samedi 13 avril 2013

La Dame au balcon

En tauromachie, il est une chose rare que les femmes soient au centre des discussions. Cet univers comporte des traits machistes, et il est impossible de le nier. Chercher des coupables à cet état de fait serait absurde, et puis il y a des choses inexplicables. L'histoire en a voulu ainsi, puisque dans l'arène, ce sont généralement (pour ne pas dire quasiment tout le temps) des hommes qui affrontent des toros. Mâles contre mâles. On pourrait épiloguer longuement sur ce thème.

Si j'évoque ce sujet, c'est bien évidemment en relation avec la disparition de Doña Dolores Aguirre Ybarra ce vendredi. L'annonce de sa mort nous a surpris, car malgré la force de l'âge, elle paraissait en verve lors de ses dernières apparitions. C'est une grande Dame qui s'en est allée.

De simples remerciements seraient trop peu suffisants. Avec les légendaires toros de Dolores Aguirre, il y a de quoi remplir des pages et des carnets entiers. Car oui Madame Aguirre, vos toros étaient beaux, et ils le sont encore. Vos toros, on les reconnaît de par leurs charpentes impressionnantes, trapues et si typiques. Des toros magnifiques, puissants, mobiles, pourvus d'une grande caste et toujours passionnants à regarder. Peu de fois ces toros-là ont déçu ces dernières saisons.

Interrogée un jour dans sa propriété de Constantina par des caméras de télévision, Madame Dolores Aguirre disait avec un sourire gêné et presque honteux : "Puede parecer horrible lo que voy a decir, pero para mi el torero debe sufrir un poco antes de triunfar", ce qui littéralement signifie : "Ce que je vais dire peut paraître horrible, mais pour moi le torero doit un peu souffrir avant de triompher". Et nous avions très bien compris Madame, il n'y avait pas de quoi rougir. Souffrir ? Oui, mais pas dans le sens de la corne qui soulèverait et châtierait l'homme de manière intempestive. Souffrir, dans le sens où le torero doit fournir un effort avant de récolter tout triomphe.
Et cette vision de la corrida est belle, car c'est celle du combat, de l'émotion. Combatifs et exigeants, les toros de Dolores Aguirre répondent parfaitement à cela. Ce sont des toros de caractère, et pour triompher d'eux, il faut allier courage et métier. Le triomphe face à ces toros n'a absolument rien de galvaudé.

En présence de pupilles de l'élevage dont la propriétaire vient de s'en aller, on ressent une émotion bien plus particulière qu'en de nombreuses autres courses. Les toros de Dolores Aguirre sont pavés de sauvagerie, de puissance, de mobilité, de bravoure, de mansedumbre con casta, et parfois de noblesse. Avec eux, l'ennui est rare. Jamais ils n'ont laissé indifférents les aficionados venus les voir.
Quand de nombreux toros fléchissaient après la première et unique pique, ceux de Dolores Aguirre pouvaient en supporter trois, quatre, cinq, six, voire plus, sans pour autant en être affectés.

Des toros de cet élevage sont d'ailleurs annoncés en plusieurs endroits cette année, et il faudra y aller ! Ces représentants de l'origine Atanasio – Conde de la Corte ont quelque chose de fascinant. Madame Dolores Aguirre, ayant bâti cet élevage il y a plus de trente ans grâce à la fortune familiale, a permis d'écrire de belles et grandes pages dans les arènes.

Quand Miura et Victorino Martín commençaient à faire déchanter les aficionados les plus exigeants en matière de toros, c'est avec sourire que l'on contemplait les affiches annonçant les toros de Dolores Aguirre. Pêle-mêle, pour la grande boîte à souvenirs, il y a Pamplona, Madrid et les combats d'El Califa ou de Rafaelillo, des petites arènes d'Espagne aussi. Et puis la France !
Ici, la première corrida intégrale de ce fer a eu lieu à Fréjus en 1980 avec Manuel Benítez "El Cordobés" au cartel ! Ensuite, jamais les vedettes n'ont affronté cet élevage.
Et puis il y a toutes ces courses épiques avec les Dolores, à Vic-Fezensac sous l'orage en 1994, à Céret lors d'une novillada de la Saint-Ferréol en 1995, à Nîmes, à Alès, à Parentis et en de nombreux autres endroits. L'élevage de la Dame forgeait un peu plus sa solide réputation à chaque apparition.

Ces dernières années, il y eut des corridas de fort caractère, notamment une à Dax au milieu d'une feria pauvre en matière de toros. Et puis Orthez, notamment un certain 25 juillet 2010.
Ce jour-là, Madame Dolores Aguirre était assise au balcon de la tribune officielle. Une minute de silence avait été respectée au paseo en mémoire de son mari, Federico Lipperheide, décédé quelques semaines plus tôt. Les toros, eux, portaient une devise noire à cette occasion, et furent splendides de leur entrée en piste jusqu'à leur mort, affichant une caste et une bravoure superbes. Le genre de toros dont la mobilité vous enlève le souffle à l'issue de la corrida. Madame Aguirre était au balcon pour admirer tout cela.

Mille images, mille souvenirs, et des toros qui cette année sortiront comme orphelins, mais porteurs d'un nom légendaire. Car oui, dans le monde des toros, Dolores Aguirre est un nom légendaire.

Gracias Señora, y va por usted.

Florent

1 commentaire:

  1. Jamais les vedettes... il me semble que Ponce a affronté un lot de DA à Madrid dans les années 90, un geste isolé, évidemment.

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