mardi 31 juillet 2012

Juillettiste (VIII)

TAUROMACHIE EN FÊTE AU PLUMAÇON

Pour évoquer la fin d'une mauvaise série, les journalistes sportifs ont pour habitude stéréotypée d'employer la formule "vaincre le signe indien". Des mauvaises séries presque systématiquement vérifiées, il y en a pléthore en tauromachie comme en sport. 
En bon exemple, la majorité des corridas de clôture des fêtes de Mont-de-Marsan, et ce quel que soit le prestataire. Parmi les dernières, on peut contempler :
19 juillet 2006, García Jiménez pour Morante de la Puebla, El Juli et Eduardo Gallo.
26 juillet 2007. Fraile Mazas pour Enrique Ponce et Sébastien Castella en mano a mano.
21 juillet 2009. Zalduendo pour El Juli, Miguel Angel Perera et Daniel Luque.
20 juillet 2010. Victoriano del Río pour Manolo Sánchez, Morante de la Puebla et Sébastien Castella.
19 juillet 2011. La Quinta pour Curro Díaz, El Juli et Thomas Dufau.
Des corridas dont le "résultat artistique" varia entre le médiocre et le minable.

Depuis la fin de l'année dernière, de nombreux aficionados Montois se sont mobilisés face à la dérive rongeant leur arène et à une politique taurine qui ne leur plaisaient guère. Ils ont bataillé. Pour cette Madeleine 2012, la clôture avec les toros d'Escolar Gil était un peu "leur" corrida. Le genre d'affiche qu'ils désiraient absolument, contrastant avec les habituelles fins aguichantes et luxueuses, mais en définitive ternes et imbuvables.

6 TOROS 6 de José Escolar Gil pour Fernando Robleño, Javier Castaño et Julien Lescarret. La corrida des aficionados Montois, qui ont vu à cette occasion leur Plumaçon brillant et redoré. Une corrida digne de ce haut-lieu plus que centenaire, avec trois véritables piques par toro au minimum. Et c'est l'image d'une course mémorable avec des toros et des hommes qui restera.

La saison qui s'écoule semble être le baroud d'honneur du départemental Julien Lescarret, puisqu'il est probablement au meilleur moment de sa carrière. Du fait de son bagage technique, il fut certes en-dessous de ses deux Escolar, nobles, encastés et avec de l'émotion, mais il n'a pas démérité et s'est appliqué tout l'après-midi durant, récoltant deux fois une oreille avec sortie en triomphe à la clé.

En début de corrida, on vit Fernando Robleño très sérieux face à Secretario, noble mais à la charge endormie, et Javier Castaño d'une très bonne technique malheureusement de peu d'écho devant Manchero, un Escolar court de charge et pas simple.

Toutefois, le point culminant de l'après-midi eut lieu avec les combats des quatrième et cinquième toros. Deux toros d'anthologie pour deux combats qui l'étaient tout autant. Face à eux, et à cause des circonstances, Fernando Robleño a été héroïque.

Tout d'abord face à Mirlito le quatrième, typé Albaserrada et armé extra-large, qui frappa plusieurs fois les burladeros avant de prendre trois piques. Ce toro compliqué, dur, et très exigeant pouvait coincer Robleño à n'importe quel instant. Mais Robleño a été d'un courage extrême et a réussi à l'affronter sur les deux cornes. Seulement une vuelta après deux pinchazos et une estocade basse.

Et puis Canario, le cinquième. Un toro très bien présenté et armé, qui accrocha Javier Castaño de manière terrible à la cape.
Refroidies, les cuadrillas livrèrent une lidia en panique. Canario reçut cinq piques fortes et très appuyées, mais garda le même cap de forces et de caste. Un toro combatif, roi de l'arène.
Castaño à l'infirmerie, c'est Robleño qui prit la muleta en main. Et face à cet Escolar encasté, poderoso, dangereux mais transmettant beaucoup d'émotion, on vit une faena énorme et magnifique, dont l'intensité est impossible à décrire. Une belle entière, puis sept descabellos vinrent à bout de Canario, toro solide, encasté et impitoyable. Malgré une mort retardée, Fernando Robleño a tout de même reçu une oreille amplement méritée et a goûté au triomphe.

J'ai pensé à Jean-Jacques Baylac à la sortie des arènes, et à la fois où il m'avait dit "si un jour la corrida de vérité disparaît, alors la corrida mensonge n'en aura plus pour longtemps". Mais avec des corridas -vérité comme celle du Dimanche 22 juillet à Mont-de-Marsan, espérons que la tauromachie en aura encore pour très longtemps...

Florent

lundi 30 juillet 2012

Juillettiste (VII)

PASSIONARITO, TORO DE BANDERA

Il s'est fait attendre.

Côté Nord des Pyrénées l'été, la coutume fixe l'instant de quasiment tous les paseos à 18 heures. Sauf exceptions, comme à Orthez cette année où le démarrage fut convenu pour 18 heures 30. Passionarito, au pelage castaño ojinegro listón, numéro 319 de l'élevage portugais de Veiga Teixeira attendait pour ouvrir le bal. Entre l'ouverture de la porte du toril, lieu le plus mystérieux de toute arène, et son entrée en piste, plusieurs minutes s'écoulèrent.
Et enfin, le magnifique Passionarito déboula sur le sable. Son imposante présence ne faisait nul doute sur son origine lusitanienne avec du sang Pinto Barreiros. Il était bien 18 heures 45 à ce moment-là. Et de suite, il s'est figé au centre, comme s'il exigeait aux hommes leur obligation de venir le chercher. Dans la cape, il fut rude.

Cependant, c'est lors du tiers de piques que le grand moment survint. Avec une première rencontre impressionnante, au cours de laquelle ce Passionarito envoya la cavalerie jusqu'aux planches avant de la soulever. On avait envie de dire poder, et manso con casta.
A la deuxième, prise avec puissance et en poussant dans le matelas, on voyait même une certaine bravoure. La troisième, un refilón. Puis au quatrième assaut, Passionarito fut sur le point de désarçonner le picador, qui se vengea avec une cinquième morsure volée après la sonnerie.

