mardi 31 janvier 2012

Les Phares du passé (II)

"Des toros de Rocío de la Cámara venus d'un autre siècle, des aurochs qui distribuaient des coups de griffes en guise de cornes. Et des cornes, il y en avait partout : grandes, longues, acérées comme des dagues. A la pique, alors que l'on espérait un repos, parvint la guerre. Deux chutes, vingt-deux assauts sans que ne fléchisse un seul toro. Coriaces, durs jusqu'à l'extrême..."
C'est par ces termes que Vincent Bourg "Zocato" décrivait dans les colonnes de Sud-Ouest la corrida matinale de Rocío de la Cámara du 23 Mai 1999 à Vic-Fezensac. Une corrida vraiment particulière, pour laquelle le revistero du quotidien régional titra "Les Croisés de l'An Neuf". Quelques heures avant cette corrida matinale, le soir du 22 Mai, le picador José Muñoz laissait sa vie sur le sable vicois, écrasé sous sa monture, renversée par l'ultime toro de la corrida de Victorino Martín. Le lendemain matin, c'était une atmosphère de deuil. D'emblée, Richard Milian, Miguel Rodríguez, José Ignacio Ramos et tous les hommes au paseo, défilèrent tête nue, sans aucune musique. Un silence pesant. Les trois matadors venaient affronter un lot de toros de Rocío de la Cámara, d'origine Núñez-Domecq. Un lot terrible, d'une rare violence, et murmurant une sorte d'hymne à la sauvagerie. Au milieu de cette bataille sans repos, Richard Milian et José Ignacio Ramos furent blessés par la corne. Avec un tel contexte, cette corrida était la plus marquante des dernières sorties en France du fer de Rocío de la Cámara.

Par ailleurs, cette corrida intervenait tout juste quarante ans après la présentation de l'élevage sur notre sol. A l'époque, les toros sortaient sous le nom de Fernando de la Cámara. Cette "première" eut lieu à Marseille le 10 Mai 1959 lors d'une corrida qu'affrontèrent Luis Miguel Dominguín, Jaime Ostos et Victoriano Valencia. De Marseille 59 à Vic-Fezensac 99, l'histoire du fer de Rocío de la Cámara fut conséquente de ce côté-ci des Pyrénées.
Cette histoire a vu défiler des toros au comportement très variable, l'élevage étant branché sur un courant alternatif. Face à ces toros, parfois des vedettes, parfois des "seconds couteaux". Malgré des sorties inégales, les Rocío de la Cámara (d'origine Carlos Núñez), ont été avec les Guardiolas (appellation composée de quatre fers), l'élevage le plus primé en France à chaque fin de saison. Notamment des novilladas à Hagetmau dans les années 80, ou encore le lot de toros combattu à Bayonne à l'Assomption 1981.
Rocío de la Cámara donc, des bêtes propices au triomphalisme, et d'autres vraiment braves, encastées, et livrant des combats musclés. A partir des années 90, l'origine Núñez a été rafraîchie avec du bétail d'origine Domecq, provenant en partie de l'élevage de Santiago Domecq.

Des dernières sorties françaises des Rocíos de quatre ans et plus, il en fut ainsi ; La corrida de Bayonne 1988 illustrant à elle seule le caractère très inégal des produits de cet élevage. De cette course, on pouvait lire dans Barrera Sol "L'ensemble de belle prestance, les trois premiers insipides et sans intérêt. Les trois derniers animèrent la tarde par leur caste et leur allant". Sur l'ensemble des reseñas, l'impression qui ressort est celle d'une course intéressante pour l'aficionado, bien que les lidias furent moyennes.
Par la suite, les Rocíos sont sortis à deux reprises à Floirac, sur les bords de la Garonne, en 1990 et en 1993. La palme revenant au premier lot cité (de 1990) composé de toros "Très bien présentés, joliment armés, solides sous la pique, mobiles, encastés et intéressants" d'après Tendido. Quant au lot de la Pentecôte 1992 à Vic-Fezensac, il fut mal lidié et décevant.
Toujours à Vic, la feria 1996 fut inaugurée de fort belle manière par le premier toro de Rocío de la Cámara. "Gañafote", issu d'un croisement Núñez-Santiago Domecq, fit traverser la piste au cheval avant de provoquer un grand batacazo. Images de caste et de puissance, que l'on ne retrouve pas aussi souvent que cela à l'heure actuelle chez les toros d'encaste Núñez ou Domecq. C'est ce genre de toro qui a pu donner à l'élevage de Rocío de la Cámara un aspect sérieux.

Il y eut ensuite, toujours à Vic, la fameuse corrida de 1999, avec des toros d'une sauvagerie rare et inattendue. En 2000, les Rocíos furent là encore compliqués dans le ruedo gersois, mais à un degré moindre par rapport aux congénères de l'année précédente.
C'est en 2003 pour la Madeleine de Mont-de-Marsan qu'eut lieu la dernière corrida en France de Rocío de la Cámara. Dans Semana Grande, Marc Lavie évoquait des toros "largement et finement armés, inégaux au cheval, difficiles et donnant très peu de jeu en général". Dans Barrera Sol, Régis Merchan employait quant à lui un ton beaucoup plus catégorique et tranchant envers le lot combattu : "Six boeufs de l'ex ganadería de toros braves Doña Rocío de la Cámara, absolument "illidiables" dans une arène prévue pour la course de toros dits de combat. Irréprochables pour le Zoo de Vincennes afin que l'on voit la morphologie d'un toro brave, ils n'avaient pas trouvé d'acquéreurs à quatre ans et plus, seuls les Montois pouvaient les acheter au prix fort..."
C'est donc avec ce lot que s'est interrompue la présence en France et en corrida de toros, de l'élevage de Rocío de la Cámara. Toutefois, un exemplaire de ce fer aurait dû être combattu en Avril 2009 lors de la corrida-concours de Saint-Martin-de-Crau. Mais celle-ci fut annulée à cause de la pluie, le bicho en question étant combattu des mois plus tard dans le cadre d'une fiesta campera.

Côté novilladas, les Rocíos ont ces vingt dernières années confirmé leur large éventail de comportements à l'occasion de leurs sorties françaises.
En 1990 à Hagetmau, ils sont estimés "armés commodes, inconsistants sous la pique en 12 rencontres, de jeu divers mais décevants dans l'ensemble" dans Tendido. Dans la même arène, ils s'avèrent l'année suivante "nobles et bons pour les toreros". Ce lot étant toutefois en-dessous de celui combattu quelques jours plus tard à Millas (11 août 1991), où les Rocíos étaient "bien présentés et armés, braves et intéressants". En 1992, il y eut là aussi deux lots de novillos en France. L'un à Beaucaire, plutôt manso con casta, et l'autre à Hagetmau, "puissant en une quinzaine de piques, encasté tout en se laissant aborder". En revanche, ceux qui furent lidiés à Villeneuve-de-Marsan en 1993 furent faibles et fades.
Enfin, des toutes dernières sorties en novilladas, on note Nîmes en 1995 "Novillos lourds, encastés et assez difficiles". Bien plus tard, il y eut celles de Bayonne en fin de saison 2003 puis 2004, voyant défiler des bichos d'origine Osborne et Torrestrella, nobles en général, mais sans caste flamboyante.

Ainsi, Rocío de la Cámara aura été un fer sans véritable régularité ni ligne de conduite claire au cours des dernières prestations énoncées. Cependant, il s'agissait tout de même d'un nom parvenant à faire combattre des toros sérieux et détenteurs de caste.
Possédant des origines à peu près similaires, on peut se demander si le succès de Cebada Gago de la fin des années 90 jusqu'à 2005 n'a pas en partie éclipsé les Rocíos... En plus de cela, les derniers rafaîchissements ont conduit à un déclin certain de l'élevage à la devise bleue, si bien que les dernières sorties relevèrent de l'anonymat.
Il y a tout juste trois ans, le 31 Janvier 2009, j'ai eu l'occasion de voir à Ajalvir (Madrid) un lot intégral de Rocío de la Cámara. Certes, c'était l'hiver. Mais il y avait l'image d'une ganadería sans avenir flatteur, ni caste, ni forces. Ensuite, les autres sorties ont confirmé cette tendance au "medio-toro" plutôt insipide.

Florent

(Image : Toro de Rocío de la Cámara à Ajalvir le 31 Janvier 2009. Sur les décombres d'un élevage prestigieux)

Ci-dessous, l'historique des Rocío de la Cámara en France depuis la saison 1985.

CORRIDAS
Bayonne. 15/08/1985. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour "Niño de la Capea", "Espartaco" et Curro Durán.
Bayonne. 04/09/1988. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour "Nimeño II", Richard Milian et Emilio Oliva.
Bayonne. 03/09/1989. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour José Luis Parada, Roberto Domínguez et Víctor Mendes.
Floirac. 30/09/1990. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour "Morenito de Maracay", Richard Milian et "El Fundi".
Vic-Fezensac. 06/06/1992. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Víctor Mendes, César Rincón et Juan Mora.
Floirac. 17/10/1993. 1 Toro de Javier Sánchez-Arjona pour Marie Sara (rejoneo) et 6 Toros de Rocío de la Cámara pour David Luguillano, Domingo Valderrama et Javier Vázquez.
Vic-Fezensac. 25/05/1996. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Luis Francisco Esplá, "El Tato" et Juan Carlos García.
Vic-Fezensac. 23/05/1999. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Richard Milian, Miguel Rodríguez et José Ignacio Ramos.
Vic-Fezensac. 11/06/2000. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Richard Milian, Oscar Higares et José Ignacio Ramos.
Mont-de-Marsan. 20/07/2003. 6 Toros de Rocío de la Cámara pour Luis Miguel Encabo, "El Cid" et Javier Valverde.

NOVILLADAS
Hagetmau. 05/08/1985. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "Joselito", Pedro Lara et Rafael Camino.
Hagetmau. 03/08/1986. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Rui Bento Vasques, Andrés Caballero et "Jerezano".
Hagetmau. 03/08/1987. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Rui Bento Vasques, Stéphane Fernández Meca et Raúl Zorita.
Bayonne. 14/07/1988. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour José María Plaza, Jean-Luc Laffite et Pepe Luis Martín.
Hagetmau. 30/07/1989. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Denis Loré, Enrique Ponce et Felipe Martins.
Hagetmau. 29/07/1990. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Antonio Manuel Punta, Luis de Pauloba et Felipe Martins.
Hagetmau. 05/08/1991. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Manuel Caballero, Marcos Sánchez-Mejías et Juan Carlos García.
Millas. 11/08/1991. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Gilles Marsal, Marcos Sánchez-Mejías et Erick Cortés.
Beaucaire. 26/07/1992. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "El San Gilen", Joaquín Díaz et Erick Cortés.
Hagetmau. 03/08/1992. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Joaquín Díaz, Juan Carlos García et Manolo Sánchez.
Villeneuve-de-Marsan. 08/08/1993. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Juan Carlos García, Pedrito de Portugal et Olivier Causse.
Nîmes. 17/09/1995. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "Luisito", Swan Soto et "Rafaelillo".
Le Grau-du-Roi. 05/05/1996. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour Juan Muriel, Oscar López et Luis Mariscal.
Bayonne. 28/09/2003. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour César Girón, Luis Bolívar et Juan Carlos Cubas.
Bayonne. 03/10/2004. 6 Novillos de Rocío de la Cámara pour "Serranito", Jérémy Banti et Antonio Joao Ferreira.

TOROS ISOLÉS
Fréjus. 15/08/1993. Un toro de Rocío de la Cámara en corrida-concours pour Erick Cortés.
Céret. 15/07/2000. Un toro de Rocío de la Cámara (sobrero) pour Fernando Robleño lors d'une corrida du Curé de Valverde.
Vic-Fezensac. 06/06/2003. Un toro de Rocío de la Cámara en corrida-concours pour Luis Miguel Encabo.

dimanche 29 janvier 2012

L'homme de la situation

AND THE BULL WAS JULIPIED

De bien saines lectures nous indiquaient que la rédemption serait proche, pour tous, même les plus récalcitrants. Tout le monde devrait un jour ou l'autre finir par s'incliner devant la grandeur du seigneur El Juli, l'as des as, le sauveur du patrimoine taurin en péril. C'était écrit. Mais voilà, à l'aube de cette nouvelle année, le dénouement qui se profile est plutôt inattendu.
A l'automne dernier, El Juli s'était placé en tête de file des hommes du G-10, avec la fierté non dissimulée de s'afficher comme étant un très très grand parmi les grands. Tout obstacle ne devait être que formalité. Des obstacles qui n'étaient pas des toros, mais plutôt des soucis au niveau des affaires et dans le domaine audiovisuel. Qu'importe, cela n'aurait dû poser aucun problème, El Juli étant l'homme de la situation.

Mais laissons quelques instants le côté homme d'affaires. Car côté ruedos, les prédictions étaient belles et pleines de certitudes. Puisque dans l'arène aussi, El Juli paraissait être le patron et l'homme de la situation. Du moins, c'était écrit. Car on a souvent lu ou entendu qu'il serait à court terme (s'il ne l'était pas déjà) le "plus grand matador de tous les temps", un génie de puissance et de cadence. Qu'il en ait les moyens, cela ne paraissait pas impossible.

Quant aux sceptiques du règne du Juli, ils devaient absolument être reconduits vers la raison. C'était écrit là-encore, El Juli est capable de "s'imposer face à n'importe quel toro" (la définition du terme toro dans ces circonstances se limitant probablement à Cuvillo, Garcigrande, Victoriano del Río, Zalduendo). De toutes les lectures, et de toutes les prestations du Juli, on avait même l'impression qu'il était une sorte de Shiva des toreros, quatre bras, des muletazos dans tous les sens. Peut-être même un jour le pouvoir de faire passer l'un de ses opposants entre ses jambes. Dans les comptes-rendus, on lisait que tous les toros croisant le chemin du Juli étaient "aplastados". Ce qui en espagnol signifie "écrasés". On pourrait même dire "aplatis". Mais aplatir quoi ? Des adversaires dignes de ce nom ?
Concernant la question de l'estocade, on nous annonçait que la méthode Juli serait révolutionnaire et qu'à court terme, tout le monde devrait l'accepter. Après tout, tant que l'épée rentre et que la mort du toro est effective, quels autres éléments pourraient être importants ?
Face à tant de "certitudes", on a cru qu'un jour peut-être, El Juli prendrait des toros d'Escolar Gil à Madrid, ou de Dolores Aguirre à Pamplona. Que nenni ! Rien de tout cela. Le geste du Juli l'an dernier, c'était de prendre la quasi-totalité de la camada de La Quinta. On a bien vu le résultat à Dax et à Mont-de-Marsan... En 2011, les Joselitos de Bayonne n'ont été que l'arbre cachant la forêt de toros chétifs, souvent imprésentables et inaptes au combat.

Pour des raisons pécuniaires, El Juli ne viendra probablement pas en France cette saison. Étrange, car il me semble pourtant avoir lu récemment qu'il chérissait "le modèle français". Alors non, il ne retournera même pas à Arles où il indulta un toro l'an passé. Pas plus qu'à Valencia, autre arène où il avait pourtant ses habitudes.
El Juli n'est pour l'heure annoncé qu'à deux endroits, à Olivenza avec des Garcigrande, et à Arnedo avec des Victoriano del Río.
Par son comportement vis-à-vis de son activité principale, qui est celle de matador de toros et non négociateur du monde de la finance comme on aurait pu le penser dernièrement, El Juli a malheureusement démontré, et c'est déplorable, qu'il n'était pas un exemple à suivre pour les générations à venir. Je ne suis pas spécialiste en la matière, mais il semblerait bien qu'il se soit éloigné du terme de "vergüenza torera".
On nous avait pourtant dit qu'il serait l'homme de la situation.

Florent

mercredi 25 janvier 2012

Vichy

Sur les bilans des saisons taurines datant de plus de vingt ans, on retrouve presque chaque année le nom de Vichy parmi ceux des villes taurines de France. Vichy : peut-être un lieu-dit quelque part dans le Sud de la France ? Non, c'est bien Vichy dans l'Allier. Éloignée des lieux taurins communs, c'était la Plaza de Toros la plus septentrionale jusqu'en 1991.

A l'heure actuelle, il est plutôt difficile de retrouver des informations concernant l'histoire taurine de cette ville voire même des reseñas. Pour les amateurs d'amalgames au raisonnement simpliste, l'exception vichyssoise dans le panorama taurin confirmerait bien que la corrida soit une activité "hautement fascisante". Pourtant il n'en est rien, et de telles idées reçues doivent être combattues. Qui plus est, les raisons de l'arrivée de la tauromachie à Vichy sont toutes autres, et la tradition taurine y fut par ailleurs interrompue entre 1931 et 1949. De là, les amalgames n'ont pas lieu d'être. Rien à voir donc entre l'histoire taurine de Vichy et la période obscure de cette ville dans l'histoire de France. Parenthèse fermée.
Alors, il est tout de même curieux de relever que cette cité située hors zone méridionale, ait pendant longtemps continué à célébrer des courses de taureaux. Comment est-il possible que Vichy ait pu avoir une tradition taurine durant un siècle ?

Face à tant d'interrogations, l'excellent livre de Philippe Lavastre, "La tauromachie à Vichy – Histoire d'une adaptation" (édité par l'Union des Bibliophiles Taurins de France et paru en 2008) donne une pléthore d'informations et d'explications sur les fondements de la tradition taurine de cette ville. En outre, ce livre est accessible dans sa lecture aussi bien à l'aficionado qu'au profane.
On y découvre d'emblée que les Toros ont fait leur apparition à Vichy en 1892, à une époque où la tauromachie était en pleine expansion dans toute la France. A Vichy, ville thermale très renommée et visitée, les spectacles taurins constituaient une distraction supplémentaire pour les personnes y séjournant. Il était question à cette époque d'un tourisme de luxe, même si aux arènes se côtoyaient les classes aisées et les milieux populaires. Dans tous les cas, les courses de taureaux constituaient une attraction fortement suivie.

