mercredi 11 janvier 2012

Miurada 83

Dans un emballage poussiéreux, voilà un disque avec une curieuse inscription : Miurada 83.
Certainement un film, une fiction. Je ne suis pourtant pas habitué à donner dans la critique cinématographique. La lumière est éteinte, l'obscurité règne. Voyons voir ce que cela donne.

Tiens, voilà qu'un plan fixe apparaît. Ce sont les arènes de Béziers, le ciel est bleu et le soleil rayonne, tout comme une brise marine semble secouer les drapeaux. Un grand A est dessiné au centre de la piste. Voilà, Miurada 83, certainement un péplum ou une chose de cet accabit. Une seule caméra pour filmer cette mise en scène. Dans les tribunes tout autour, il doit y avoir onze ou douze mille figurants. Je scrute l'horizon face à moi. Et je te vois, tu es avec tes amis, et vous provenez d'une région moins méridionale. Je t'imagine. Ce sont les vacances, et vous êtes "descendus" sur les bords de la Méditérranée. Tu es de l'autre côté, en face. Vous êtes des jeunes, en vacances, mais il y a deux ou trois choses qui chagrinent ta conscience. Ca y est je sais, la fille juste à côté de toi, comme par hasard. Cela fait deux ans que tu la côtoies à la fac et que tu rêves d'un rapprochement. Cependant, tu n'as jamais osé avancer la jambe et tu ne t'es jamais croisé. Timide que tu es, tu rêves de cette étreinte depuis un paquet de temps. Cette fois tu t'es décidé et tu as pris ton courage à deux mains, ce sera pour ce soir, et tu te vois déjà en train de la bécoter. Mais pour l'instant, tu es assis sur le béton des arènes, car un de tes copains a vu sur une affiche qu'il y avait une "Corrida le 15 août à Béziers". Pour faire clean, tu as lâché ton paquet de cigarettes cet après-midi.
Toi et tes amis avez aujourd'hui mis chacun cent balles sur la table pour cette occupation temporaire. Pour toi amigo, la corrida se résume aux défilés de "mecs" en tutu qui sont censés faire de la figuration et donner dans la comédie face à des bestioles pourvues de deux cornes. Cet après-midi, tu vas devoir lâcher le morceau, et délaisser quelque peu ta future dulcinée pourtant à tes côtés. Il y a énormément de monde autour, mais tu seras malgré tout un homme seul.

Ca y est, voilà que le péplum commence. C'est un prélude précédant probablement plusieurs actes. Au son de Carmen et du "Toréador La La La...", trois hommes en tête du cortège défilent, certainement des comédiens. Les trois sont habillés d'un identique costume rouge et or. Ils doivent s'appeler Nimeño, Richard Milian et Víctor Mendes. Deux français et un portugais.
Ici, la majorité n'est pas silencieuse, elle est bruyante, elle gueule, elle applaudit, elle ovationne, mais elle chahute aussi et elle siffle.

Acte I. Ca y est, un fauvre rentre. Des "olés" touristiques accompagnent les premières passes de cape, comme si tout allait être une partie de plaisir, sans accrocs. La bête est étrange, elle est sauvage et elle fuit. Elle donne également des avertissements. Pourtant, lorsque Nimeño saisit l'étoffe rouge, elle se laisse manoeuvrer un minimum. Les gens sont vraiment bruyants. Puis la bête se met sur la défensive. A l'instant final, Nimeño place une épée entière et engagée. Il est cependant touché à la jambe droite, boitille et doit aller faire un tour à l'infirmerie. Il est dans l'impossibilité de promener le trophée qui vient de lui être accordé. Un début étrange, mais l'on présage qu'il n'y aura pas de continuité et que les choses n'iront pas crescendo.