Passionarito était comme imprévisible, une chose qui fait la beauté des toros de combat. Difficile à aborder au moment des banderilles, il était un toro rugueux, puissant et de caste dure voire sauvage, c'est une certitude.
Déjà que la survie n'est pas une chose aisée devant ce genre d'adversaire, on doit saluer les quatre séries droitières très méritoires de Fernando Robleño. Après cela, Passionarito est mort d'une estocade au deuxième essai. Et sa dépouille a été fortement applaudie, tandis que Robleño a donné une vuelta.

Passionarito était un modèle de toro de combat, un toro unique, sauvage, encasté et rare. Un toro pour figurer sur un drapeau.

Florent

(Image de Laurent Larrieu, Campos y Ruedos : Passionarito de Veiga Teixeira)

Juillettiste (VI)

VRAIE DE VRAIE

Quel bonheur de voir tracé sur le sable d'Orthez le fer portugais des Herdeiros de Doña Maria Do Carmo Palha. La dernière sortie française, c'était lors de Céret de Toros 2004. Il y a déjà huit ans !

Au Pesqué, il y avait une affiche matinale originale. Puisqu'il est rare de voir à la fois du bétail portugais, un novillero de Saragosse, et un novillero Basque au cartel.
Quel bonheur de retrouver les protégés de Fernando Palha, loin d'être terrifiants, mais très corrects de présentation et surtout astifinos. Beaucoup de remates aux burladeros, de la solidité, de la mobilité, de la caste, et pas de docilité. Les cinq novillos ont pris sans rechigner un total de quatorze piques plutôt fortes et mal administrées. Ils n'ont pas plié. Tangerino, Laranjo, Agolado, Refilao et Bacatum ont vendu chèrement leur peau, et offraient en plus de cela bien des possibilités.

Les novilleros Imanol Sánchez et Iván Abasolo, ont été "en novilleros". C'est-à-dire sans métier affirmé, mais toujours volontaires, bagarreurs, vaillants et engagés. Parfois même davantage cascadeurs que novilleros, pas mal de volteretas ayant parsemé la matinée.

C'était une novillada authentique, une vraie de vraie, totalement dans l'esprit, avec le plaisir d'avoir enfin retrouvé dans un ruedo les cornus de Dom Fernando Pereira Palha.

Une vraie de vraie. Et si par hasard un prix de fin de saison venait récompenser cette course, il n'y aurait rien à redire.

Florent

(Image de Laurent Larrieu, Campos y Ruedos : Le quatrième Fernando Palha à la pique, Refilao, numéro 72)

Juillettiste (V)

FUENTE UMBRO

Associer les noms de Mont-de-Marsan et Fuente Ymbro, c'est d'abord penser au grand lot de toros de la feria 2009, un jour où Sergio Aguilar fut gigantesque de torería et de courage à chacun de ses combats. Denrée rare, c'était le seul lot de Fuente Ymbro en France cette année là.

Maintenant, Fuente Ymbro et Mont-de-Marsan, c'est aussi – je cite – : "la magnifique histoire d'un indulto, d'une tarde historique et euphorique". Cette ganadería est certainement la plus intéressante de toutes celles de branche Jandilla... mais elle est partout, comme omniprésente. Un peu comme un équipementier sportif qui se verrait habiller de plus en plus de clubs, voilà un élevage qui habille le contenu de plus en plus de ferias. Fuente Ymbro pourrait devenir Fuente Umbro.

Mont-de-Marsan, 20 juillet, temps lourd. Une corrida de toros de présentation très correcte voire sérieuse, sans une seconde d'ennui. C'est même du sport de raconter tout ce qui a pu se dérouler cet après-midi là au Plumaçon ! L'aficionado en a vu de toutes les couleurs.

D'abord sous un ciel gris, couleur triomphateur, de Matías Tejela qui revenait à Mont-de-Marsan après son succès de l'année passée face à des Robert Margé. Avec le premier Fuente Ymbro, noble et mobile, Tejela a été périphérique et a toréé comme un voleur de poules sans mettre la jambe une seule fois. Il ne la mettra pas de l'après-midi. Oreille villageoise d'ouverture après une épée desprendida.

Deuxième toro, noblón et éteint, pour Iván Fandiño. Peu de choses à voir.

Troisième. Couleur verte, "Sabueso" n°95 est renvoyé en arrière-salle car invalide. A sa place, c'est "Cazador" qui sort du banc de touche, et donne de l'émotion lors du tiers de piques. En effet, il était très intéressant de le voir brave et puissant lors de la première rencontre. On pouvait dès lors laisser présager un beau et palpitant tercio de varas. Que dalle ! Une deuxième pique légère, et une demande de changement de tiers accordée. De quoi grogner et rester sur sa faim.
A la muleta, "Cazador" est encasté, noble, mobile, et quasiment cru du fait de la lidia qui a précédé. Même s'il nous a volé un beau tiers de piques, il faut dire que David Mora a été très bon à la muleta avec ce toro, en le mettant en valeur constamment. Mora eut de très bons passages avec la main gauche, puis obtint une oreille après un bajonazo. Et puis là c'est la couleur bleue... Et oui... Mouchoir bleu.

Après une première mi-temps intéressante mais quelque peu dérangeante (oreille de Tejela, tiers de piques galvaudé de "Cazador"), c'est "Jazmín" qui ouvrit la deuxième. Il s'est allumé à la première de ses trois piques, mais s'est collé contre le caparaçon bien plus qu'il n'a été brave. Le picador Luciano Briceño a pour sa part été fortement applaudi après avoir mis trois piques TRASERAS.
La suite, comme un malaise... "Jazmín" est noblissime, Tejela l'accompagne et ne met pas une seule fois la jambe. De ce fait, on peut présager que la faena sera longue. Et effectivement, elle l'est. Des passes, des passes, et encore des passes à un toro extrêmement noble, un bonbon, on dirait de la tauromachie Canal Plus ! Ca plaît beaucoup, Tejela se tourne deux fois vers le président Lanati pour demander l'indulto. Deux fois, le président lui répond "NON", mais finit par céder... Encore des couleurs, orange ! C'est l'euphorie. Tour de piste de l'éleveur Ricardo Gallardo, du picador Luciano Briceño, et de Matías Tejela, triomphateur par effraction.