Dans la période allant de 1892 à 1931, la tauromachie a été interrompue à plusieurs reprises, certaines raisons semblent par ailleurs évidentes sans qu'il soit utile de les mentionner. Toutefois, lorsque les courses de taureaux étaient de mise dans cette intervalle, il était plus question de folklore et de désordre que de tauromachie sérieuse, comme le relate l'auteur. Aussi, plusieurs arrêtés municipaux ou préfectoraux sont venus interdire la mise à mort des cornus certaines années.

Après une interruption de deux décennies, la tauromachie reprit ses droits à Vichy. Pour autant, il y eut une bataille juridique au début des années 1950 entre la Société Protectrice des Animaux d'un côté, et de l'autre, les toreros et les organisateurs. La S.P.A fut déboutée de ses demandes, et s'en suivit pour Vichy l'époque sérieuse de son histoire taurine, dans les arènes montées sur l'hippodrome dit du "Concours Hippique" à partir de 1951. Dans les années 1950-1960, il y eut même des organisateurs espagnols qui vinrent confectionner les cartels, ce fut notamment le cas de Vicente Jordá. A cette époque, le tourisme était encore abondant en période estivale dans la ville, et derrière les remarquables entrées enregistrées aux arènes, on devine qu'il y avait là une activité plus que rentable.

A cause de sa position exotique sur la carte taurine, la plaza de Vichy a toujours été logiquement remplie par un nombreux public occasionnel et peu au fait de la corrida. Il y avait malgré tout un petit noyau dur d'aficionados locaux.
Dans le livre de Philippe Lavastre, on découvre qu'il y eut durant toutes ces années de corridas et de novilladas, une multitude de trophées récompensant les triomphateurs : l'Oreille d'Argent, la Cape d'Or, l'Épée d'Or des Commerçants... Parmi les éléments qui reviennent fréquemment dans cette histoire séculaire, on note que les picadors étaient les mal-aimés de Vichy. Face à la demande du grand public, il y eut plusieurs périodes avec uniquement des courses sans picadors, le premier tiers n'étant que peu apprécié. Cela se fit par ailleurs au grand dam de la minorité d'aficionados authentiques et assidus.

En 1974, les arènes dites de "L'Étoile des Garets" furent inaugurées, bien plus excentrées par rapport à celles de l'hippodrome. Cette nouvelle place allait symboliser l'extinction à petit feu de la corrida à Vichy. Les dernières années, le bétail provenait systématiquement de France, de chez Blohorn d'Andecy, François André, Gallon, Gilbert Mroz... Nombreux ont aussi été les novilleros français venant se produire sur les bords de l'Allier. A la fin des années 1980, Vichy n'était plus autant touristique qu'auparavant, les estivants ayant sans doute une préférence pour les littoraux à cette période. Parallèlement, la tradition taurine ne tenait que par un fil, et hormis les aficionados locaux, il n'y avait pas autant de spectateurs éventuels qu'à d'autres époques, cela mettant un frein au remplissage des arènes. La mort de la tradition taurine par désaffection semblait alors inéluctable.

Le Jeudi 15 août 1991, il y avait deux corridas de Miura en France, l'une à Bayonne et l'autre à Béziers, et une corrida de Diego Garrido à Dax. Quant aux novilladas il y en avait à Béziers (course matinale), Arles, Port-Barcarès, Roquefort-des-Landes.
Le 15 août symbolisant la date de la fête patronale de Vichy, il y avait ce jour-là une novillada avec picadors du fer de Tardieu pour Domingo Valderrama, Frédéric Leal et Nacho Matilla. Comme ce fut le cas tout au long de l'histoire taurine de Vichy, les novilleros défilèrent dans les rues de la ville avant la course. Ce 15 août 1991, c'était la dernière course à Vichy, aux arènes de l'Étoile des Garets.

Vingt ans après cette fermeture, le seul symbole physique restant de ces arènes est une forme circulaire. Par ailleurs, on peut l'apercevoir sur Google Earth (capture d'écran ci-jointe). A l'emplacement du ruedo ont été édifiés des terrains de basket-ball à ciel ouvert.

Florent

vendredi 20 janvier 2012

Novilladas ≠ Avenir

Dans la vie des médias taurins, il existe une focalisation et un intérêt certain pour des sujets brûlants, qui sont plus développés que d'autres. En ce moment, la préoccupation principale concerne les corridas pour vedettes, l'économie des corridas pour vedettes, voire même l'économie de la télévision des corridas pour vedettes. Côté toros, ces médias tentent de savoir si Garcigrande fournira cette année 21, 22 ou bien 25 lots de "toros", ou si un lot de Fuente Ymbral est égal à six toros de Fuente Ymbro. Ou Ymbraux, c'est selon. En revanche, la situation des novilladas ne semblerait pas préoccupante (Novilladas avec picadors bien entendu).

Cette catégorie que l'on pourrait simplement qualifier d'intermédiaire, située entre la non piquée et la corrida, n'est pourtant pas quelque chose de mineur. En France, les novilladas piquées ne sont pas à l'heure actuelle une priorité pour les organisateurs en règle générale. Leur nombre avait explosé à la fin des années 1980 pour atteindre le nombre colossal de 70 novilladas en une seule saison (1990). Depuis, pas mal d'arènes qui célébraient ce type de courses ont baissé pavillon. Pêle-mêle et sans que la liste soit complète, je pourrais citer Argelès-sur-Mer, Cazaubon, Fourques, Gimont, Lit-et-Mixe, Pérols, Vichy et bien d'autres encore. Par rapport au nombre de 35 novilladas en France en 2011, les chiffres pourraient encore baisser cette année.
Collioure risque de tourner le dos à sa longue tradition taurine, puisqu'il n'y a actuellement aucun prestataire, et qu'un projet d'urbanisation serait susceptible sous peu de remplacer les arènes. Quant à Istres, l'abandon de la novillada provient d'une autre raison, car les organisateurs ont décidé de ne donner que des corridas cette année. Entre les arènes qui sont passées de la novillada à la corrida, et d'autres qui ont délaissé toute activité taurine, il y a un impact certain sur les novilladas avec picadors.

Ce n'est pas un hasard si ce sont les arènes de Parentis-en-Born qui illustrent cet article. A cet endroit, le nombre de novilladas a même été augmenté l'année dernière, et de quelle manière ! Avec de très intéressants lots de novillos de Murteira Grave, Francisco Madrazo et Valdellán. Aussi, Parentis est une arène qui fonctionne aussi bien par ce qu'elle propose en piste que par l'attrait que cela occasionne, les entrées réalisées sont par ailleurs plus que convenables. Parentis est ainsi parvenue à fidéliser un public d'aficionados. C'est donc cette plaza qui figure à la première marche quant aux novilladas en France, aussi bien au niveau de la quantité que du contenu des courses qui s'y déroulent.

Pour évoquer la question des novilladas sur notre sol, une analyse schématique pourrait comporter plusieurs parties. On m'excusera d'ailleurs pour les intitulés de ces catégories virtuelles qui n'ont pas vraiment été recherchés.

FERIAS DE NOVILLADAS
Hormis Parentis, il n'y a qu'une seule autre feria de novilladas en France, à Hagetmau. Cette arène a l'habitude de donner deux novilladas lors de ses fêtes au début du mois d'août. Réputée dans les années 80-90, cette feria a perdu de son exemplarité ces dernières années, si bien que le ton a baissé. Il en reste cependant qu'Hagetmau, en compagnie de Parentis, sont les deux seules arènes de France à posséder une feria de novilladas actuellement.

HAUT DE TABLEAU
Dans cette liste, on retrouve Céret qui a célébré deux novilladas lors des deux derniers "Céret de Toros", avec du bétail sérieux, conformément à la tradition taurine locale.
Roquefort-des-Landes apparaît également dans cette catégorie, puisque le choix et la présentation des novillos ne sont pas laissés au hasard, Coquilla de Sánchez-Arjona en 2010 et Fidel San Román en 2011.
Orthez, qui donne une novillada matinale depuis 2009 avec des élevages quasiment inédits ailleurs.

NOVILLADAS BI-ANNUELLES
Célèbrent deux novilladas à des dates différentes :
Garlin, qui pour cette année est allée chercher des lots de novillos de Valdefresno et Hoyo de la Gitana.
Saint-Sever, à géométrie très variable...

NOVILLADA ANNUELLE
C'est le cas de Captieux, Lunel, Millas, Mugron, Rieumes, Riscle, Saint-Perdon (qui garde le cap aux arènes de Mont-de-Marsan trois ans après l'effroyable incendie de ses arènes), Samadet, Soustons, Tarascon, Vauvert. Cette catégorie est la plus variée, on y retrouve un peu de tout, et l'on constate que certaines des arènes citées ne prennent pas le risque de sortir des sentiers battus. On remarque cependant que Millas pourrait monter en grade, puisque ce village des P-O est revenu aux fondamentaux l'an passé en optant pour un lot de Moreno de Silva.

