dimanche 22 avril 2012

Fundi, le vertueux

C'est l'époque où tous les domaines sont définis et codifiés par avance. Que ce soit la raison, le juste, le bien, le mal, le bon goût, le conforme ou encore le sens de la hiérarchie. Tout manquement aux codes, c'est sortir du rang et apparaître comme un barbare.
Hier après-midi, il y avait à la Maestranza de Séville une corrida avec du bétail de Garcigrande pour El Fundi, Morante de la Puebla et Sébastien Castella. Pour tout amateur d'art taurin, l'intérêt d'une telle affiche était vraisemblablement de savoir qui de Morante ou de Castella allait connaître un épisode triomphal voire historique. Qu'il y ait El Fundi au cartel, c'était en revanche un détail. L'ancien était là pour son dernier défilé à Séville, surtout pour ouvrir le cartel aux deux autres dira-t-on.
En coulisses, un lot de six Garcigrande/Hernández avait été approuvé par les vétérinaires après le refus de sept de leurs congénères. Pourtant, les six cornus attendant dans les chiqueros n'avaient eux non plus rien à voir avec une arène de première catégorie. Face à ce bétail dont on dit qu'il est de "garantie", Morante et Castella étaient attendus, tandis qu'El Fundi allait dire au revoir à contre-style et dans l'anonymat.

Fundi s'apprêtait ainsi à effectuer la dernière corrida de sa carrière à la Maestranza, une arène où les Portes ne s'ouvrent qu'à certains, triés sur le volet, des bien-nommés ou des prophètes. Pour les professionnels et les gens du milieu, une corrida "bonne" était enfin destinée au Fundi, puisque le reste dans leur jargon, c'est du "mauvais". L'image véhiculée par les cerveaux du milieu, c'est que le Fundi aura passé sa carrière à affronter des toros mauvais, et qu'à l'inverse, Garcigrande c'est du tout bon. Du bon, car ils permettent apparemment de couper des oreilles sans trop de craintes.

Patatras ton toro de garantie ! A l'écran, on a vu des garcigrandes imprésentables pour une arène comme Séville, à peine piqués, n'ayant pas de caste et ne possédant que très peu de forces. Est-ce cela une corrida "bonne" ? Mais pourquoi alors regarder une telle course lorsque l'on connaît ce malheureux potentiel des garcigrandes ?

Peut-être pour voir le Fundi, à contre-style, et puisqu'il s'agit de sa dernière saison. Peut-être parce qu'il y a toujours en arrière-plan l'image de son effroyable saison 2009. Je me souviens encore de cette corrida à Bilbao où il devait être présent. Sous un ciel gris et une pluie fine, les toreros s'étaient succédés au micro de la télévision pour lui adresser leur soutien et leurs pensées. La veille, El Fundi s'était fait accrocher à Illumbe, à l'autre bout du Pays Basque, retombant au sol le corps sans vie et passant la nuit dans le coma.
Putain j'y repense, cela faisait mal de voir autant de malheurs et de coups du sort accabler José Pedro Prados. C'était une souffrance de le voir l'année suivante à deux reprises lors de la même feria de Vic, et de se dire que jamais il ne reviendrait à son niveau, lui qui était capable de briller dans ce que certains appellent la tauromachie de l'impossible.
Il était ainsi annoncé que la carrière du Fundi allait s'achever dans l'indifférence et dans l'oubli. Au même moment, on pouvait parfois lire ou entendre qu'il n'avait jamais su toréer, que sa tauromachie était trop brutale et ne pouvait jamais transmettre. Sa tauromachie ne correspondait en rien aux critères de l'art huppé et élitiste du toreo établi par certains.

Hier après-midi, El Fundi a donc fait son dernier paseo à Séville, pour y affronter des garcigrandes mal présentés et sans caste. Rien de notable ne semblait pouvoir se dégager d'une telle affaire. Et pourtant, il y avait la simplicité de ce matador, son calme et son plaisir d'être là. A la cape, on retiendra des chicuelinas en douceur, et trois splendides demi-véroniques face au quatrième exemplaire de l'après-midi. Un vrai bonheur ces trois demi-véroniques. Du toreo de salon offert par un type qui n'était pas censé "savoir toréer".
Au centre de la piste, sans un bruit autour, El Fundi guidait de la voix ses opposants avec maîtrise. Tout le monde se taisait, les faenas du Fundi ne comportaient pas une abondance de muletazos à la chaîne. Égrainés, ces muletazos transmettaient quelque chose, il y avait là une sorte de fraîcheur se dégageant de chaque geste, et on en oubliait presque qu'il n'y avait pas de toro de combat en face. Au quatrième,  la musique s'est mise à jouer en fin de parcours, et très vite, El Fundi a demandé qu'elle se taise. Et c'était mieux ainsi, sans aucune mélodie. Les deux fois, José a laissé une estocade honnête, et aurait pu couper une oreille qui n'aurait rien eu de scandaleux au quatrième. Salut et vuelta à la Maestranza pour un Fundi souriant. Pas un seul sourire en revanche chez Morante et Castella, sifflets pour l'un et silences pour l'autre. Ce sont eux qui étaient pourtant attendus face à leur pain quotidien.

L'au revoir du Fundi devait être anecdotique, si bien que beaucoup n'y avaient même pas songé. Les garcigrandes n'étaient pas dignes, mais cette oreille aurait tout de même pu tomber sans contestation possible, en ce jour où El Fundi est venu sur le terrain de jeu de Morante, de Castella et des autres.
Pas d'oreille, et au fond peu importe. J'ai pensé aux innocents avec les mains pleines tandis qu'El Fundi visitait l'infirmerie d'Alès un jour de seul contre six Justo Nieto, j'ai pensé au gentil triomphalisme des grands soirs quand El Fundi se coltinait les vraies Miuradas arlésiennes, et j'ai aussi pensé à ces braderies d'oreilles pendant qu'El Fundi s'envoyait à Céret les monstres de Luis Terrón qui sortaient pour la première fois en corrida à pied... Des centaines de comparaisons de ce genre sont d'ailleurs possibles.

Alors El Fundi a dit au revoir à la Maestranza, qui n'est pas vraiment l'arène la plus en phase avec sa tauromachie. Je ne pense pas qu'il ait d'ailleurs imposé les garcigrandes de ce Samedi. Il a simplement accepté de venir sur le terrain de prédilection des autres. Cependant, le terrain ne sera pas inversé, car vous ne verrez pas d'affiche Fundi/Morante/Castella à Vic-Fezensac avec des Escolar  ou avec des Curé de Valverde à Alès.
Hier, au milieu d'un océan de décadence, ce bonhomme de Fundi, vêtu de céleste et or, aura laissé un joli souvenir, avec sa manière si plaisante de donner la leçon en toute humilité.

Florent

(Image de François Bruschet : José Pedro Prados "El Fundi" pendant l'habillage. Années 90.)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire