mardi 31 janvier 2012

Les Phares du passé (II)

"Des toros de Rocío de la Cámara venus d'un autre siècle, des aurochs qui distribuaient des coups de griffes en guise de cornes. Et des cornes, il y en avait partout : grandes, longues, acérées comme des dagues. A la pique, alors que l'on espérait un repos, parvint la guerre. Deux chutes, vingt-deux assauts sans que ne fléchisse un seul toro. Coriaces, durs jusqu'à l'extrême..."
C'est par ces termes que Vincent Bourg "Zocato" décrivait dans les colonnes de Sud-Ouest la corrida matinale de Rocío de la Cámara du 23 Mai 1999 à Vic-Fezensac. Une corrida vraiment particulière, pour laquelle le revistero du quotidien régional titra "Les Croisés de l'An Neuf". Quelques heures avant cette corrida matinale, le soir du 22 Mai, le picador José Muñoz laissait sa vie sur le sable vicois, écrasé sous sa monture, renversée par l'ultime toro de la corrida de Victorino Martín. Le lendemain matin, c'était une atmosphère de deuil. D'emblée, Richard Milian, Miguel Rodríguez, José Ignacio Ramos et tous les hommes au paseo, défilèrent tête nue, sans aucune musique. Un silence pesant. Les trois matadors venaient affronter un lot de toros de Rocío de la Cámara, d'origine Núñez-Domecq. Un lot terrible, d'une rare violence, et murmurant une sorte d'hymne à la sauvagerie. Au milieu de cette bataille sans repos, Richard Milian et José Ignacio Ramos furent blessés par la corne. Avec un tel contexte, cette corrida était la plus marquante des dernières sorties en France du fer de Rocío de la Cámara.

Par ailleurs, cette corrida intervenait tout juste quarante ans après la présentation de l'élevage sur notre sol. A l'époque, les toros sortaient sous le nom de Fernando de la Cámara. Cette "première" eut lieu à Marseille le 10 Mai 1959 lors d'une corrida qu'affrontèrent Luis Miguel Dominguín, Jaime Ostos et Victoriano Valencia. De Marseille 59 à Vic-Fezensac 99, l'histoire du fer de Rocío de la Cámara fut conséquente de ce côté-ci des Pyrénées.
Cette histoire a vu défiler des toros au comportement très variable, l'élevage étant branché sur un courant alternatif. Face à ces toros, parfois des vedettes, parfois des "seconds couteaux". Malgré des sorties inégales, les Rocío de la Cámara (d'origine Carlos Núñez), ont été avec les Guardiolas (appellation composée de quatre fers), l'élevage le plus primé en France à chaque fin de saison. Notamment des novilladas à Hagetmau dans les années 80, ou encore le lot de toros combattu à Bayonne à l'Assomption 1981.
Rocío de la Cámara donc, des bêtes propices au triomphalisme, et d'autres vraiment braves, encastées, et livrant des combats musclés. A partir des années 90, l'origine Núñez a été rafraîchie avec du bétail d'origine Domecq, provenant en partie de l'élevage de Santiago Domecq.

Des dernières sorties françaises des Rocíos de quatre ans et plus, il en fut ainsi ; La corrida de Bayonne 1988 illustrant à elle seule le caractère très inégal des produits de cet élevage. De cette course, on pouvait lire dans Barrera Sol "L'ensemble de belle prestance, les trois premiers insipides et sans intérêt. Les trois derniers animèrent la tarde par leur caste et leur allant". Sur l'ensemble des reseñas, l'impression qui ressort est celle d'une course intéressante pour l'aficionado, bien que les lidias furent moyennes.
Par la suite, les Rocíos sont sortis à deux reprises à Floirac, sur les bords de la Garonne, en 1990 et en 1993. La palme revenant au premier lot cité (de 1990) composé de toros "Très bien présentés, joliment armés, solides sous la pique, mobiles, encastés et intéressants" d'après Tendido. Quant au lot de la Pentecôte 1992 à Vic-Fezensac, il fut mal lidié et décevant.
Toujours à Vic, la feria 1996 fut inaugurée de fort belle manière par le premier toro de Rocío de la Cámara. "Gañafote", issu d'un croisement Núñez-Santiago Domecq, fit traverser la piste au cheval avant de provoquer un grand batacazo. Images de caste et de puissance, que l'on ne retrouve pas aussi souvent que cela à l'heure actuelle chez les toros d'encaste Núñez ou Domecq. C'est ce genre de toro qui a pu donner à l'élevage de Rocío de la Cámara un aspect sérieux.

Il y eut ensuite, toujours à Vic, la fameuse corrida de 1999, avec des toros d'une sauvagerie rare et inattendue. En 2000, les Rocíos furent là encore compliqués dans le ruedo gersois, mais à un degré moindre par rapport aux congénères de l'année précédente.
C'est en 2003 pour la Madeleine de Mont-de-Marsan qu'eut lieu la dernière corrida en France de Rocío de la Cámara. Dans Semana Grande, Marc Lavie évoquait des toros "largement et finement armés, inégaux au cheval, difficiles et donnant très peu de jeu en général". Dans Barrera Sol, Régis Merchan employait quant à lui un ton beaucoup plus catégorique et tranchant envers le lot combattu : "Six boeufs de l'ex ganadería de toros braves Doña Rocío de la Cámara, absolument "illidiables" dans une arène prévue pour la course de toros dits de combat. Irréprochables pour le Zoo de Vincennes afin que l'on voit la morphologie d'un toro brave, ils n'avaient pas trouvé d'acquéreurs à quatre ans et plus, seuls les Montois pouvaient les acheter au prix fort..."
C'est donc avec ce lot que s'est interrompue la présence en France et en corrida de toros, de l'élevage de Rocío de la Cámara. Toutefois, un exemplaire de ce fer aurait dû être combattu en Avril 2009 lors de la corrida-concours de Saint-Martin-de-Crau. Mais celle-ci fut annulée à cause de la pluie, le bicho en question étant combattu des mois plus tard dans le cadre d'une fiesta campera.

Côté novilladas, les Rocíos ont ces vingt dernières années confirmé leur large éventail de comportements à l'occasion de leurs sorties françaises.
En 1990 à Hagetmau, ils sont estimés "armés commodes, inconsistants sous la pique en 12 rencontres, de jeu divers mais décevants dans l'ensemble" dans Tendido. Dans la même arène, ils s'avèrent l'année suivante "nobles et bons pour les toreros". Ce lot étant toutefois en-dessous de celui combattu quelques jours plus tard à Millas (11 août 1991), où les Rocíos étaient "bien présentés et armés, braves et intéressants". En 1992, il y eut là aussi deux lots de novillos en France. L'un à Beaucaire, plutôt manso con casta, et l'autre à Hagetmau, "puissant en une quinzaine de piques, encasté tout en se laissant aborder". En revanche, ceux qui furent lidiés à Villeneuve-de-Marsan en 1993 furent faibles et fades.
Enfin, des toutes dernières sorties en novilladas, on note Nîmes en 1995 "Novillos lourds, encastés et assez difficiles". Bien plus tard, il y eut celles de Bayonne en fin de saison 2003 puis 2004, voyant défiler des bichos d'origine Osborne et Torrestrella, nobles en général, mais sans caste flamboyante.

Ainsi, Rocío de la Cámara aura été un fer sans véritable régularité ni ligne de conduite claire au cours des dernières prestations énoncées. Cependant, il s'agissait tout de même d'un nom parvenant à faire combattre des toros sérieux et détenteurs de caste.
Possédant des origines à peu près similaires, on peut se demander si le succès de Cebada Gago de la fin des années 90 jusqu'à 2005 n'a pas en partie éclipsé les Rocíos... En plus de cela, les derniers rafaîchissements ont conduit à un déclin certain de l'élevage à la devise bleue, si bien que les dernières sorties relevèrent de l'anonymat.
Il y a tout juste trois ans, le 31 Janvier 2009, j'ai eu l'occasion de voir à Ajalvir (Madrid) un lot intégral de Rocío de la Cámara. Certes, c'était l'hiver. Mais il y avait l'image d'une ganadería sans avenir flatteur, ni caste, ni forces. Ensuite, les autres sorties ont confirmé cette tendance au "medio-toro" plutôt insipide.