AUTRES
Arènes qui ne proposent pas exclusivement des novilladas, car au moins une corrida est organisée dans la saison.
Aire-sur-l'Adour, aléatoire au moment de définir sa novillada.
Carcassonne, qui après avoir hébergé pendant des années une feria de novilladas, a adopté une feria ordinaire dans tous les sens du terme à partir de 2010.

GRANDES ARENES
Ou plutôt la catégorie auto-proclamée du "G7", avec les sept plus grandes arènes de France par la taille.
On peut tout d'abord citer le cas particulier de Vic-Fezensac, dont la novillada est moribonde depuis maintenant deux ans. En 2012, Vic proposera une novillada hybride et peu enthousiasmante avec deux novillos et deux erales, plutôt qu'une novillada complète.
Après, on retrouve Arles, Bayonne, Béziers, Dax, Mont-de-Marsan et Nîmes.
La plupart de ces arènes gagneraient certainement en mettant des novilladas sérieuses, puisque les formules conformistes ne semblent pas fonctionner, aussi bien au niveau du résultat que des entrées réalisées. Pour illustrer cela, on peut penser au souhait des aficionados du "Collectif Madeleine" à la fin de l'année 2011, demandant pour Mont-de-Marsan le retour à une vraie novillada, et non la prolongation d'une course matinale avec quatre novillos issus d'élevages commerciaux. On ne peut que saluer cette initiative, car en plus d'être banales, les novilladas matinales de ferias telles qu'elles sont actuellement n'attirent pas les foules. Le modèle proposé par Dax en 2009 est à la fois intéressant et à renouveler, puisque les organisateurs s'étaient orientés cette année-là vers une novillada sérieuse (Adolfo Martín).

Ainsi, l'époque des novilleros comme Jesulín de Ubrique, Finito de Córdoba, Chamaco, Marcos Sánchez-Mejías est terminée depuis bien longtemps, presque vingt ans. En cette période-là, ces novilleros parvenaient à remplir de nombreuses arènes, en affrontant du bétail plus que commode tendance monopiquée. C'est d'ailleurs de là que provient la triviale appellation "novilladas de luxe". Mais maintenant, aucun novillero ne peut prétendre remplir une arène sur son seul nom. Désormais, là où les novilladas connaissent un succès en France, c'est parce que le bétail a été choisi avec sérieux. Parentis en est le plus bel exemple, mais on pourrait également penser à Collioure, qui a attiré plus de monde qu'à l'accoutumée l'an passé avec un lot de Christophe Yonnet, ou encore Captieux, même si c'est une petite arène, qui fit le "no hay billetes" après avoir parié sur un lot d'Urcola.
C'est donc par le choix ganadero que les novilladas en France connaissent une réussite. Car quel que soit le type de novilladas (sérieuses ou commerciales), le "grand public" les déserte totalement, et ce sont plutôt les aficionados qui se rendent à ces courses-là. Aujourd'hui, mettre en novillada le même bétail que celui des figuras, on constate que cela ne marche pas.

Aussi, les novilladas sont avant tout un vivier, et c'est une catégorie où les jeunes n'ont en théorie aucun plan de carrière et ont tout à prouver. Il serait inquiétant de voir à l'avenir des figuras qui étant novilleros, ne se seraient jamais opposées à des novillos de respect. C'est peut-être même déjà le cas, et c'est pour cette raison que certaines figuras n'ont aucune capacité de lidiador. Par dessus tout, il semblerait bien que la période des "novilladas de luxe" ait fait son temps.

Florent

mardi 17 janvier 2012

Souvenirs froissés (V)

CURÉ DE VALVERDE

Don Cesáreo Sánchez Martín était absent. Aussi loin que je puisse remonter dans le temps, je ne me souviens pas d'un ciel aussi bleu que celui qui surplombait la route entre Nîmes et Alès en ce 24 Mai 1998. Je n'avais pas huit ans, mon père était au volant, et nous étions en chemin pour aller voir combattre les toros du Curé de Valverde. Avec la naïveté bien compréhensible de l'âge, je voyais en ce nom si curieux une illustration qui pourrait être un champ avec des taureaux de combat, en plein milieu une église, et un "Curé" pour veiller sur tout cela. Dans l'imaginaire d'un gamin.

Le Curé de Valverde, c'était Don Cesáreo Sánchez Martín, disparu en l'an 1994, et qui était à la base de la notoriété de cet élevage. En terres cévenoles, ses "petits" allaient fouler le sable... Ses petits, ou plutôt des toros massifs et sérieusement armés. Tous étaient des adversaires de respect. Je me souviens cependant que l'un d'entre eux, l'ultime, fut protesté à cause de ses armures. Sur eux flottait une devise verte et bleue, et ils allèrent tous en moyenne trois à quatre fois défier les chevaux lors des premiers tiers. Des toros et pas n'importe lesquels, des "Curés" de Valverde ! Pour les affronter, il y avait le courageux Stéphane Fernández Meca, ainsi que Ruiz Manuel, qui reçut une rouste terrible face à son premier opposant. Mais à huit ans, on n'a peut-être pas conscience des conséquences que pourrait avoir un tel accrochage. Ruiz Manuel avait pourtant l'air de s'être relevé sans mal. Et puis El Fundi, déjà emblématique – j'aimerais même dire seigneurial – et quittant les arènes sur une paire d'épaules.

Les dernières fois où les pensionnaires de la devise verte et bleue ont été combattus, on pouvait lire sur les comptes-rendus qu'ils étaient des "Valverde". Ce qui est vrai. Pour ma part, j'ai toujours préféré qu'on les appelle les toros du Curé de Valverde, cela fait tellement plus romancé et imagé. Sur la route du retour, le ciel devenu à peine plus obscur était toujours aussi bleu. Si c'était à refaire, je pense que je serais partant au moins vingt-cinq mille fois.

Florent

jeudi 12 janvier 2012

Monsieur Robleño

Madrid 1994. Sous un soleil brûlant coïncidant avec les festivités de San Isidro, une arène portative est installée dans l'enceinte de la prison de Carabanchel. Une novillada non piquée offerte aux détenus y est célébrée. A cette occasion, des élèves de l'école taurine de Madrid sont là, dont le jeune Fernando Robleño, qui s'habille de lumières pour la première fois, avec un costume couleur vert pistache et or soutaché de noir. En ironisant sur cette situation, les âmes bienveillantes et éclairées du mundillo pourraient dire qu'il s'agissait là du début de la pénitence. Car d'année en année, le gagne-pain annuel de Fernando Robleño a commencé à s'appeler Hernández Pla, Adolfo Martín ou encore Palha... Tant d'élevages dont les vedettes refusent d'entendre parler.

Intégré dans la mal-nommée catégorie des "seconds couteaux", Robleño a quand même eu des jours importants dans sa carrière, notamment à Las Ventas. Cependant, il n'y eut aucune "promotion" à l'égard de ses prestations valeureuses qui étaient de véritables succès. Aujourd'hui, Robleño donne l'image d'un matador qui ne vieillit pas, aussi bien physiquement qu'au travers de ce qu'il démontre dans les arènes. La fraîcheur du jeune matador, il aurait pu la perdre il y a bien des années. C'est pourtant bien différent dans son cas, puisqu'on a l'impression qu'il a gagné en sérénité et s'est affiné au fil des saisons. Il est désormais un lidiador aguerri.

Fernando Robleño aura donc passé toute sa carrière à affronter les toros de respect massivement rejetés par les figuras. A l'heure où ces dernières jugent plus important de penser aux droits audiovisuels plutôt qu'aux toros à combattre, Fernando Robleño jette lui un énorme pavé dans la mare. Il est en effet annoncé à Céret en juillet prochain seul face à six toros de José Escolar Gil. Un sacré geste ! Au moment où s'achèvera la feria de Pamplona, où les vedettes auront fait leur "geste maximum" en prenant soit deux Cuvillos, soit deux Jandillas, Robleño va lui se livrer à quelque chose de complètement différent. Six Escolar à Céret ! On ne fera aucun pronostic, mais l'on peut d'ores et déjà saluer l'afición de ce matador, son honneur et son humilité. Ce geste sera certainement au coeur de la saison. Six Escolar Gil pour Fernando Robleño, chez lui, dans son jardin de Céret.

Florent

(Image de François Bruschet : Fernando Robleño face à un toro de José Escolar Gil. Céret de Toros 2010)

mercredi 11 janvier 2012

Miurada 83

Dans un emballage poussiéreux, voilà un disque avec une curieuse inscription : Miurada 83.
Certainement un film, une fiction. Je ne suis pourtant pas habitué à donner dans la critique cinématographique. La lumière est éteinte, l'obscurité règne. Voyons voir ce que cela donne.