Une fois l'excitation ambiante redescendue, on a vu avec Fandiño face au cinquième le plus beau combat du jour. "Señorío", charpenté, armé, et âgé de cinq ans, était faible en début de parcours avant de se retaper au cours du combat. Fandiño a réalisé une belle faena, engagée, et a surtout remarquablement tué avec une grande estocade. Deux oreilles.

Dans une toute autre mesure, paradoxale, le combat de l'ultime fut également intéressant. Il était un manso décasté et pas facile, face auquel David Mora a tout tenté, s'est joué la vie, et a même frôlé le troisième avis. Cela aurait pu faire trois toros rentrés vivants en deux jours !

Pour tout dire, c'était une corrida de toros intéressante, avec le côté le plus présentable de l'encaste Domecq. Mais cette foutue démesure... J'ai préféré celle de 2009.

Florent

dimanche 29 juillet 2012

Juillettiste (IV)

BELLE ET CRUELLE

Dans un passé relativement récent, on a connu des pensionnaires de Robert Margé bien plus âpres qu'ils ne le sont désormais.
Avec des toros similaires à la majorité des six envoyés cette année à Mont-de-Marsan, Robert Margé pourrait voir la demande augmenter, et faire de l'élevage son activité principale. Quatre de ses six exemplaires du Moun étaient de "bons toros" comme on les qualifie dans le jargon professionnel-taurin. Des toros toréables, des toros à triomphe, pour plaire aux vedettes.

Il y a une semaine, ses toros ont été combattus dans un contexte festif, puisque c'est toujours le cas lorsqu'il est question d'une alternative. Aussi, c'était le retour de Padilla à Mont-de-Marsan, une arène qui l'a vu éclore.
Mathieu Guillon a pris l'alternative à 18 heures 18, et n'a pas été à la hauteur du noble toro d'alternative liquidé d'un bajonazo. D'ailleurs, il y en eut bien d'autres des bajonazos durant cet après-midi. Les lidias ont été très moyennes. Plutôt lointain, Ponce a toréé avec sa technique qui pourrait lui permettre bien plus, et Padilla a récolté un triomphe généreux qui n'était cependant pas déplaisant à voir.
C'est la première fois que je revoyais Padilla depuis sa terrible et cruelle blessure. Cyclone devenu Cyclope si l'on veut, on sent en le voyant simplement qu'il est un homme qui a "morflé" physiquement parlant. Il a coupé les deux oreilles du troisième Margé de la course, après une faena d'un registre populaire et bon enfant. Le public était ainsi tout acquis à la cause de cet homme qui s'est relevé.

Mathieu Guillon prenait l'alternative. Depuis maintenant plus d'un an, beaucoup de voix se sont élevées pour lui déconseiller. On peut toutefois comprendre son choix et son rêve de s'ajouter à la liste des matadors de toros français. Il n'en tua qu'un.
L'an dernier, Guillon a beaucoup toréé en tant que novillero dans les arènes d'Espagne, et aussi de France. Il était par ailleurs le novillero comptant le plus de contrats en 2011 dans notre pays. Après maintes prestations en demi-teinte voire décevantes, il lui a parfois été conseillé de ne pas aller plus loin. De novillero, il a toréé quasiment partout en France, mais n'a jamais traîné ses guêtres à Vic-Fezensac, Céret, Orthez ou Parentis-en-Born.
A domicile, à Mont-de-Marsan, il a reçu vers 18 heures 30 l'ovation au nouveau matador, à l'issue de son premier combat, dédié à ses proches présents aux premiers rangs de l'ombre. Lorsque sonna le deuxième avis au dernier toro de la corrida, on apercevait un vide à cet endroit des gradins. Du béton abandonné et humide de larmes.
Le sixième Margé était noble et fort toréable, mais finit désintéressé après une accumulation interminable de passes sur le voyage. Un, puis deux, puis trois avis. Le Margé n'a pas eu la mort de taureau de combat qu'il méritait, et a regagné le toril pour un coup de fusil. Aucun sifflet n'a accompagné l'échec de Guillon. A la place, un silence blessant d'indifférence. C'était cruel. Guillon est parti tête baissée, et ce n'est pas être un oracle de prétendre qu'une telle issue était écrite d'avance. Ainsi est la tauromachie, belle et cruelle.

Florent

(Image : La Une de Sud-Ouest, édition Mont-de-Marsan, du vendredi 20 juillet 2012)

Juillettiste (III)

LE PARADIS POUR VINGT EUROS...

... Que j'aurais également pu intituler "Plaza de toros ou maison close ?" par goût de la provocation.
Les Parladé ? Parles-en à Dédé, avant il les aimait.
Mercredi 18/07, l'antre de la plaza de toros du Plumaçon a été travestie l'espace d'une heure et cinquante-sept minutes. Le temps d'une représentation qui, si elle avait été interdite par arrêté préfectoral pour atteinte à la salubrité publique, n'aurait pas choqué grand monde.
20 euros pour souffrir et se faire flageller avec préméditation, c'est une expérience à vivre et à répéter. Parfois cela permet même de se rassurer.
Les Parladé de Juan Pedro Domecq étaient insipides, et encore c'est un mot faible. Dès qu'un désastre ganadero se produit à l'un des quatre coins de la planète taurine, on dit que le bétail était mauvais et que les toreros n'ont pas eu de chance. Or, il convient de rappeler que les trois toreros au cartel initial : Morante de la Puebla, José María Manzanares et Daniel Luque étaient parfaitement consentants pour s'y opposer.

