lundi 4 juin 2012

Quai Ventas

Cette période de l'année est celle où presque quotidiennement, les clarines sonnent à Las Ventas sur les coups de 19 heures. Deux ferias sont officiellement annoncées, la plus célèbre de San Isidro, puis celle de l'Anniversaire (récemment rebaptisée feria "Arte y Cultura").
Dans l'esprit des pourfendeurs de la tauromachie à l'ancienne, il y aurait même trois ferias plutôt que deux. San Isidro, l'Anniversaire, et entre les deux, celle de la "Préhistoire". Cette dernière, la plus courte, semble être une hérésie pour celui qui ne jure que par la tauromachie moderne et contemporaine. Que soient bannis les toros poderosos !
En fin de semaine dernière donc, il y eut un triptyque à Las Ventas avec Escolar, Cuadri et Adolfo. Que je sache, Madrid n'est pas réputée comme étant une ville littorale, mais bien des choses intéressantes se passèrent au Quai Ventas.

31/05. LE NAVIRE ESCOLAR

Le navire Escolar Gil avait quitté quelques jours plus tôt la cité gersoise de Vic-Fezensac après avoir semé une grande déception. Cette fois-ci, le rendez-vous à Las Ventas n'avait pas le même aspect, puisqu'il y avait des éléments sérieux, plus ou moins légers, détenteurs d'armures pointues et incommodes. Le ciel était bleu, le soleil tapait fort, et les Escolar ont vendu chèrement leur peau.

Premier homme, le moussaillon Domingo López-Chaves a connu des difficultés, tout d'abord avec un adversaire andarín qui réfléchissait tout en restant sur la défensive. Le quatrième Escolar fut un toro qui ne s'employa pas à la pique, mais qui au troisième tiers s'avéra encasté, exigeant et avec du poder. Un cornu face auquel il ne fallait pas douter une seule seconde. Ce n'était pas évident, et Chaves a rapidement été gagné par le doute. En fin de compte, il plaça sa lame dans la soute de l'Escolar pour être débarrassé au plus vite. Ovation pour le toro, sifflets pour Chaves.

En habit de docker sang et or, José María Lázaro a été le plus épargné du jour par la dureté des Escolar. Son premier sembla amoindri après avoir fortement frappé aux planches, ce qui parut changer pas mal de choses. Il s'appelait Confitero, comme deux de ses congénères combattus à Vic, et malgré son invalidité, il parvint tout de même à déborder Lázaro.
Au dernier de l'après-midi, ce même Lázaro a été vaillantasse et volontaire, face à un toro maniable, pourvu d'un petit fond de caste sans pour autant être extraordinaire. On ressentit le peu de métier et de courses de Lázaro. Forcément, cela pèse à Las Ventas et avec une telle opposition.

Cette saison, Fernando Robleño et le navire Escolar ont prévu de croiser leurs routes à plusieurs reprises. A Las Ventas, l'épisode ressemblait à une bataille navale, du genre "je te touche, je te coule". Palomito, le premier de Robleño, était un toro veleto provoquant de l'émotion dès le début car rugueux dans ses assauts à la cape. Il poussa à la première pique. C'était un Escolar exigeant  avec du poder et une caste dure. Robleño est parti au combat alors que le vent soufflait fort, il cherchait les passes, tandis que l'Escolar cherchait ses chevilles. Une entière engagée de côté mit fin au combat.
Il n'y eut pas de répit pour Robleño puisque le cinquième, très armé, fut difficile, mal lidié et instruit par de trop nombreux capotazos. Robleño fut même averti dès la première passe de muleta. Le toro se retournait vite et était vraiment dur, alors que Robleño apparut courageux une fois de plus, sans jamais être déboussolé.
Avec ce toro, c'était le quatrième Escolar de la saison de Fernando Robleño. La prochaine étape sera à Céret, et Robleño en aura six face à lui. Les Escolar de Madrid n'étaient pas les mêmes que ceux de Vic. Et à Céret, cela sera peut-être encore bien différent. Toujours est-il qu'à la fin de saison, Robleño pourra peut-être prétendre au titre de Commandant Cousteau du navire Escolar.

01/06. CUADRI EN ZONE PORTUAIRE

Tous les Cuadris étaient arrivés à bon port, mais plusieurs incidents et accrochages au débarquement firent que certains durent être remplacés. Le jour de la course, les six éléments qui attendaient de sortir à Las Ventas battaient tous pavillon Celestino Cuadri.

- Jusqu'à combien de noeuds peuvent-ils naviguer mon capitaine ?
- Aucune idée, mais ils en imposent c'est une certitude !