Tiens, voilà qu'un plan fixe apparaît. Ce sont les arènes de Béziers, le ciel est bleu et le soleil rayonne, tout comme une brise marine semble secouer les drapeaux. Un grand A est dessiné au centre de la piste. Voilà, Miurada 83, certainement un péplum ou une chose de cet accabit. Une seule caméra pour filmer cette mise en scène. Dans les tribunes tout autour, il doit y avoir onze ou douze mille figurants. Je scrute l'horizon face à moi. Et je te vois, tu es avec tes amis, et vous provenez d'une région moins méridionale. Je t'imagine. Ce sont les vacances, et vous êtes "descendus" sur les bords de la Méditérranée. Tu es de l'autre côté, en face. Vous êtes des jeunes, en vacances, mais il y a deux ou trois choses qui chagrinent ta conscience. Ca y est je sais, la fille juste à côté de toi, comme par hasard. Cela fait deux ans que tu la côtoies à la fac et que tu rêves d'un rapprochement. Cependant, tu n'as jamais osé avancer la jambe et tu ne t'es jamais croisé. Timide que tu es, tu rêves de cette étreinte depuis un paquet de temps. Cette fois tu t'es décidé et tu as pris ton courage à deux mains, ce sera pour ce soir, et tu te vois déjà en train de la bécoter. Mais pour l'instant, tu es assis sur le béton des arènes, car un de tes copains a vu sur une affiche qu'il y avait une "Corrida le 15 août à Béziers". Pour faire clean, tu as lâché ton paquet de cigarettes cet après-midi.
Toi et tes amis avez aujourd'hui mis chacun cent balles sur la table pour cette occupation temporaire. Pour toi amigo, la corrida se résume aux défilés de "mecs" en tutu qui sont censés faire de la figuration et donner dans la comédie face à des bestioles pourvues de deux cornes. Cet après-midi, tu vas devoir lâcher le morceau, et délaisser quelque peu ta future dulcinée pourtant à tes côtés. Il y a énormément de monde autour, mais tu seras malgré tout un homme seul.

Ca y est, voilà que le péplum commence. C'est un prélude précédant probablement plusieurs actes. Au son de Carmen et du "Toréador La La La...", trois hommes en tête du cortège défilent, certainement des comédiens. Les trois sont habillés d'un identique costume rouge et or. Ils doivent s'appeler Nimeño, Richard Milian et Víctor Mendes. Deux français et un portugais.
Ici, la majorité n'est pas silencieuse, elle est bruyante, elle gueule, elle applaudit, elle ovationne, mais elle chahute aussi et elle siffle.

Acte I. Ca y est, un fauvre rentre. Des "olés" touristiques accompagnent les premières passes de cape, comme si tout allait être une partie de plaisir, sans accrocs. La bête est étrange, elle est sauvage et elle fuit. Elle donne également des avertissements. Pourtant, lorsque Nimeño saisit l'étoffe rouge, elle se laisse manoeuvrer un minimum. Les gens sont vraiment bruyants. Puis la bête se met sur la défensive. A l'instant final, Nimeño place une épée entière et engagée. Il est cependant touché à la jambe droite, boitille et doit aller faire un tour à l'infirmerie. Il est dans l'impossibilité de promener le trophée qui vient de lui être accordé. Un début étrange, mais l'on présage qu'il n'y aura pas de continuité et que les choses n'iront pas crescendo.

Acte II. La bestiole est haute et elle galope de manière impressionnante. Voilà Richard Milian, un jeune français, pour se mettre devant. Comme dans l'acte précédent, les trois jeunes hommes, Christian, Richard et Víctor, partagent les bâtonnets de couleur blanche, avec sourires et allégresse. Sur cette manche, Víctor est le plus en vue, dans le berceau. Et puis, le fauve semble difficile à aborder, il a la tête haute. Le jeune Milian est même effleuré en début de parcours, et on se dit qu'il va prendre ses précautions. La scène avance de manière incertaine. A peine quelques instants plus tard, il est soulevé de manière effroyable à la jambe gauche. J'ignore s'il y avait là des effets spéciaux. Car comment ce jeune homme, si salement secoué, parvient-il à garder le sourire et une relative sérénité ? Ensuite, il va même jusqu'à finir l'acte en donnant des passes par le haut ! Y'avait-il là l'effroi du pile ou face ?

Acte III. Comme des vagues successives, en voilà un autre. Il est haut, long, et vif à son entrée. C'est au tour du portugais, qui frôle dès les premiers instants la correctionnelle. A ses ordres, l'homme à cheval est ovationné et salue après avoir affronté le fauve. Et là, voilà qu'arrive la même scène du partage. Dans l'ordre cette fois, ce sera Richard, puis Christian, puis enfin Víctor, question de politesse. Les deux français viennent de planter les bâtonnets. C'est donc au tour de Víctor, prêt à s'élancer. On se dit que tout ira bien. Au moment de la rencontre, c'est un "AAHHHH" surnaturel qui surgit des tribunes. Víctor a été pris au poitrail pour être soulevé haut dans les airs. Une impression de grande frayeur parcourt l'atmosphère.
C'est dingue, là encore, l'homme revient. La bête est mobile et dure. Danger omniprésent. Encore un pile ou face ? Dans son habit ensablé et abîmé, Víctor semble avoir oublié la toute récente scène. On dirait qu'il a un courage énorme. Le pile ou face est engagé et sincère, mais il ne dure pas très longtemps. Au dernier instant, Víctor loge une épée entière dans le corps du fauve. A peine le temps de pousser un "ouf" de soulagement, Víctor est pris une nouvelle fois, sérieusement, et trimballé sur plusieurs mètres. Une fois de plus, il revient pour en finir ! Puis c'est l'air meurtri qu'il fait le tour de la piste avec la récompense en main.

Ici il n'y a pas d'entracte, la fiction est haletante, sans aucune certitude.

Acte IV. La bête est encore plus imposante que les trois autres qui viennent de fouler le sable. Imposante, terrifiante, et haute comme une montagne. Ce n'est pas le bon cheval qui est attaqué pour la première rencontre. Dans la poussée, on ressent une grande sauvagerie et beaucoup de puissance. Quelques instants plus tard, la bête désarçonne le cavalier positionné à l'autre bout de l'arène. Cette fois, les bâtonnets ne sont plus partagés. Christian s'en charge tout seul, et ce n'est pas une affaire simple. Par la suite, il se met à genoux pour commencer avec le tissu rouge ! Il est téméraire, et la chose face à lui n'est vraiment pas évidente, elle sème l'angoisse. Enfin, comme lors de l'acte I, Christian, dit "Nimeño", place une épée entière, et voilà que la bête part au galop à l'autre bout de l'arène ! Elle tombera quelques instants plus tard. Aussi, elle fera même le tour de l'arène une fois "endormie". Et l'une des mules la traînant s'écroulera d'un coup ! Pour Christian, la récompense est double.

Acte V. C'est sans fin, les actes s'enchaînent et dégagent une impression puissante. La brise marine est toujours là. Voilà que sort une autre bête haute, et incertaine au moment de rencontrer le cheval. Richard Milian a l'habit rafistolé. Toujours le sourire. Une première fois, au moment des bâtonnets, la bête l'accroche à la cuisse, sans pour autant le faire voltiger. Repartant à l'attaque avec l'étoffe rouge, Richard est repris une autre fois, sans dommages apparents. Tout autour, les gens ont des réactions bizarres et très diverses. Néanmoins, les sifflets sont nombreux, il y a des protestations et de l'incompréhension. Peut-être voudraient-ils que Richard ne s'expose pas autant ? Pas de soulagement. Une fois de plus, le jeune français est soulevé, et cette fois, l'accrochage est terrible ! L'habit est désormais en lambeaux. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l'homme revient encore, encore et encore. Dans l'insouciance, Richard place son épée comme il peut. Et puis, il est transporté dans les coulisses...

Acte VI. Il serait peut-être temps que tout s'arrête. Face au cheval, le fauve de l'acte VI a la tête très haute. Le cavalier ne se fait pas prier pour mettre des grosses rations. C'est la pagaille, le chaos. En rupture avec les scènes précédentes, ce n'est pas un homme en rouge et or qui pose les bâtonnets. Cette fois, Víctor laisse le soin de le faire à ses subalternes. Mais ces derniers n'y parviennent pas et la foule s'impatiente. Peut-être que tout le monde veut que ça s'arrête. Bronca monumentale.
La bête a l'air mobile, sauvage, et parfois, elle fuit elle aussi. Pile ou face ? Une fois de plus. Víctor est toujours aussi courageux. Assise, la foule lui crie "matalo" et le supplie d'abréger. Pourtant il continue. Enfin, le fauve tombe. Ca a l'air d'être la fin.

En épilogue, alors que Richard est toujours en coulisses, Christian, Víctor, et un homme vêtu en costume de champ donnent un dernier tour de piste. Et puis, l'histoire prend fin.