Acte II. La bestiole est haute et elle galope de manière impressionnante. Voilà Richard Milian, un jeune français, pour se mettre devant. Comme dans l'acte précédent, les trois jeunes hommes, Christian, Richard et Víctor, partagent les bâtonnets de couleur blanche, avec sourires et allégresse. Sur cette manche, Víctor est le plus en vue, dans le berceau. Et puis, le fauve semble difficile à aborder, il a la tête haute. Le jeune Milian est même effleuré en début de parcours, et on se dit qu'il va prendre ses précautions. La scène avance de manière incertaine. A peine quelques instants plus tard, il est soulevé de manière effroyable à la jambe gauche. J'ignore s'il y avait là des effets spéciaux. Car comment ce jeune homme, si salement secoué, parvient-il à garder le sourire et une relative sérénité ? Ensuite, il va même jusqu'à finir l'acte en donnant des passes par le haut ! Y'avait-il là l'effroi du pile ou face ?

Acte III. Comme des vagues successives, en voilà un autre. Il est haut, long, et vif à son entrée. C'est au tour du portugais, qui frôle dès les premiers instants la correctionnelle. A ses ordres, l'homme à cheval est ovationné et salue après avoir affronté le fauve. Et là, voilà qu'arrive la même scène du partage. Dans l'ordre cette fois, ce sera Richard, puis Christian, puis enfin Víctor, question de politesse. Les deux français viennent de planter les bâtonnets. C'est donc au tour de Víctor, prêt à s'élancer. On se dit que tout ira bien. Au moment de la rencontre, c'est un "AAHHHH" surnaturel qui surgit des tribunes. Víctor a été pris au poitrail pour être soulevé haut dans les airs. Une impression de grande frayeur parcourt l'atmosphère.
C'est dingue, là encore, l'homme revient. La bête est mobile et dure. Danger omniprésent. Encore un pile ou face ? Dans son habit ensablé et abîmé, Víctor semble avoir oublié la toute récente scène. On dirait qu'il a un courage énorme. Le pile ou face est engagé et sincère, mais il ne dure pas très longtemps. Au dernier instant, Víctor loge une épée entière dans le corps du fauve. A peine le temps de pousser un "ouf" de soulagement, Víctor est pris une nouvelle fois, sérieusement, et trimballé sur plusieurs mètres. Une fois de plus, il revient pour en finir ! Puis c'est l'air meurtri qu'il fait le tour de la piste avec la récompense en main.

Ici il n'y a pas d'entracte, la fiction est haletante, sans aucune certitude.

Acte IV. La bête est encore plus imposante que les trois autres qui viennent de fouler le sable. Imposante, terrifiante, et haute comme une montagne. Ce n'est pas le bon cheval qui est attaqué pour la première rencontre. Dans la poussée, on ressent une grande sauvagerie et beaucoup de puissance. Quelques instants plus tard, la bête désarçonne le cavalier positionné à l'autre bout de l'arène. Cette fois, les bâtonnets ne sont plus partagés. Christian s'en charge tout seul, et ce n'est pas une affaire simple. Par la suite, il se met à genoux pour commencer avec le tissu rouge ! Il est téméraire, et la chose face à lui n'est vraiment pas évidente, elle sème l'angoisse. Enfin, comme lors de l'acte I, Christian, dit "Nimeño", place une épée entière, et voilà que la bête part au galop à l'autre bout de l'arène ! Elle tombera quelques instants plus tard. Aussi, elle fera même le tour de l'arène une fois "endormie". Et l'une des mules la traînant s'écroulera d'un coup ! Pour Christian, la récompense est double.

Acte V. C'est sans fin, les actes s'enchaînent et dégagent une impression puissante. La brise marine est toujours là. Voilà que sort une autre bête haute, et incertaine au moment de rencontrer le cheval. Richard Milian a l'habit rafistolé. Toujours le sourire. Une première fois, au moment des bâtonnets, la bête l'accroche à la cuisse, sans pour autant le faire voltiger. Repartant à l'attaque avec l'étoffe rouge, Richard est repris une autre fois, sans dommages apparents. Tout autour, les gens ont des réactions bizarres et très diverses. Néanmoins, les sifflets sont nombreux, il y a des protestations et de l'incompréhension. Peut-être voudraient-ils que Richard ne s'expose pas autant ? Pas de soulagement. Une fois de plus, le jeune français est soulevé, et cette fois, l'accrochage est terrible ! L'habit est désormais en lambeaux. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l'homme revient encore, encore et encore. Dans l'insouciance, Richard place son épée comme il peut. Et puis, il est transporté dans les coulisses...

