Milian. Curiosité, le paseo fut retardé de plus d'une demie-heure à cause d'une alerte à la bombe... sûrement un présage. Dans la revue Tendido, c'est ainsi que sont évoqués les Tulios de Vic : "Six toros de Isaías y Tulio Vázquez, très bien présentés et armés, braves au cheval (sauf le second mansote) en 24 rencontres dont au moins 18 sérieux puyazos". Il était là question de toros braves au sens premier du terme, une bravoure sèche et sauvage. Le mayoral salua une fois la corrida terminée, et l'ANDA (Association Nationale des Aficionados) honora ce lot de toros par le biais de son prix de fin de saison.
L'autre sortie française des Isaías y Tulio Vázquez cette année-là était une novillada. A Collioure, ce furent des novillos probablement plus abordables au troisième tiers que leurs aînés combattus à Vic-Fezensac, mais démontrant tout de même "caste et bravoure". Le mayoral fit une vuelta finale avec les trois novilleros Luis de Pauloba, Julián Zamora et Pepín Liria.

L'année suivante, en 1991, les Tulios firent un retour... contrasté à Vic-Fezensac, "D'une belle présentation, peu en vue à la pique, difficiles à divers degrés, et manquant de bravoure et de caste". Des difficultés, les toros à la devise bleue, jaune et blanche en donnèrent également deux ans plus tard à Céret, au mois de Juillet 1993. C'était une corrida cinqueña, très sérieuse de présentation, mais sans excès de poids. Sous un temps pluvieux et sur une piste difficilement praticable, les Tulios se sont avérés violents, avisés et dangereux. Face à eux, le jeune El Fundi, courageux, fut le seul à tirer son épingle du jeu, tandis que "Manili" et Pedro Castillo entendirent des sifflets.
En 1998, toujours à Céret, seuls quatre toros furent finalement combattus, car deux pensionnaires du Marqués de Albaserrada vinrent compléter la corrida. Les Tulio étaient sérieux et légers (sur les quatre, deux d'entre eux étaient annoncés à 460 kilos, et un à 490 kilos), mais difficiles et de peu de caste.

Enfin, le fer de Isaías y Tulio Vázquez a été vu deux autres fois en France. Les deux fois en novilladas dans les Landes. En 2002 à Hagetmau, Régis Merchan écrivait ceci à propos de la course dans la revue Barrera Sol "Six jolis novillos des héritiers de Don Isaías y Tulio Vázquez sont sortis des chiqueros hagetmautiens. Petits certes, fins aussi, mais diablement pointus ! Une véritable novillada de luxe pour novilleros avertis. 15 rencontres avec la cavalerie n'entamèrent pas leur moral et à ce jeu, les deuxième et sixième se montrèrent les meilleurs, tout comme ils furent également les meilleurs à la muleta. Mais voilà ! Face à eux, trois novilleros inexpérimentés et visiblement pas au niveau de la situation du jour".
Deux ans plus tard à Parentis-en-Born, les novillos de Tulio furent bien plus durs. "De présentation superbe, musculeux et bien armés [...] les novillos de Tulio Vázquez ont laissé, hélas, les aficionados sur leur faim et les novilleros sur leur réserve" selon André-Marc Dubos dans Tendido. C'était la dernière sortie en France de l'élevage, avec des novillos solides et durs, mais sans caste offensive.

Il y a peu de temps, je demandais à Laurent Larrieu, habitué du campo, ce qu'il en était chez Isaías y Tulio Vázquez. A cette question, il me répondit qu'il ne restait "pas grand-chose" dans cet élevage, si ce n'est une petite camada de novillos (une dizaine). En outre, Laurent me confiait également avoir assisté à une corrida avec ces Pedrajas en 2006 à Tolosa (Pays Basque espagnol), avec des toros "toujours magnifiques de présentation, solides, difficiles... mais malheureusement décastés". Il s'agit de la dernière corrida intégrale fournie jusqu'à maintenant par l'élevage.
Lorsque l'on se penche sur l'historique des Tulios, on remarque que le type, la présentation et les forces ne se sont pas évaporés au fil des années. Ce qui s'est en allé, ce serait plutôt l'âme, c'est-à-dire la caste.
Cette année, cela va faire huit ans que les Isaías y Tulio Vázquez ne sont pas venus en France. Il est difficilement envisageable de les voir revenir directement pour une corrida de toros complète. Par contre, qui sait, peut-être un jour reviendront-ils pour une novillada expérimentale avec quatre exemplaires. Mais ce ne sont-là que des spéculations. Aussi, il se pourrait que l'on voit dans quelques années des traces de "Tulio" par le biais des Marqués de Albaserrada dont s'occupe actuellement le français Fabrice Torrito.

Florent

(Images : L'affiche de la novillada des Fêtes de Roquefort-des-Landes 1956 // Le cartel de la corrida du Dimanche 12 Juillet 1998 (jour de finale du Mondial...) à Céret, dernière sortie française des bêtes de Tulio à l'âge adulte. César Pérez remplaçait ce jour-là Antonio Ferrera initialement annoncé)

Ci-joint, l'historique des Isaías y Tulio Vázquez en France depuis vingt-cinq ans.

CORRIDAS
Aire-sur-l'Adour. 18/06/1989. 6 Toros de "Tulio" pour Francisco Ruiz Miguel, Tomás Campuzano et Richard Milian.
Palavas. 06/08/1989. 6 Toros de "Tulio" pour Richard Milian, "Carmelo" et Rafael Perea "El Boni".
Vic-Fezensac. 03/06/1990. 6 Toros de "Tulio" pour "Morenito de Maracay", Tomás Campuzano et Richard Milian.
Vic-Fezensac. 19/05/1991. 6 Toros de "Tulio" pour "Morenito de Maracay", Pedro Castillo et "El Fundi".
Céret. 10/07/1993. 6 Toros de "Tulio" pour "Manili", Pedro Castilllo et "El Fundi".
Mauguio. 12/06/1994. 6 Toros de "Tulio" pour José Antonio Carretero, Antonio Mondéjar et Stéphane Fernández Meca.
Céret. 12/07/1998. 4 Toros de "Tulio" et 2 de Albaserrada (1° et 5°) pour Luis Francisco Esplá, "El Fundi" et César Pérez.

NOVILLADAS
Saint-Sever. 21/06/1986. 6 Novillos de "Tulio" pour Juan Carlos Vera, Rui Bento Vasques et Stéphane Fernández Meca.
Collioure. 16/08/1990. 6 Novillos de "Tulio" pour Luis de Pauloba, Julián Zamora et Pepín Liria.
Hagetmau. 05/08/2002. 6 Novillos de "Tulio" pour Jesulí de Torrecera, Luis Rubias et Jonathan Veyrunes.
Parentis-en-Born. 07/08/2004. 6 Novillos de "Tulio" pour Jorge Arellano, "El Güejareño" et "El Cartujano".

TOROS ISOLÉS.
Vic-Fezensac. 20/05/1991. Un toro de "Tulio" (sobrero) pour "Manili" lors d'une corrida de Palha.

5 commentaires:

  1. Florent,
    A propos de la course d'Aire sur l'Adour en 1989, il me semble que c'est lors de cette course qu'un spectateur, excédé par le "je m'enfoutisme" de Ruiz Miguel ce jour-là, lui lança depuis le haut des tendidos une bouteille d'eau minérale donnant ainsi la possibilité au Maestro de San Fernando de donner la pleine mesure de son talent d'acteur.

    RépondreSupprimer
  2. A propos de cette corrida d'Aire-sur-l'Adour, j'ai pu lire "Ruiz Miguel, touché au front par une bouteille d'eau à la mort du quatrième, "apparut" inconscient durant quelques instants. Deux spectateurs furent interpelés".

    RépondreSupprimer
  3. Bjour et merci pour cette rétrospective fort pertinente et intéressante !
    perso j'ai assisté aux 2 courses Vicoises et garde un excellent souvenir de celle de 1990, j'avais noté 5 puyas pour le 5ième ! et salut du mayoral (meilleure pique à Fritero)
    celle de 1991 fut en effet bcp plus décevante, manque de bravoure, de caste...mais le "Fundi" à l'aube de sa grande carrière avait coupé l'oreille du 6ième !
    Bonne continuation !
    Laurent B.

    RépondreSupprimer
  4. Merci, Florent, pour ce texte sur les tulios.
    Quelques informations complémentaires à propos de Roquefort. Les novillos d'Isaias y Tulio Vazquez y sont venus pour la première fois en 1953. Il s'agissait de la présentation de l'élevage en France. Les novilleros de 1956 étaient Carriles, Antonio Vera et Antonio Alberto. En 2003, pour commémorer le cinquantenaire de leur présentation, 4 erals de Tulio furent combattus par Antonio Joao Ferreira et Ambel Posada lors de la novillada non piquée du matin. Ils étaient très beaux et montrèrent beaucoup de caste, autorisant tous les espoirs... Hélas, un an plus tard, dans le ruedo parentissois, leurs frères furent vraiment décevants.
    Velonero

    RépondreSupprimer
  5. Merci Velonero pour ces précisions. J'ai d'ailleurs rectifié pour le cartel de 1956, celui que j'avais étant erroné.

    RépondreSupprimer