Ca en jette. On aurait dit un film d'épouvante. Un tournage avec une seule caméra, en une seule prise, le 15 août 1983. C'était titanesque... et en plus, c'était bien réel ! Tout cela s'est vraiment passé, ce jour-là à Béziers. Des décennies plus tard, les images sont fortes. Je n'imagine même pas ce qu'il pouvait en être le jour-même, durant ces deux heures et trente minutes, aux arènes de Béziers. Indescriptible. Il y avait des toros. Des toros de Miura, totalement éloignés de la civilisation, avec de la puissance, de la mobilité, de la sauvagerie, et aussi de la mansedumbre, sans jamais fléchir. Les six toros sont morts pour de vrai. Pour en arriver à ce résultat, les hommes devant ont tout simplement joué leur existence, à pile ou face.

Cet après-midi là était bien réel. Quant à toi que j'ai imaginé siégeant sur le béton des arènes de Béziers, tu étais peut-être également "bien réel". Elle, tu l'as probablement oubliée, et j'ignore d'ailleurs si tu es parvenu à tes fins. Une vingtaine d'années plus tard, lors des vacances d'été, tu as fait un détour par Béziers. Tu étais avec ta femme, certainement une autre, et avec tes enfants. En tournant sur une avenue, tu es tombé sur les arènes. Ton sang s'est glacé. C'était il y a des années, et ce n'était pas une fiction, ni une comédie dramatique. Plutôt une tragédie pragmatique. D'un coup, tous ces souvenirs te sont revenus en pleine figure. C'était vrai.

Florent

dimanche 8 janvier 2012

Tulios



Au campo, novillos de Isaías y Tulio Vázquez. Printemps 2011. Images de Nadine Capbern.

samedi 7 janvier 2012

Crève-coeur

Au conditionnel. Il y aurait de grandes chances pour que d'ici trois mois, un lot de novillos de Valdefresno foule le sable de la petite arène de Garlin. Cela pourrait être tout à fait banal. Pourtant, quand l'on regarde comment se profile la saison, cela risquerait d'être l'une des seules sorties de l'encaste Atanasio cette année en France.

A part cette potentielle course de Valdefresno (Atanasio-Lisardo Sánchez), hormis les Dolores Aguirre (Atanasio-Conde de la Corte), quels fers de cette encaste pourraient bien être à l'affiche des arènes françaises ? Peut-être les toros français du Scamandre (d'origine Valdefresno), ou encore les Puerto de San Lorenzo (ganadería à l'origine de celle de Valdefresno), mais cela semble moins probable.

Tout est allé très vite pour que l'on assiste à la dégringolade de l'encaste en question. Cependant, que ce soit Puerto de San Lorenzo ou Valdefresno, les figuras en ont souvent affronté ces derniers temps, et il ne fut pas rare de voir annoncés ces deux fers comme étant "commerciaux". Désormais en marge, ils semblent avoir été abandonnés par les vedettes. Probablement trop aléatoires et ne donnant pas assez de certitudes. Un coup très faibles à la limite de l'invalidité (ces deux élevages rencontrant des récurrents problèmes de forces), ou alors décastés, ou alors vraiment encastés et posant des difficultés "évitables" d'après les figuras.

Il y a environ quatre saisons, les sinistres fundas florissaient chez Valdefresno, et les toros montraient en même temps un moral à la baisse dans les arènes. J'ignore s'il y avait là un lien de cause à effet. Il n'empêche que récemment encore, on a pu voir des produits forts intéressants de chez Valdefresno. Car l'Atanasio a parfois un côté si plaisant, que ce soit le manso con casta se révélant au cours du combat, ou alors le brave pour de vrai.

Le brave pour de vrai, dans mes souvenirs, c'était Bilanero en 2007 à Bayonne. Sérieux, cornalón, avec du trapío et sans kilos superflus, il eut la malchance de rencontrer Javier Conde ce jour-là. Une rencontre improbable. Bilanero, un toro brave et encasté, donnant à deux reprises une belle émotion lors du tiers de piques. Il me semble bien qu'il poussa la cavalerie sur une vingtaine de mètres environ lors de la première rencontre. Un toro brave et encasté, qui aurait vraiment mérité la vuelta al ruedo. En face, Javier Conde aurait dû par décence mettre un terme à sa carrière à l'issue de cette course, après avoir livré une prestation indigne du grade de matador de toros. Il pleuvait, et Bilanero fut vraiment un grand toro.

En avril à Garlin, il y aura donc probablement ces novillos de Valdefresno. L'une des seules occasions de voir l'encaste Atanasio cette année. Je ne suis pas sûr qu'en Espagne, la situation soit davantage réjouissante. Le Campo Charro est quasiment en ruines, et c'est inquiétant.

Ne me demandez pas pourquoi, mais hier j'ai pensé à l'élevage d'Andoni Rekagorri...

Florent

(Image : Un Valdefresno de Bayonne 2007)

jeudi 5 janvier 2012

Les Phares du passé (I)

Tout juste évoqués, il en est de certains noms qui vous parlent plus que d'autres, et pour lesquels une lumière s'allume en vous. Des noms de Toros, de ganaderías ! Aujourd'hui en France, il existe toujours des arènes où le Toro est l'élément essentiel, et il y a encore des aficionados pour lesquels c'est également une priorité. Si cette tradition du "toro-toro" est encore-là, c'est que certains élevages au fil du temps ont permis la sauvegarde de ce que certains appellent les corridas toristas, d'autres les corridas "dures", et encore d'autres les Corridas de Toros (avec un grand C et un grand T). Les appellations sont multiples, mais c'est la troisième de celles qui viennent d'être citées qui paraît être la plus appropriée.
Alors il en est ainsi, certains noms sont forcément évocateurs de caste, de présence, de combativité, et plus généralement du terme de "toros de combat". Pour un bon nombre de ces élevages phares de l'afición a los toros, le déclin est passé par là. On ne les voit plus annoncés sur les affiches ni même sortir en piste, mais leur prestige et leur réputation d'antan sont encore dans les esprits...

Au coeur de la basse saison, voilà que je vais commencer cette série par les Pedrajas de Isaías y Tulio Vázquez. Un fer représentant un grand A couronné d'une croix. Isaías y Tulio Vázquez : triple A ! Les toros de cette devise ont forgé leur notoriété dans la seconde moitié du XXème siècle de par leurs belles charpentes, musclées mais sans excès de poids, et leurs armures fines et acérées. En piste, la réputation des Tulios évoque une grande solidité, de la caste, de l'émotion, avec une forte présence lors du premier tiers, puis des fins de combats plutôt âpres et difficiles pour les matadors chargés de les affronter.

Il n'est pas question ici de donner une généalogie ou un historique complets des Isaías y Tulio Vázquez, mais plutôt de montrer ce que cet élevage a bien pu symboliser pour l'afición française. Dans les années 1950, les Tulios sont venus à plusieurs reprises à Roquefort-des-Landes. Par ailleurs, vous pouvez apercevoir en illustration l'affiche de leur venue lors de la novillada des Fêtes de 1956. Lors de cette course où firent le paseo Mariano Carriles, Antonio Vera et Antonio Alberto, les six exemplaires allèrent trente fois à la pique avec bravoure, comme en attestent les reseñas de l'époque. Deux ans plus tard, le 15 août 1958, toujours dans les mêmes arènes en bois de Roquefort, les six novillos de Tulio furent "encastés, recevant un total de 42 piques pour cinq chutes de la cavalerie, le troisième novillo étant honoré d'un tour de piste posthume". Ce jour-là, Miguel Mateo "Miguelín" qui allait devenir célèbre était au cartel.
Parmi d'autres sorties marquantes en France, il y eut les années successives de la "Corrida des Aficionados", à la fin du mois de Juin et hors feria, à Nîmes. A plusieurs reprises, les toros de Isaías y Tulio Vázquez ont animé ce rendez-vous avec bravoure et caste offensive. Il serait également possible de s'étendre sur le palmarès de cet élevage, en Espagne comme en France, des années 1960 jusqu'à la fin des années 1980. A Madrid ou ailleurs, les distinctions ont été nombreuses.

Dans une période plus récente, l'élevage a atteint un point culminant en France lors de la saison 1990, avec deux belles sorties. Tout d'abord, les Tulio étaient à l'affiche de Vic-Fezensac le 3 Juin pour une corrida avec José Nelo "Morenito de Maracay", Tomás Campuzano et Richard Milian. Curiosité, le paseo fut retardé de plus d'une demie-heure à cause d'une alerte à la bombe... sûrement un présage. Dans la revue Tendido, c'est ainsi que sont évoqués les Tulios de Vic : "Six toros de Isaías y Tulio Vázquez, très bien présentés et armés, braves au cheval (sauf le second mansote) en 24 rencontres dont au moins 18 sérieux puyazos". Il était là question de toros braves au sens premier du terme, une bravoure sèche et sauvage. Le mayoral salua une fois la corrida terminée, et l'ANDA (Association Nationale des Aficionados) honora ce lot de toros par le biais de son prix de fin de saison.
L'autre sortie française des Isaías y Tulio Vázquez cette année-là était une novillada. A Collioure, ce furent des novillos probablement plus abordables au troisième tiers que leurs aînés combattus à Vic-Fezensac, mais démontrant tout de même "caste et bravoure". Le mayoral fit une vuelta finale avec les trois novilleros Luis de Pauloba, Julián Zamora et Pepín Liria.