Acte VI. Il serait peut-être temps que tout s'arrête. Face au cheval, le fauve de l'acte VI a la tête très haute. Le cavalier ne se fait pas prier pour mettre des grosses rations. C'est la pagaille, le chaos. En rupture avec les scènes précédentes, ce n'est pas un homme en rouge et or qui pose les bâtonnets. Cette fois, Víctor laisse le soin de le faire à ses subalternes. Mais ces derniers n'y parviennent pas et la foule s'impatiente. Peut-être que tout le monde veut que ça s'arrête. Bronca monumentale.
La bête a l'air mobile, sauvage, et parfois, elle fuit elle aussi. Pile ou face ? Une fois de plus. Víctor est toujours aussi courageux. Assise, la foule lui crie "matalo" et le supplie d'abréger. Pourtant il continue. Enfin, le fauve tombe. Ca a l'air d'être la fin.

En épilogue, alors que Richard est toujours en coulisses, Christian, Víctor, et un homme vêtu en costume de champ donnent un dernier tour de piste. Et puis, l'histoire prend fin.

Ca en jette. On aurait dit un film d'épouvante. Un tournage avec une seule caméra, en une seule prise, le 15 août 1983. C'était titanesque... et en plus, c'était bien réel ! Tout cela s'est vraiment passé, ce jour-là à Béziers. Des décennies plus tard, les images sont fortes. Je n'imagine même pas ce qu'il pouvait en être le jour-même, durant ces deux heures et trente minutes, aux arènes de Béziers. Indescriptible. Il y avait des toros. Des toros de Miura, totalement éloignés de la civilisation, avec de la puissance, de la mobilité, de la sauvagerie, et aussi de la mansedumbre, sans jamais fléchir. Les six toros sont morts pour de vrai. Pour en arriver à ce résultat, les hommes devant ont tout simplement joué leur existence, à pile ou face.

Cet après-midi là était bien réel. Quant à toi que j'ai imaginé siégeant sur le béton des arènes de Béziers, tu étais peut-être également "bien réel". Elle, tu l'as probablement oubliée, et j'ignore d'ailleurs si tu es parvenu à tes fins. Une vingtaine d'années plus tard, lors des vacances d'été, tu as fait un détour par Béziers. Tu étais avec ta femme, certainement une autre, et avec tes enfants. En tournant sur une avenue, tu es tombé sur les arènes. Ton sang s'est glacé. C'était il y a des années, et ce n'était pas une fiction, ni une comédie dramatique. Plutôt une tragédie pragmatique. D'un coup, tous ces souvenirs te sont revenus en pleine figure. C'était vrai.

Florent

2 commentaires:

  1. En recherchant désespérément une vidéo sur cette Miurada d'anthologie, je viens de voir votre sublime texte.
    Ce jour là, j'assistais à ma 1ére corrida avec mon épouse et mes 2 jeunes fils.
    Je m' étais préparé les jours précédents par la lecture de revues techniques.
    Ce jour là j'ai bien compris qu'il se passait des choses énormes sur le sable et ma nuit a été perturbée.
    A partir de ce jour je suis devenu un vrai aficionado à los toros et aux miura (tous mes codes comportent ses mots magiques).
    Avec mon 2em fils (qui avait 6 ans) nous faisons chaque année les grandes ferias françaises.
    J'ai conservé beaucoup d'images de cette corrida mémorable et je la relate fréquemment et mêmej'ai eu l'occasion d'en parler avec Richard M.
    Merci pour ce beau texte de plépum, sa lecture m'a remémoré quelques images que j'avais mal imprimées ou oubliées.
    Si vous avez un tuyau pour avoir une cassette....
    J'ai seulement le compte rendu de la revue "Toros" et celui du Midi Libre que je conserve précieusement.
    Encore merci
    Michel Merle
    Département 17

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  2. Moi-même je me demande toujours comment les toreros arrivent à dompter une bête aussi énorme. Je pense que c'est très dangereux. Mais je pense que la véritable histoire qui capte dans cette pièce c'est l'histoire du jeune homme timide et de cette fille qu'il avait peur d'approcher. Je trouve que ce soit dommage pour la fille s'il en a épousé une autre. Les hommes timides sont souvent les meilleurs maris.

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