Florent

(Image : Toro de Rocío de la Cámara à Ajalvir le 31 Janvier 2009. Sur les décombres d'un élevage prestigieux)

Ci-dessous, l'historique des Rocío de la Cámara en France depuis la saison 1985.

CORRIDAS
Bayonne. 15/08/1985. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour "Niño de la Capea", "Espartaco" et Curro Durán.
Bayonne. 04/09/1988. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour "Nimeño II", Richard Milian et Emilio Oliva.
Bayonne. 03/09/1989. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour José Luis Parada, Roberto Domínguez et Víctor Mendes.
Floirac. 30/09/1990. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour "Morenito de Maracay", Richard Milian et "El Fundi".
Vic-Fezensac. 06/06/1992. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Víctor Mendes, César Rincón et Juan Mora.
Floirac. 17/10/1993. 1 Toro de Javier Sánchez-Arjona pour Marie Sara (rejoneo) et 6 Toros de Rocío de la Cámara pour David Luguillano, Domingo Valderrama et Javier Vázquez.
Vic-Fezensac. 25/05/1996. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Luis Francisco Esplá, "El Tato" et Juan Carlos García.
Vic-Fezensac. 23/05/1999. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Richard Milian, Miguel Rodríguez et José Ignacio Ramos.
Vic-Fezensac. 11/06/2000. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Richard Milian, Oscar Higares et José Ignacio Ramos.
Mont-de-Marsan. 20/07/2003. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Luis Miguel Encabo, "El Cid" et Javier Valverde.

NOVILLADAS
Hagetmau. 05/08/1985. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "Joselito", Pedro Lara et Rafael Camino.
Hagetmau. 03/08/1986. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Rui Bento Vasques, Andrés Caballero et "Jerezano".
Hagetmau. 03/08/1987. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Rui Bento Vasques, Stéphane Fernández Meca et Raúl Zorita.
Bayonne. 14/07/1988. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour José María Plaza, Jean-Luc Laffite et Pepe Luis Martín.
Hagetmau. 30/07/1989. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Denis Loré, Enrique Ponce et Felipe Martins.
Hagetmau. 29/07/1990. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Antonio Manuel Punta, Luis de Pauloba et Felipe Martins.
Hagetmau. 05/08/1991. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Manuel Caballero, Marcos Sánchez-Mejías et Juan Carlos García.
Millas. 11/08/1991. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Gilles Marsal, Marcos Sánchez-Mejías et Erick Cortés.
Beaucaire. 26/07/1992. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "El San Gilen", Joaquín Díaz et Erick Cortés.
Hagetmau. 03/08/1992. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Joaquín Díaz, Juan Carlos García et Manolo Sánchez.
Villeneuve-de-Marsan. 08/08/1993. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Juan Carlos García, Pedrito de Portugal et Olivier Causse.
Nîmes. 17/09/1995. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "Luisito", Swan Soto et "Rafaelillo".
Le Grau-du-Roi. 05/05/1996. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Juan Muriel, Oscar López et Luis Mariscal.
Bayonne. 28/09/2003. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour César Girón, Luis Bolívar et Juan Carlos Cubas.
Bayonne. 03/10/2004. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "Serranito", Jérémy Banti et Antonio Joao Ferreira.

TOROS ISOLÉS
Fréjus. 15/08/1993. Un toro de Rocío de la Cámara en corrida-concours pour Erick Cortés.
Céret. 15/07/2000. Un toro de Rocío de la Cámara (sobrero) pour Fernando Robleño lors d'une corrida du Curé de Valverde.
Vic-Fezensac. 06/06/2003. Un toro de Rocío de la Cámara en corrida-concours pour Luis Miguel Encabo.

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