L'année suivante, en 1991, les Tulios firent un retour... contrasté à Vic-Fezensac, "D'une belle présentation, peu en vue à la pique, difficiles à divers degrés, et manquant de bravoure et de caste". Des difficultés, les toros à la devise bleue, jaune et blanche en donnèrent également deux ans plus tard à Céret, au mois de Juillet 1993. C'était une corrida cinqueña, très sérieuse de présentation, mais sans excès de poids. Sous un temps pluvieux et sur une piste difficilement praticable, les Tulios se sont avérés violents, avisés et dangereux. Face à eux, le jeune El Fundi, courageux, fut le seul à tirer son épingle du jeu, tandis que "Manili" et Pedro Castillo entendirent des sifflets.
En 1998, toujours à Céret, seuls quatre toros furent finalement combattus, car deux pensionnaires du Marqués de Albaserrada vinrent compléter la corrida. Les Tulio étaient sérieux et légers (sur les quatre, deux d'entre eux étaient annoncés à 460 kilos, et un à 490 kilos), mais difficiles et de peu de caste.

Enfin, le fer de Isaías y Tulio Vázquez a été vu deux autres fois en France. Les deux fois en novilladas dans les Landes. En 2002 à Hagetmau, Régis Merchan écrivait ceci à propos de la course dans la revue Barrera Sol "Six jolis novillos des héritiers de Don Isaías y Tulio Vázquez sont sortis des chiqueros hagetmautiens. Petits certes, fins aussi, mais diablement pointus ! Une véritable novillada de luxe pour novilleros avertis. 15 rencontres avec la cavalerie n'entamèrent pas leur moral et à ce jeu, les deuxième et sixième se montrèrent les meilleurs, tout comme ils furent également les meilleurs à la muleta. Mais voilà ! Face à eux, trois novilleros inexpérimentés et visiblement pas au niveau de la situation du jour".
Deux ans plus tard à Parentis-en-Born, les novillos de Tulio furent bien plus durs. "De présentation superbe, musculeux et bien armés [...] les novillos de Tulio Vázquez ont laissé, hélas, les aficionados sur leur faim et les novilleros sur leur réserve" selon André-Marc Dubos dans Tendido. C'était la dernière sortie en France de l'élevage, avec des novillos solides et durs, mais sans caste offensive.

Il y a peu de temps, je demandais à Laurent Larrieu, habitué du campo, ce qu'il en était chez Isaías y Tulio Vázquez. A cette question, il me répondit qu'il ne restait "pas grand-chose" dans cet élevage, si ce n'est une petite camada de novillos (une dizaine). En outre, Laurent me confiait également avoir assisté à une corrida avec ces Pedrajas en 2006 à Tolosa (Pays Basque espagnol), avec des toros "toujours magnifiques de présentation, solides, difficiles... mais malheureusement décastés". Il s'agit de la dernière corrida intégrale fournie jusqu'à maintenant par l'élevage.
Lorsque l'on se penche sur l'historique des Tulios, on remarque que le type, la présentation et les forces ne se sont pas évaporés au fil des années. Ce qui s'est en allé, ce serait plutôt l'âme, c'est-à-dire la caste.
Cette année, cela va faire huit ans que les Isaías y Tulio Vázquez ne sont pas venus en France. Il est difficilement envisageable de les voir revenir directement pour une corrida de toros complète. Par contre, qui sait, peut-être un jour reviendront-ils pour une novillada expérimentale avec quatre exemplaires. Mais ce ne sont-là que des spéculations. Aussi, il se pourrait que l'on voit dans quelques années des traces de "Tulio" par le biais des Marqués de Albaserrada dont s'occupe actuellement le français Fabrice Torrito.

Florent

(Images : L'affiche de la novillada des Fêtes de Roquefort-des-Landes 1956 // Le cartel de la corrida du Dimanche 12 Juillet 1998 (jour de finale du Mondial...) à Céret, dernière sortie française des bêtes de Tulio à l'âge adulte. César Pérez remplaçait ce jour-là Antonio Ferrera initialement annoncé)

Ci-joint, l'historique des Isaías y Tulio Vázquez en France depuis vingt-cinq ans.

CORRIDAS
Aire-sur-l'Adour. 18/06/1989. 6 Toros de "Tulio" pour Francisco Ruiz Miguel, Tomás Campuzano et Richard Milian.
Palavas. 06/08/1989. 6 Toros de "Tulio" pour Richard Milian, "Carmelo" et Rafael Perea "El Boni".
Vic-Fezensac. 03/06/1990. 6 Toros de "Tulio" pour "Morenito de Maracay", Tomás Campuzano et Richard Milian.
Vic-Fezensac. 19/05/1991. 6 Toros de "Tulio" pour "Morenito de Maracay", Pedro Castillo et "El Fundi".
Céret. 10/07/1993. 6 Toros de "Tulio" pour "Manili", Pedro Castilllo et "El Fundi".
Mauguio. 12/06/1994. 6 Toros de "Tulio" pour José Antonio Carretero, Antonio Mondéjar et Stéphane Fernández Meca.
Céret. 12/07/1998. 4 Toros de "Tulio" et 2 de Albaserrada (1° et 5°) pour Luis Francisco Esplá, "El Fundi" et César Pérez.

NOVILLADAS
Saint-Sever. 21/06/1986. 6 Novillos de "Tulio" pour Juan Carlos Vera, Rui Bento Vasques et Stéphane Fernández Meca.
Collioure. 16/08/1990. 6 Novillos de "Tulio" pour Luis de Pauloba, Julián Zamora et Pepín Liria.
Hagetmau. 05/08/2002. 6 Novillos de "Tulio" pour Jesulí de Torrecera, Luis Rubias et Jonathan Veyrunes.
Parentis-en-Born. 07/08/2004. 6 Novillos de "Tulio" pour Jorge Arellano, "El Güejareño" et "El Cartujano".

TOROS ISOLÉS.
Vic-Fezensac. 20/05/1991. Un toro de "Tulio" (sobrero) pour "Manili" lors d'une corrida de Palha.

mardi 3 janvier 2012

Baignade dangereuse

La marée monte dangereusement et les eaux deviennent troubles. Les courants se renforcent et le ciel sera incertain. Drapeau orange synonyme de baignade déconseillée. Le débat lui aussi semble se déplacer. Il n'y a encore pas si longtemps que cela, au moment de l'estocade, on évoquait si le terrain était propice ou non, si le matador était dans l'axe ou désaxé, s'il allait s'engager ou minimiser les risques. On regardait si la sortie était naturelle ou bien contraire, s'il allait être question d'un volapié, d'un recibir, ou d'une estocade al encuentro. Pour l'impact, on parlait de tant de notions différentes, dans la "croix" à l'endroit idéal, ou alors légèrement de côté, ou desprendida (c'est déjà moins bien), ou contraire, ou perpendiculaire. Ou si le coup de d'épée constituerait un bajonazo, ou un golletazo, ou une estocade atravesada etc... J'ai bien peur que l'on ne soucie plus guère de ce genre de choses.

Tout cela ne rêvet aux yeux du grand public que bien peu d'importance à l'heure actuelle. L'estocade n'est pas un sujet qui passionne les foules, et les médias spécialisés n'en parlent pratiquement pas. Désormais, il n'y aurait plus que trois choses distinctes : les toros qui sont estoqués (et qu'importe la manière), les toros graciés, et les toros qui ne meurent pas dans l'arène car la loi du lieu l'interdit.
A l'avenir, on pourrait même penser que dans une arène de première catégorie, un "bajonazo" serait un exploit permettant l'octroi d'une ou deux oreilles après une faena simplement correcte. Le bajonazo est pourtant une infâmie. Mais l'évolution ne serait pas étonnante, car de nos jours dans de nombreuses arènes, lorsqu'un bajonazo est protesté, ce sont... les fauteurs de trouble qui sont rappelés à l'ordre ! Mais c'est que t'as qu'à y aller toi devant !