Vue du rang 8 des gradins couverts du Plumaçon, la "corrida" d'ouverture de la Madeleine 2012 possédait un intérêt tauromachique inférieur ou égal à zéro. Aux arènes, il faut parfois aller voir de tout, même les fiascos téléphonés dès la publication de l'affiche.
En étant politiquement correct, on dit que le bétail était trop modeste, sans mobilité, sans caste, sans force, et que les toreros ont été mal servis. Il serait quand même mieux et plus complet d'accabler également les hommes ayant accepté d'affronter ledit bétail.
Enrique Ponce remplaçait José María Manzanares. Morante de la Puebla figurait pour sa part au cartel initial, et il inspire où qu'il aille élégance, fumée de cigares, airs sévillans, flamencos, artistiques. Cependant, malgré son image pittoresque, il fait partie de ceux qui profitent du système taurino-commercial jusqu'à la moëlle. Face au cinquième triste Parladé, il proposa quelques arabesques qui n'avaient aucun sens. Tout comme l'entêtement pueblerino de Daniel Luque, torero de supermercado par excellence, devant le sixième.
Le masochisme a du bon, surtout à l'heure du néant. Ni arte ni cultura.

Florent

samedi 28 juillet 2012

Juillettiste (II)

LE GESTE DE L'ANNÉE

Arènes de Céret. Toros de José Escolar Gil. Un seul contre six.

José María Manzanares ? Si tu as envie de te mettre à découvert jusqu'à la fin de tes jours...
Morante de la Puebla ? Tu te touches.
Julián López "El Juli" ? Pourquoi pas, mais il faut choisir des bêtes auxquelles on a préalablement falsifié le guarismo. Pour ce qui est de l'arrangement des cornes, ne t'en fais pas, il y aura un bon nombre de sbires dans les parages.
Cayetano Rivera Ordóñez ? C'est dangereux, car tu risques de mettre les arènes à feu et à sang, imagine tous ces fous qui lui enverraient des flacons Acqua di Gio d'Armani sur la trombine dès le paseo...

Non, Manzanares, Morante, Juli, Cayetano, ou même Perera et d'autres ne se risqueront jamais à affronter des toros d'Escolar Gil en solitaire. Encore moins à Céret.

Aussi, il m'arrive de penser à cette période récente mais révolue, quand il y avait encore des corridas à Barcelone. Simultanément au dimanche de Céret de Toros, il y avait une traditionnelle corrida de vedettes à la Monumental, soit deux-cent kilomètres plus bas. J'imagine des aficionados français, qui guidés par leur libre-arbitre, préféraient aller jusqu'à Barcelone plutôt que de s'arrêter à Céret. Et c'est à se demander si durant leur périple – l'autoroute passant non loin de Céret à vol d'oiseau – ils avaient au moins une pensée pour les hommes en train de combattre au même moment dans les arènes du Vallespir.

Ce Dimanche 15 Juillet 2012, il n'y avait pas de corrida à Barcelone. En revanche, il y avait un spectacle d'exhibition aux Saintes-Maries-de-la-Mer, des Yonnet à Lunel, ou encore des Curé de Valverde à Châteaurenard... Et aussi (voire surtout), Fernando Robleño seul face à six toros de José Escolar Gil à Céret. Un geste convenu depuis cet hiver.

Tandis que de plus en plus, on parle d'argent dans les chaumières des vedettes avant chaque paseo, le seul contre six de Fernando Robleño n'était guidé par aucune prétention financière. Certes, on imagine que le matador a perçu à cette occasion une somme convenable, mais l'essentiel résidait ailleurs : le geste, la gloire, l'afición.

Grandi d'emblée par l'immensité de son geste, Fernando Robleño l'a accompli avec humilité, courage et sincérité, à la façon d'un maestro aguerri. Plusieurs fois durant cette corrida singulière, on sentait qu'un accrochage pouvait arriver et laisser le reste du lot d'Escolar dans les mains des sobresalientes Morenito de Nîmes et Alvaro de la Calle.
Voltereta il n'y eut pas, ni même de blessure. Et pourtant, Robleño a pris des risques et a été héroïque. A la mort du dernier toro de l'après-midi, on eut la sensation étrange de n'entrevoir aucun signe de fatigue chez l'homme-solitaire du jour.

Fernando Robleño a été grand, car l'exploit sur le papier a été calqué dans la réalité. Tout cela n'aurait d'ailleurs pas été possible sans la sérieuse présentation et la caste des pensionnaires de José Escolar Gil.
Le défi avait commencé de fort belle manière avec un toro de cinq ans, brave en deux piques, encasté et possédant beaucoup de transmission dans la muleta. Motivé et sublimé, Robleño a débuté son solo avec une faena plutôt brève, de deux séries droitières et deux gauchères.
Il est difficile de détailler l'après-midi dans son ensemble, mais on se souviendra que les lidias ont été de bonne tenue, à l'exception de celle du cinquième toro, qu'il y eut du courage et du métier de la part du matador, avec des estocades engagées, et également de la caste et du danger de la part des toros d'Escolar, qui ont composé un lot varié mais fort intéressant. Toutes les composantes de l'émotion.

La corrida s'est achevée avec Caloroso, un cárdeno claro de 600 kilos, exigeant et encasté. C'est donc avec ce toro que Fernando Robleño est allé au bout de son geste, en partant une nouvelle fois au combat. Et c'est avec ce sixième qu'il donna les meilleurs muletazos de son après-midi de la main gauche. La sortie en triomphe était déjà assurée avec les récompenses obtenues face au premier et au troisième. Preuve de son engagement de bout en bout, Fernando Robleño s'est même fait arracher un bout du gilet lors de l'estocade face à cet ultime toro, auquel il coupa deux oreilles, précédant une sortie en triomphe comme on en voit peu.

