samedi 12 mai 2012

Les non-affranchis de "Libération"...

Sur un étage de la bibliothèque, un livre à la couverture rouge, blanche et noire. Seule la tranche est usée. "Figures de la tauromachie", une compilation de récits avec notamment "Les assis du septième gradin", "Luis Saavedra et ses taureaux : l'entretien infini" ou encore "Yiyo, la mort en plein coeur". C'est signé Jacques Durand.

Jacques Durand auquel on a récemment annoncé la fin de son habituelle chronique dans Libération d'ici le mois de juillet. Cette chronique, qui est un monument de culture taurine à elle seule, existait depuis 1987. Et depuis quelques années, elle n'était disponible que dans les éditions du Sud de la France. Toutefois, on pouvait la retrouver et la lire par d'autres moyens.

Cette chronique est comme un symbole, parce qu'elle figure dans un média d'envergure nationale. Et surtout parce qu'elle est l'oeuvre de Jacques Durand. Une plume unique, inimitable, un grand niveau littéraire, beaucoup de culture, et aussi de la précision dans les évènements historiques. Je dois reconnaître qu'il y a un inexplicable parfum de nostalgie à la lecture de Durand lorsqu'il évoque des choses que je n'ai guère connu. Jacques Durand, à côté de qui on se sent si petit lorsqu'on le lit, semble avoir toujours écrit au service de la tauromachie, cette passion dévorante.

A l'heure où l'actualité en temps réel est une broyeuse à laquelle on ne peut échapper, où les journalistes sont devenus esclaves des sujets d'actualité qu'ils commentent, en tentant par dessus tout de transmettre voire d'inoculer une idéologie, qu'ils soient de droite, de gauche, verts, ultra-libéraux ou que sais-je... Cette chronique taurine, hebdomadaire ou mensuelle selon la saison, apparaissait comme un oasis en plein désert. Voir le thème de la tauromachie abordé par Jacques Durand n'avait rien de lassant, et offrait même une part de rêve et d'évasion.
Tandis qu'à la lecture de n'importe quel média de presse écrite, d'actualité généraliste, peut-on rêver devant tant de conformisme et de platitude ?
Mettre fin à la chronique de Jacques Durand dans Libération, c'est sûrement un réflexe du parisianisme ambiant.

Mais je ne vais pas continuer à accabler les barons de l'information, de l'actualité, du buzz, de la bonne-et-saine-pensée, puisqu'ils me conduiraient presque à la misanthropie. Je préfère parler de Durand et de ses écrits.

Quand j'ai appris cette infâme nouvelle, j'ai immédiatement pensé aux textes marquants de ce critique.
Je me souviens notamment d'une année en revenant d'Arles, où après une corrida avec moisson d'oreilles et des toros à la banalité confondante, beaucoup avaient entre-temps écrit et cajolé l'exceptionnel, l'inoubliable, l'historique. Et puis, la chronique de Durand m'avait atterri dans les mains, j'ai eu l'impression d'y trouver une sorte de vérité vraie, un trèfle à quatre feuilles.

Je me rappelle aussi d'une photo d'un novillo de Dolores Aguirre à la Saint-Férreol de Céret 1995 propulsant dans les airs le cheval et le picador lors du premier tiers. Quand on lit la chronique de Jacques Durand de cette course, on a l'impression que le passage suivant est totalement en harmonie avec l'image : "A la cinquième rencontre, à la seule force de son cou, il soulèvera à un mètre de hauteur le cheval, le picador, le Vallespir, la gare de Perpignan et le département des Pyrénées-Orientales".

D'ici l'été, il est fort probable que la chronique dans Libération ait cessé d'exister. Cependant, j'espère bien que l'on pourra lire ailleurs et encore longtemps les textes de Jacques Durand.
Au fond, un média d'ampleur nationale, quel qu'il soit, mérite-t-il vraiment de comporter Jacques Durand dans ses rangs ? Surtout à une époque où les journalistes et les directeurs se croient libertaires et libérés, mais ne seront pourtant jamais affranchis.

Florent

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