Pour illustrer l'ensemble de la saison 2011, des médias ont utilisé la seule image du tour de piste de Manzanares à Séville en compagnie du propriétaire du toro qui venait d'être gracié. A Quito la même année, une feria s'est donnée sans mise à mort à cause d'une loi absurde. Les toros étant raccompagnés vivants aux corrales pour y être abattus ! A juste titre, l'attitude de ceux qui sont allés dans cette ville d'Équateur a été condamnée. C'est vrai que c'est malheureux... Même si d'autres "toréent" déjà depuis des années au Portugal (où l'on ne tue pas davantage les toros), et même si en France au XXème siècle, il y eut également des corridas nommées "courses au simulacre" (avec un tel intitulé, inutile de donner des explications). Après, il est vrai que les époques et les raisons sont bien différentes.
En ce qui concerne la mascarade de Quito, José María Manzanares (toujours lui), a affirmé qu'il ne voulait pas y aller. Et il ne s'y est pas rendu, une sorte de "grand acte de résistance". Peut-être en réalité la peur de l'ironie du sort. Car lors de sa présentation à Quito (quand les toros y étaient encore estoqués) le 29 novembre 2003, Manzanares avait vu rentrer l'un de ses toros vivants aux corrales... après avoir entendu les trois avis.

Avec le nombre florissant d'indultos d'un côté, et les arènes où la mise à mort est désormais interdite de l'autre, il semble bien que la question de l'estocade soit devenue vraiment mineure. En 2012, dans un nombre conséquent d'arènes, probablement qu'une épée entière et d'effet rapide, qu'importe son emplacement, pourra encore plus être à l'origine d'un "triomphe", car c'était déjà le cas les années auparavant.
Pourtant, l'estocade est quelque chose de fondamental. L'instant ultime du combat, celui où le matador prend tous les risques. Malheureusement, cette heure de vérité est aujourd'hui remplacée par une sorte de parade où l'estocade du toro n'est qu'une formalité ou une banalité. Que dire des courses où la parade s'achève sur la grâce du toro ou sur son retour aux corrales car la "suerte suprême" a disparu du fait de son interdiction. Les lois du spectacle en ont voulu ainsi, et l'estocade loyale dans le respect de l'adversaire n'est plus quelque chose de valorisé. On veut de moins en moins évoquer l'estocade, parce que l'émotion provenant du danger disparaît progressivement des arènes, laissant sa place à la scène artistique où "tout brille" mais où l'atmosphère de vérité manque cruellement.

Le thème de l'estocade confiné dans un rôle mineur. C'est une évolution comme il y en eut d'autres. L'autre fois, je regardais des images de saisons pas si anciennes que cela (années 1980 ou 1990), où à la fin de certaines corridas ou novilladas, il n'y avait eu aucun indulto et aucune sortie en triomphe, mais les trois matadors ou novilleros effectuaient tout de même une vuelta finale en compagnie du mayoral. Car les habits de lumières avaient souffert et comportaient des tâches de sang, parce que les hommes à l'intérieur de ces habits venaient de jouer leur vie, et parce que les toros qu'ils ont affronté donnaient la sensation de combat et de danger. C'était une belle image, les acteurs réunis dans un humble et ultime tour de piste au terme de corridas et novilladas intenses. Aujourd'hui, voit-on encore ce genre d'images ?

Alors en étant pessimiste, on pourrait penser à l'expansion des corridas sans effusion de sang. Les toros seraient calibrés. A leur sortie, le peón de confiance du torero auquel c'est le tour d'officier, serait chargé de casser quelque peu les assauts de la bête, en guise de tiers de piques et de banderilles. Et puis, la cape et la muleta du "torero", jusqu'à n'en plus finir. Enfin, le toro rentrerait vivant au toril sans effusion de sang, intact, sauf exception de ses cornes préalablement arrangées pour le spectacle. A l'heure où la nuit tomberait, tout le monde sortirait en triomphe après cette belle partie artistique avec des bêtes nobles. Tout le monde serait content, la S.P.A, les antis-taurins, les élus locaux qui se sentaient jadis sous pression lorsqu'étaient organisées des courses avec mise à mort. Tous seraient contents. Après avoir servi la gloire des toreros, les toros, attendant dans les corrales, seraient embarqués une nouvelle fois dans le camion. Pour tout le monde, il serait question de leur retour aux pâturages. La vérité, c'est que le soir-même de la corrida aseptisée, l'éleveur avec ses toros sur les bras ne pouvant être réutilisés, les enverrait trépasser, pour au moins récupérer le dérisoire prix de la viande. Et là, quelques heures seulement après la course triomphale, un bruit sourd, dans le couloir noir de l'abattoir... Pourtant, ils étaient tous contents.

Lorsque la décadence est en progression constante, il y a un moment où il faudra savoir s'arrêter. Dans de petites et moyennes arènes (en taille), la création d'un prix à la meilleure estocade (certaines plazas le font déjà) serait une idée louable, car la "suerte suprême" est quelque chose d'essentiel dans la corrida.

Florent

dimanche 1 janvier 2012

2012

2012 vient de pointer son nez. Loin de moi l'envie de m'adonner à un quelconque "discours formel". Dans la grande histoire de la tauromachie, cette année représentera quelques commémorations diverses... Bien évidemment, les dates qui vont suivre sont aléatoires et ne représentent en aucun cas une liste exhaustive.

En 2012, il n'y aura pas de Toros du côté espagnol de la Catalogne. Comme moi, vous connaissez très bien les sombres raisons de ce fait. Un trait a été tiré sur une histoire taurine dense. En espérant simplement qu'il ne s'agisse pas là d'une tâche d'huile prête à s'étendre. A l'inverse, si seulement il pouvait y avoir un retour en arrière...

Il y a dix ans. En 2002, c'était le retour de la tauromachie à Carcassonne, avec la célébration d'une novillada non piquée. Cette histoire s'était arrêtée en 1954. Mais il y a soixante ans, le 8 Juin 1952, la tauromachie revenait déjà à Carcassonne après trente-huit ans d'absence. A l'affiche, une corrida d'Infante da Cámara pour Pepe Dominguín, Luis Miguel Dominguín et Humberto Moro, dans des arènes en bois provenant de Canet-Plage où elles étaient installées l'année précédente.

Toujours dix ans en arrière. C'était le retour des Toros en région toulousaine, à Rieumes, avec une novillada de Christophe Yonnet le 22 septembre 2002.

En 2002, c'était la première de la série des corridas-concours d'Arles. Cette année-là, le toro Pianillero de María Luisa Domínguez Pérez de Vargas remportait le prix. Mais c'est certainement le María Luisa de 2009 qui restera le plus dans les mémoires...

Un peu plus loin, il y a vingt ans. En 1992, le formidable Garapito de Palha illuminait le ruedo de Vic-Fezensac. Toujours cette année-là, l'héroïque José Pedro Prados "El Fundi" connaissait un triomphal et à la fois accidenté seul contre six toros de Justo Nieto à Alès, il ne put en tuer que trois. En 1992, les toros portugais de Conde de Murça brillaient à Céret. En 1992, la tragédie planait par deux fois au-dessus des arènes de Séville, avec comme victimes les banderilleros Manuel Montoliú et Ramón Soto Vargas.

En 2012, ce sera la vingt-cinquième édition de "Céret de Toros". Les arènes elles, fêteront leurs quatre-vingt-dix ans, puisqu'elles ont été inaugurées en 1922.

Il y a vingt-cinq ans. Le 25 Octobre 1987, la tauromachie reprenait du côté de Bordeaux. Plus précisément à Floirac, pour une durée de dix-neuf ans.

En 2012, ce sera le quarantième anniversaire de la traditionnelle Corrida des Fêtes d'Orthez. Et également les quarante ans de l'inauguration des arènes d'Aire-sur-l'Adour.

En 2012, il sera question de la cinquantième année de Toros sans interruption à Parentis-en-Born. Une histoire sans coupure depuis la novillada d'Infante da Cámara de 1963.

A Bilbao, les arènes de "Vista Alegre" vont fêter leurs cinquante ans, elles furent inaugurées en 1962.

Il y a cinquante ans. C'était la dernière course de taureaux de l'histoire à Marseille, dans les arènes du "Boulevard de Paris" (sic). C'était le 1er Juillet 1962, avec une novillada de Pouly pour le rejoneador Charles Fidani et les novilleros Víctor Ruiz "El Satélite" et Antonio Segura "El Malagueño".

Il y a soixante ans. Le 17 août 1952, c'était la première novillada avec picadors à Roquefort-des-Landes, un an après l'inauguration des arènes.

Toujours soixante ans en arrière. Le 14 Avril 1952 à Arles, c'était la présentation en France de l'élevage de Guardiola, avec cinq toros du fer de Guardiola Fantoni et un de Guardiola Domínguez pour les matadors Pepín Martín Vázquez, Agustín Parra "Parrita" et Jerónimo Pimentel. Ce jour-là d'après les dépêches officielles, les Guardiolas prirent vingt-cinq piques et provoquèrent trois batacazos...

Parce que l'histoire de la corrida fait parfois rêver. Certes, comme je le dis souvent et il ne faut pas l'oublier, "il n'y a pas que les Toros dans la vie". Mais parce que c'est notre passion, nous dévorant parfois jusqu'à l'inexplicable, j'espère que cette histoire-là durera encore longtemps, sans concessions sur la présentation du Toro, sur le tiers de piques, et plus généralement sur les valeurs qu'elle représente.

Bonne année 2012 à tous.

Florent