Et c'est l'image d'une très belle course que l'on gardera...

Florent Moreau-bleño, pour l'occasion.

vendredi 27 juillet 2012

Juillettiste (I)

LA MONTAGNARDE

Isolée, elle n'est surtout pas à plaindre. Et lorsque chaque année vient son tour, on place en elle beaucoup d'espoirs.
Elle est comme un donjon, une forteresse, loin des lieux communs et de l'ordinaire. Céret, ses toros, ses cerises, et les montagnes aux alentours.

Ce 14 Juillet à Céret, c'était la première course de la saison toutes Catalognes confondues. Alors que La Marseillaise pouvait résonner dans toutes les communes de France, Els Segadors, l'hymne catalan, était également joué à Céret sur les coups de 18 heures.
Pour cette première de la saison catalane, un air symbolique ressortait de l'affiche proposée. Une affiche originale, car il est rare de pouvoir assister à une course de toros adultes de chez Moreno de Silva, et aussi parce qu'il y avait au cartel trois toreros qui resteront dans l'histoire, qu'on le veuille ou non.
El Fundi, pour l'ensemble de son oeuvre.
Javier Castaño, car il est techniquement plus fort face à des toros dignes de ce nom que la majorité des vedettes avec leurs adversaires-collaborateurs.
Serafín Marín, parce qu'il est Catalan, et parce qu'il fut aussi le régional de l'étape en première ligne le jour où les Toros ont été interdits en Catalogne Sud.

Dans la grisaille de ce 14 Juillet, on a assisté à une corrida de toros sérieuse, intéressante de par la présence du bétail et de son danger inhérent. Certes il n'y eut rien d'extraordinaire, mais c'était une vraie course de toros, une chose pas tellement en vogue à l'heure actuelle.
Aussi, elle a commencé par le calvaire du pré-retraité El Fundi, qui après avoir reçu un magnifique hommage, connut la déroute face à Vivillo, un toro imposant, difficile et au danger sourd. Ajoutez à cela que le Fundi lui apprit d'entrée de jeu tous les vices imaginables. Toro difficile, ciel gris, et sifflets au matador. Au passage, Vivillo était également le nom du Moreno de Silva qui avait remporté la novillada-concours de Parentis en 2009.
Au quatrième toro de l'après-midi, de loin le plus commode de l'envoi, en termes de charpentes et d'armures, El Fundi connut un combat plus apaisé. Il profita de la noble corne droite de l'animal sans mouiller le maillot, à l'exception d'une estocade plutôt engagée. Après cela, une oreille digne de Saint-Cyprien ou d'Argelès-sur-Mer dans les années 80 fut accordée. Une oreille généreuse, d'adieu, et pour laquelle il est même inutile de polémiquer.

S'il n'a pas aligné quarante muletazos de face avec le deuxième Moreno de Silva de l'après-midi, Javier Castaño a eu bien du mérite avec son toreo poderoso, tant son adversaire était mobile, compliqué et pourvu d'un danger sourd. On nota au passage une grandiose paire de banderilles du subalterne David Adalid.
Le cinquième toro fut renvoyé aux corrales. Et preuve en est que la camada de Moreno de Silva est courte, puisque c'est Chaparro le numéro 23 qui sortit comme sobrero. Chaparro était également sobrero lors de la novillada matinale de Céret de Toros 2011. Il avait donc déjà connu les corrales de Céret la montagnarde, et en piste, démontra comme plusieurs de ses congénères un danger sourd. Javier Castaño lui, ne prit pas de risques.

Quant au catalan Serafín Marín, il n'y a aucun doute qu'il est un excellent torero de cape, mais il peut être aussi, revers de la médaille, très énervant muleta en main. En premier lieu, il toucha le toro le plus intéressant de l'après-midi, encasté, et le plus brave du lot en quatre piques. Malheureusement, Lemanoso eut affaire à un mauvais picador et dut subir une lidia elle aussi mauvaise. Avec une tauromachie profilée et lointaine, Serafín Marín alla jusqu'à éteindre son adversaire encasté et déjà diminué par le tiers de piques initial.
A l'ultime toro de l'après-midi, lourd, pas évident dans les premiers tiers, puis noble à droite comme à gauche, on ressentit pas mal de chauvinisme sur les travées pour le torero. Toujours alluré, Serafín Marín toréa très souvent fuera de cacho, avant de proposer quelques gestes plus valeureux et centrés sur la corne gauche. Silence après avis et salut après avis pour Serafín, qui avait pourtant face à lui un lot pour couper trois oreilles.
Rideau sur la première de la saison catalane, authentique, sérieuse et intéressante.

Céret, c'est aussi "la plaza más torista del mundo" comme me l'avait murmuré Emilio Huertas lors d'une discussion l'année passée à Arnedo. Ce sont les professionnels qui lui avaient dit cela avant qu'il aille à son dépucelage cérétan face aux curieux Irmaos Dias. Cette année avec les Escobar, il a également coupé une oreille, d'un novillo fuyard en début de combat, puis encasté et détenteur d'une bonne corne droite.
La novillada de Céret comportait cette année deux fers différents. Celui de José María Escobar (2ème, 4ème et 6ème), avec des novillos très typés Graciliano, et celui de Mauricio Soler Escobar (1er, 3ème, 5ème et 5ème bis), avec des bêtes dont la morphologie faisait penser à celle des Chafik de San Martín, en vogue il y a une dizaine d'années à Vic-Fezensac.
De ces deux fers d'Escobar, les novillos sérieux de présentation, manquèrent souvent de race voire de forces. On retiendra donc le troisième, auquel Huertas coupa une oreille, et également le deuxième Fuentecillo. C'était un Graciliano qui alla a más au cours du combat. Encasté, exigeant et difficile, il donna de nombreuses sueurs froides au novillero Imanol Sánchez, vert et qui n'avait que son courage à opposer. 
Enfin, le chef de lidia Daniel Martín fut volontaire, sans pour autant briller, mais mérite quand même autre chose que la sinistre et aride carrière qu'il doit se coltiner.

