mercredi 29 février 2012

En passant par Quiberon

Vacances d'été, destination le Sud-Ouest de la France. Au détour d'un patelin parmi tant d'autres, la famille Parisianisme a découvert un écriteau avec annoncée "une novillada piquée à 18 heures". Papa, maman, les deux fistons, dont l'aîné est accompagné de sa copine qu'il a amadoué sur les bancs de l'université, passent aux guichets.
Les cinq côte-à-côte, ce sera côté ombre et soleil, rang six. Au fur et à mesure de ce qu'ils estiment être un "spectacle" sans intérêt, la famille s'ennuie, trouve qu'il n'y a aucune distraction, et qu'il s'agit là de quelque chose d'inutile à découvrir et à approfondir.
Et puis le fils cadet vient à se passionner pour les discussions des deux vieux hommes situés à peine deux rangs en-dessous. Le cadet, récent bachelier qui se prenait pour un caïd en Histoire/Géographie, avait le moral bien bas après avoir malheureusement planté l'épreuve puisque la Géo constituait le sujet majeur. Lui avait tout misé sur la Guerre Froide et l'histoire des relations internationales au XXème siècle.
Parisianisme cadet donc, a commencé à se moquer plus ou moins ouvertement des deux anciens, lorsque l'un de ceux-ci faisait remarquer à l'autre "tu as vu, on dirait un Qui...., c'est devenu rare aujourd'hui chez les novilleros". Le cadet s'en donnait à coeur joie, voyant sur le sable un jeune homme vêtu de lumières, posant des bâtons colorés sur le dos de la bête à cornes. Il émettait alors diverses hypothèses sur le terme employé par l'un des deux Gascons dont les visages laissaient deviner la force de l'âge. Le jeune s'interrogeait "Qu'a-t-il dit ? Kibro ? Qui est bro ? Quiberon ?". Il prenait par ailleurs un ton de plus en plus inquisiteur "A quoi bon ces deux vieux hommes à l'accent rocailleux parlent-ils de Quiberon tandis qu'ils doivent passer le reste de leur existence assis sur des gradins en béton ou en bois à admirer ce spectacle d'un autre âge ? Quel est donc le rapport entre Quiberon, les bêtes à cornes, et les danseuses en costumes à paillettes ?"

Dans un élan malsain de solidarité, la famille toute entière s'est mise à reprendre ce jeu de stigmatisation. Le fils cadet se prenait même pour un Dieu, surveillant chaque échange entre les deux vieux hommes qui pour leur part avaient les yeux rivés sur la piste et tout mouvement qui s'y produisait.
A un moment où l'une des bêtes de l'après-midi allait être sacrifiée, le petit Parisianisme, encore traumatisé par la géographie scolaire, crut entendre de nouveau des mots relatifs au champ lexical du Nord-Ouest de la France. "Oh ! Ce sont vraiment des autistes, l'un des deux vieux vient de dire : Ille-et-Vilaine ! Pourquoi évoquer ce département lointain alors que le toréador vient de placer son épée dans le corps de la bête ? Peut-être Rennes ? Ille-et-Vilaine ? L'épée elle est vilaine ? Ils sont vraiment incompréhensibles ces deux papys !"

En fin de "spectacle", le jeune entendit une nouvelle fois quelque chose qui le fit bondir. Ce coup-là, il se livra de nouveau à des spéculations sur les paroles des anciens "ce novillero est fait pour le quoi ? Pour le montone ? Le monotone ? Pour Edmonton ? Edmonton au Canada ! Qu'irait faire ce saltimbanque aux bas roses dans cette ville d'Amérique du Nord ? Il me semble pourtant qu'il n'y a pas de taureaux là-bas".
Au soleil couchant, les deux vieux hommes poursuivaient leurs conversations passionnées. Parisianisme cadet, diplômé mais aigri, demandait à son pater familias "Papa ! Pourrait-on aller à Quiberon aux prochaines vacances ? C'est beau la Normandie !". Et le père rétorquait "Non mon fils, c'est en Bretagne..."

Florent

(Images : Quiberon vu du ciel / Quiebro manqué de "El Califa de Aragua" en 2009 à Saint-Sever, novillo de Fuente Ymbro, image de Laurent Larrieu)


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