Muñeco, celui qui rentre en premier, est très lourd et imposant, on dirait un cargo ! On peut par ailleurs admirer sa belle puissance lors de trois piques. C'est un Cuadri avec du poder et de la caste, face auquel Rafaelillo ne réalise absolument rien de marquant...

Au deuxième, c'est le tour de Javier Castaño, dont la couleur de l'habit est aussi claire que la Mer des Caraïbes. Sur une erreur d'inattention, Castaño se fait prendre de manière effroyable par le cargo Aragonés, il se retrouve sur le pont, puis se fait même percuter par la coque. L'affaire aurait pu prendre une tournure dramatique.
En bon capitaine, Castaño est revenu pour affronter ce Cuadri violent et difficile. Il a officié avec beaucoup de métier, de courage, et commença même avec des cites de loin. Malgré tout, on sentait Castaño sonné. Il en termina difficilement avec Aragonés, puis partit pour l'hôpital. On lui souhaite par ailleurs un prompt rétablissement, car il est l'un des tous meilleurs face aux "Corridas de Toros" actuellement.

Le reste de la course n'a vraiment pas été étincelant pour les matelots Rafaelillo et Bolívar. Déjà qu'ils ne sont pas dans une bonne période de leur carrière, rajoutez le fait qu'ils étaient certainement refroidis par le terrible accrochage de Castaño.
Bolívar a été distant avec le troisième, mobile et exigeant, et n'a pas bien exploité le cinquième qui mettait la tête.
Quant aux quatrième et sixième Cuadris, ils sont quasiment restés inédits. Rafaelillo s'est de suite mis en difficulté face à Huelvano, sorti en 4, et a fait descendre l'ultime à la pique, qui par la suite s'est avéré compliqué et tardo. Rafaelillo semblait aussi pressé d'en terminer qu'un chalutier voulant regagner son port de pêche. En ce jour, Rafaelillo aurait préféré faire de la plaisance.

A l'issue de la course, le mayoral José Escobar, qui contribue depuis bien longtemps à mener la barque de Cuadri, fut appelé à saluer par le public. Non pas parce qu'il était question d'une extraordinaire course de toros, mais parce que les aficionados ont eu le sentiment d'avoir vu des toros de combat, des vrais, sans rien de fallacieux dans leur appellation. Les six toros de Cuadri étaient exigeants, avec du poder, de la fiereza, et sans rien de facile. Ils furent par ailleurs quasiment tous applaudis ou ovationnés à l'arrastre.

02/06. ADOLFOS D'EAU DOUCE

Une course en deux parties, avec un intérêt distinct, le tout contrastant avec l'intensité des deux jours précédents.

Et pourtant, le premier Sevillanito, a d'emblée semé l'émotion en provoquant un spectaculaire batacazo. On pourrait même appeler cela un "bateau-cazo", l'équipage du picador venant sombrer contre les planches. Malheureusement, cet Adolfo était encasté mais éteint, il croisa le chemin d'un José Luis Moreno peu inspiré.

Plus le combat du deuxième avançait, plus on se disait que ce toro venait de loin. Un exemplaire gris, très noble, très franc et chargeant avec douceur. On aurait dit un toro mexicain qui avait traversé l'Atlantique pour l'occasion. C'était peut-être un bonbon mexicain venant de loin, mais Juan Bautista ne lui donna aucune distance.

Le moment de l'après-midi le plus captivant fut le combat du troisième Adolfo, au berceau de cornes ouvert et teint d'une noblesse encastée. A la manière d'un phare guidant une embarcation, Iván Fandiño se plaça parfois très loin pour le citer. Il le fit presque exclusivement à tribord, avec des hauts et des bas, et plus rarement à bâbord, où le toro était compliqué. Iván Fandiño aurait pu prétendre à une récompense, mais il pêcha à l'heure de vérité.

Quant aux trois derniers Adolfos du lot, ils étaient plutôt à ranger dans la catégorie "rafiots". Le quatrième, juste de forces, et en plus de cela très mal piqué, fut l'Amoco Cadiz parmi ses congénères. Le cinquième manqua de race et de forces, et le sixième fut sur la défensive, compliqué et sans jamais transmettre.

L'armateur estampillant ses produits au fer d'Adolfo Martín avait envoyé un lot inégal.

C'est sur cette course, la dix-neuvième corrida de feria, que s'achevait la San Isidro. Il est vrai que la comptabilité n'a pas vraiment de rapport avec la tauromachie. Mais tout de même, seulement trois pavillons en dix-neuf courses, c'est bien peu. Face au succès, on peut dire que les matadors sont restés à quai.

Florent

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