Montagnarde et loin de toutes les autres, la place de Céret n'a pas bougé, et fête même cette année ses 90 ans.

Florent

lundi 9 juillet 2012

Faenón

La seconde oreille, du ressort exclusif de la présidence. 
Sous un chapeau haut de forme, le président Valentín Alzina a usé de ce pouvoir, et a préféré ne pas concéder un double trophée à Javier Castaño. C'est son choix, c'est le règlement et donc ainsi...
Le salmantin Javier Castaño venait d'affronter Intruso, le troisième Miura de l'après-midi, un châtain grisâtre accusant 565 kilos sur la bascule, et ferré du A en haut de la cuisse. C'était un toro incertain dès le début, occasionnant des difficultés à la cape et un tiers de piques désordonné avec des signes de mansedumbre. Même histoire aux banderilles où après avoir été dans l'obligation d'un passage à faux, David Adalid s'exposa pour de vrai face à lui. Intruso donc, plutôt manso, incertain et difficile.
Pour débuter sa faena, Javier Castaño s'est assis sur une chaise, et a donné quatre passes sereines par le haut. Il la quitta ensuite pour se mettre au centre de la piste, et citer de loin. Sans douter, Castaño a enchaîné de la main droite, puis de la gauche, jusqu'à plier ce Miura qui aurait fait douter une grande partie de l'escalafón. A gauche surtout, Castaño a été grand, donnant des muletazos lents et allongés, en faisant oublier l'adversité initiale. Pour finir ce travail dominateur, il jeta l'épée, et fit successivement des passes des deux côtés, avant de placer une grande estocade. Énorme ! Ce type semble techniquement inégalable à l'heure actuelle. Mais seulement une oreille fut concédée à celui que l'on pouvait dès lors appeler Professeur Castaño.

Cette grande démonstration ne fut malheureusement pas rééditée au dernier Miura, juste de forces, manquant de race et protestant avec des coups de tête à chaque muletazo. Mais Castaño fut digne là-encore.

L'autre fait majeur de cette deuxième corrida de San Fermín, c'est que "les Miuras sont sortis en Miuras". Du moins bien plus que ce que l'on a l'habitude de voir ces derniers temps. Parmi les six toros de Pamplona, la majorité possédait au fond une bonne dose de sauvagerie et de genio. Certains, durs, montrèrent qu'ils ne pardonneraient pas d'erreurs.

En ouverture, c'était un toro cárdeno, le plus brave et le plus encasté du lot. Son combat lors de la première pique fut d'ailleurs fort intéressant. A la muleta, il avait toujours cet allant encasté mais s'avisa du fait des déplacements intempestifs de Rafaelillo. Ce dernier incitant également au vice le quatrième, difficile et pas commode. Rafaelillo est fortement en baisse dernièrement, et le seul point positif de son après-midi aura été son habileté au moment de vérité.

Et puis il y avait Fernando Robleño, qui toucha en deuxième position un Miura maniable, mais également tardo qui humiliait rarement dans la muleta. Après avoir mené une bonne lidia, Robleño a réalisé un bel effort, en étant très sûr lors d'un combat qui n'avait rien de facile.
Enfin, Robleño eut affaire au cinquième, un impressionnant Miura de 640 kilos, long et manso con casta. Un toro dur. Malgré les mauvaises intentions et les nombreux avertissements de cet adversaire, Robleño n'a pas pour autant expédié les affaires courantes. Il décida de combattre le plus possible ce toro qui fut dangereux jusqu'au bout, semant douleur et difficultés. On pouvait par ailleurs imaginer l'appréhension des gens de l'ADAC devant leur téléviseur...

Florent

dimanche 8 juillet 2012

Dolores Aguirre, un produit passé de mode

Pour 2012, le produit Dolores Aguirre est moins en vogue que les saisons antérieures. Hier à Pamplona, il s'agissait du premier lot que faisait combattre l'élevage cette année.
Des Dolores, on a une image de toros hétéroclites, soit avec de la caste, un degré divers de mansedumbre, de la mobilité et de la combativité, mais toujours intéressants. Les six toros de Pamplona n'ont pas été à la hauteur de ce que l'on peut raisonnablement attendre de cette devise. Cependant, ce n'était pas une course catastrophique, et l'on devrait parfois s'épargner de lire certaines plumes définitives et sans nuances envers ce type de toro.
Je pense ainsi à ces "revisteros", qui sur leurs sites comportant bien plus de publicités (taurines voire hôtelières) que de pages concrètes sur la tauromachie, s'en donnent à coeur joie pour démonter ce qu'ils rangent dans la catégorie "corridas dures".
Malheureusement, une fois que l'on a eu le désarroi de lire cette prose, on ne peut plus en faire abstraction. Des Dolores d'hier, il a été dit par exemple qu'ils étaient "moches, mauvais et décastés". Pire encore, au-delà du simple lot de toros combattu, on dirait que c'est l'élevage dans sa totalité qui est condamné au goudron et aux plumes. Par des plumes de revisteros adeptes du deux poids deux mesures, descendant allègrement ce type de corridas, mais s'avérant être de véritables larbins lorsqu'il s'agit de commenter la présentation et le comportement de toros commerciaux. C'est probablement cette divergence dans l'analyse qui est la plus gênante, chez certains qui en outre oublient de faire mention du déroulement de la lidia voire des estocades. Une critique taurine à sens unique qui veut que "lorsqu'un torero n'est pas bon, alors le toro ne peut pas l'être lui non plus".

Hier, le premier lot de la temporada de Dolores Aguirre ne fut pas une réussite. Les toros combattus sous un temps lourd avec un vent violent intermittent étaient inégaux en présentation, avec certains typés Atanasio Fernández, et d'autres Conde de la Corte.
En chef de lidia, Antonio Ferrera n'a pas été à la fête. Et ses picadors ont officié à l'excès dans les deux sens, soit trop et mal, soit pas assez. Le premier Dolores s'est fait sécher à la pique, puis s'agenouilla durant la faena.
Le quatrième, sérieux et corniabierto, fut abanto et violent dans la cape. "Angelón", c'était son nom, ne fut pour sa part pas suffisamment piqué, le premier tiers se résumant à une pique trasera puis un picotazo. Après s'être avéré plus apte au championnat de trampoline qu'à l'exercice des banderilles, Antonio Ferrera a connu un calvaire à la muleta.
Effectivement, le toro, mobile, manso con casta et affichant du poder, déborda Ferrera. Le torero fit de nombreux ponts dangereux entre lui et sa muleta, devant lutter à la fois contre ce toro laissé cru à la pique, le bruit des peñas, et le vent tourbillonnant. Ferrera a donc vite abdiqué, laissant l'impression d'avoir affronté un adversaire impossible. Difficile d'imaginer un autre contexte, mais dans les mains d'un Javier Castaño en forme, un grand combat aurait été une probabilité.

Le deuxième de l'après-midi, bas, astifino, et unique melocotón de pelage du lot, afficha d'entrée un problème au train-arrière. Devant une autre assistance, moins bruyante et plus attentive, nul doute que des protestations auraient pu conduire au mouchoir vert. Cependant, ce ne fut pas le cas. Eduardo Gallo tirant plus tard des passes linéaires de la noble corne droite de cet exemplaire.
Face au cinquième, avacado et très manso, Gallo donna des passes sur le voyage quand il ne s'agissait pas de courir pour chercher le toro fuyard. Gallo tua de manière très médiocre.

Enfin, Joselillo reçut la première oreille des corridas de San Fermín face au troisième Dolores du jour, manso et mobile avec un contingent de passes non négligeable. Il donna une faena courageuse, basée sur une tauromachie de façade, spectaculaire et sans fondamentaux. Il dut en grande partie sa récompense à une épée bien portée. Adulé à Pamplona, Joselillo connut bien des sueurs froides face à l'ultime, manso et difficile.

Ce lot de Dolores Aguirre n'est pas à ranger dans la catégorie des satisfactions. Toujours est-il que les cavaleries éléphantesques, ainsi que les lidias moyennes voire médiocres, sont des paramètres qui parfois empêchent de voir complètement et sans ambigüité les toros combattus.
C'était le premier lot de Dolores Aguirre cette saison, car un seul toro était sorti dans les ruedos  jusqu'alors. C'était à Cenicientos au mois d'avril, sous la pluie et devant deux cent personnes, pour un seul contre six de Sánchez Vara. Les Dolores sont moins prisés par les organisateurs que les années précédentes, et ils sont pour le moment à l'affiche de la Feria de Otoño à Madrid, et en novillada du côté d'Andorra (province de Teruel).

Florent

samedi 7 juillet 2012

Voyeur !

Juin est probablement le mois des psychodrames par excellence.
Notez que cette année, les vuvuzelas ont fait défaut dans les enceintes footballistiques. Le bruit de ces longues trompettes donnait l'impression d'avoir une ruche à proximité du poste de télévision. Peut-être aussi, ces instruments découverts par le grand public au cours du mondial Sud-Africain de 2010 permettaient-ils de masquer quelque ineptie au niveau des commentaires ? Cette année, sur la télé numérique, un certain nombre n'a pas eu de vuvuzelas comme gilet de sauvetage pour masquer des propos grotesques. Et je pense notamment à ce consultant de M6 qui le soir du match Angleterre-Italie déclara "c'est difficile de supporter l'Angleterre, et pourtant d'aimer autant les tomates-mozzarella". Il fallait la sortir celle-là...
Cela fait également penser que la référence suprême en matière de commentaires sportifs s'en est allée en ce mois de Juin. L'indispensable Thierry Roland, pour lequel je garderai un impitoyable souvenir d'il y a quelques années au mondial, où à l'issue de la retransmission d'un Suède / Trinidad-et-Tobago s'achevant sur un score de parité, il s'était écrié "ces cons, ils m'ont fusillé mon Loto-Foot !". Roland ayant par avance imaginé une large victoire des Scandinaves.

En Juin cette année, il n'y avait pas seulement le football. Mais également les législatives, notamment dans la 1ère circonscription de Charente-Maritime. Ce qui a été relayé comme un évènement était en réalité un non-évènement, trivial et grossier. Avec maintenant un peu de recul, on s'aperçoit que ce sujet est déjà obsolète et ne constituait pour les médias qu'une récréation estivale. La société du spectacle dans toute sa splendeur et sa décadence.
Le contexte était curieux, pour ne pas dire ridicule. Législatives version bonnet blanc contre blanc bonnet, sur fond de règlement de comptes. Tout était très superficiel et éloigné de la réalité. Ici, il ne s'agissait que de jouer un poste de député, des indemnités exorbitantes, un peu de célébrité, et basta. Cependant, beaucoup se sont passionnés pour cette dramaturgie rochelaise.
Pendant deux ou trois semaines, soit "tu étais de Falorni", soit "tu étais de Royal". Il faut dire que l'électorat de cette circonscription permettait un tel cas de figure. Durant cette période, les uns et les autres ont parlé de l'ancien maire défunt Michel Crépeau, ont cité du Victor Hugo, ont fait allusion au siège de La Rochelle au XVIIème siècle. Tout cela histoire de ne pas se sentir à poil sur le plan des références historiques et pour paraître plus intelligent que l'adversaire.
Avoir des convictions, c'est une bonne chose. Cependant, de là à se sentir extrêmement héroïque du fait de dénoncer un simple parachutage, il y a comme quelque chose d'excessif. Parachutes, Peña Chut et consorts...
Curiosité aussi, parce que cette "élection" s'est déroulée sur fond d'histoires de moeurs, dans cette circonscription qui comprend La Rochelle et l'Ile de Ré... Ce territoire insulaire pour lequel tu dois t'acquitter de 16 euros de péage si tu as envie de t'y rendre l'été. Au bout d'une dizaine d'années dans le coin, tu la connais l'île de Ré et tu n'as plus grand chose à en découvrir. Mais il y a toujours une sorte de snobisme relatif à cette île accessible par le biais d'une pompe-à-fric sous forme de pont.

Puis vint le jour J, c'était il y a bientôt trois semaines.
Je n'ai jamais été adepte de meetings politiques ou autres sous-évènements de ce genre. Là, je dois reconnaître qu'il y avait une belle occasion d'assouvir ma curiosité et mon voyeurisme.
Alors je suis allé contempler le psychodrame de plus près, avec le discours de Ségolène au Museum d'histoires naturelles, se situant approximativement à 652 mètres de mon lieu de résidence. Ce déplacement ne constituait donc pas un effort physique démesuré nécessitant à l'instar d'une étape du tour de France, une exploration intraveineuse. (A l'insu de leur plein gré).
Et donc, au Museum, tout était très théâtral. Ségolène, pléthore de journalistes et de voyeurs, pour connaître le fin mot de l'histoire.
A cent mètres de là à peine, dans une salle, les partisans de Falorni exultaient, certains semblaient même plus ravi du bajonazo porté à la Ségolène que de la victoire dudit Falorni. Ils fêtaient un peu leur "Chupinazo" à eux.
Entre les deux lieux, partisans de l'un et de l'autre se querellaient verbalement, les insultes fusaient, et les journalistes se ruaient pour pouvoir capter et filmer toutes les frictions.

Vraiment, une scène très éloignée de la réalité, un truc vraiment superficiel. Et si j'en parle, c'est que je n'avais jamais ressenti un tel voyeurisme auparavant. Pas même aux arènes, pas mêmes lors des corridas les plus afeitées ou les plus faibles.
Difficile d'avoir une grande soif de ruedos cette année, notamment lorsqu'on voit les cartels, puisqu'il y a peu de choses très flamboyantes ou très alléchantes. Cependant, cela m'a permis de relativiser. Et je me dis quand même qu'aux arènes, il existe une vérité qui ailleurs a disparu depuis fort longtemps.

La vérité et le pundonor dans de nombreux endroits sont des choses totalement absentes.
Et je pense par exemple à ce France-Espagne de l'autre fois. A la 88ème minute de jeu, et seulement menés 1-0 par l'Espagne, seuls trois français sont montés pour jouer le corner qui aurait permis une égalisation. "Mais réveillez-vous" avait-on envie de leur murmurer ! Pas un seul prêt à se sacrifier, à envoyer un terrible coup de saton, d'échine, ou de sternum, pour transpercer Casillas et faire vaciller l'Espagne.

C'est peut-être l'époque qui veut ça, tout ce manque de combativité et de vérité...
La semaine prochaine, Pernaut parlera probablement de Pamplona et de ses encierros à dose homéopathique dans son indéboulonnable 13 heures. Partout ou presque, il semblerait qu'il n'y ait d'yeux que pour le superficiel, les psychodrames et les conneries.

Une chose est certaine, au niveau pundonor, beaucoup devront passer aux rattrapages.

Florent

dimanche 1 juillet 2012

Souvenirs froissés (IX)

EL LOCO GALAN

C'était à Dax, vers midi un matin d'août de l'année 2001. Les tours jumelles new-yorkaises étaient toujours debout et n'occupaient pas encore et de façon irrémédiable l'intégralité de l'actualité.
A la sortie des arènes de Dax, il y avait une longue voiture, une Mercedes, de couleur vert empire, voire peut-être vert anglais. A l'intérieur de celle-ci, toute une cuadrilla avec son novillero, David Galán, ainsi que le père de ce dernier, Antonio José Galán.
Le lendemain, ils s'en allaient toréer une autre non piquée matinale à Bayonne, non loin de là.
Le fils Galán ne fera pas une grande carrière, pas comme son illustre père. 
Je n'ai jamais vu toréer Antonio José Galán. Toutefois, son nom est entré dans l'histoire, c'était un torero populaire. Mais pas un torero populaire à deux sous comme on peut en imaginer à l'heure actuelle. Un torero populaire, fou, courageux à l'extrême, qui était capable de tout et affrontait par ailleurs les élevages réputés difficiles.
Parfois, le sourire aux lèvres, il regardait les gradins en agitant sa muleta avant de porter l'estocade. "Alors ? Je la jette ou je la garde ?". Galán n'était pas un trouillard, et parfois il la jetait.
A coup sûr, de nombreuses personnes sur les gradins avaient plus peur que lui, et silencieusement effrayées, admiraient ce héros.
Et il la jeta, comme le 14 juillet 1973 à Pamplona, face à un toro de Miura. Sous l'orage, il paraît que l'atmosphère était indescriptible. Quatre oreilles et une queue pour Galán, porté en triomphe jusqu'à l'hôtel.
Lorsqu'on entend parler de choses de ce genre, on se dit quand même que la tauromachie a quelque chose de géant. Il paraît aussi que le déclin de la carrière de Galán serait dû à toutes les réticences de ses habituels compagnons d'affiche, ne désirant pas récupérer un toro supplémentaire tandis que lui serait à l'infirmerie. Un courage hors-normes, de l'inconscience aussi certainement. Je n'ai jamais vu toréer Galán.
Le jour où lui, son fils et sa cuadrilla quittaient Dax, c'était le 11 août 2001. Le 12, ils étaient à Bayonne. Sur le chemin du retour en Espagne le 12, leur voiture vert empire s'est scratchée dans le décor. Antonio José Galán et le jeune banderillero Francisco José Losada y laissèrent la vie.
Le 13 août à Dax, à 18 heures et des poussières, une minute de silence était respectée. Un silence total, lourd et pesant. Un silence pour les héros. Plus tard, j'ai compris pourquoi...

Florent