lundi 23 septembre 2013

Cahier de vacances (XIII)

L'INCONTOURNABLE

Quand chaque année vient l'heure de la novillada de Saint-Perdon, le crépuscule de l'été débute. Les touristes ayant fait du littoral landais leur villégiature commencent à s'en aller. C'est la fin du mois d'août, et l'été se fait plus frais. Parfois, la pluie s'invite et ce beau Sud-Ouest revient à la vie normale. Ceux qui s'en vont enterrent ou ferment leurs cahiers de vacances. Les enfants eux, optent pour d'autres cahiers et classeurs, scolaires cette fois-ci. On commence à songer aux stylos, et aussi à la gomme, au Blanco et au Tipp-ex, pour effacer les erreurs et inepties.
Des putains de cahiers et classeurs, c'est ce qui aura coûté l'existence aux merveilleuses arènes de Saint-Perdon. Un après-midi de juin 2009, des enfants décidèrent de mettre le feu à leurs outils scolaires. Chacun connaît la suite. Heureusement, il n'y eut aucune victime humaine. Mais la brûlure laissée à cette occasion ne s'effacera jamais.

Courageux sont les organisateurs de Saint-Perdon, d'avoir continué à organiser leur traditionnelle course coûte que coûte. Cette année, c'était le trentième anniversaire de leur entreprise aficionada, depuis leur première novillada sans picadors en 1983.
La brume s'était emparée des routes landaises ce dimanche 1er septembre au matin. Les pensionnaires de Miura, Palha, Pilar Población, Guardiola Fantoni, Murteira Grave et Pedraza de Yeltes auraient eu belle gueule dans l'arène boisée et rectangulaire de Saint-Perdon. Mais pour la cinquième fois, cette course avait lieu au Plumaçon.

On parlera toujours de Saint-Perdon, car c'est une date incontournable dans le calendrier taurin. La novillada-concours se déroulait donc à dix kilomètres de là, dans les arènes de Mont-de-Marsan. Passage du village à la ville, de l'arène rectangulaire et pittoresque au grand rond du Plumaçon. Les anciens et moins anciens auraient certainement aimé voir cette course sur la piste des arènes de Saint-Perdon.

Au programme, six novillos d'une présentation irréprochable, et beaucoup de sérieux dans l'organisation de la course. Des élevages prestigieux et intéressants à voir. Le concours débuta avec un Miura charpenté et très noble dont le novillero Manuel Dias Gomes ne sut s'accomoder. Il continua avec un magnifique exemplaire de Palha, qui aurait mérité de recevoir le prix. Hélas, il ne put aller a más. Ce novillo encasté fut fortement (et mal) piqué en trois fois, mais c'est bien lui qui démontra le plus de bravoure lors de cette matinée. Noble et encasté, il finit par s'éteindre dans la muleta d'un Rafael Cerro très peu inspiré. Ovation à la dépouille de ce "Tapado" de Palha.

Dans ce panel de novillos hétéroclites, on eut aussi deux cornus moins en vue. Tout d'abord le Guardiola Fantoni sorti en quatrième position, très typé Villamarta, mais juste de forces et noble à l'extrême limite de la sosería. Il y eut également le Murteira Grave, un colorado faible et manquant de race.

Ce matin-là, on vit également l'une des plus grandes prestations de novillero de la saison. C'était celle de José Garrido, en grande forme. Dans un habit tabac et or, le jeune n'a commis aucune erreur face à son premier adversaire de Pilar Población, haut, noble mais distrait, et qui regardait souvent l'homme. Garrido a réalisé face à lui une belle faena des deux côtés, avec de superbes détails à chaque fin de série. Il termina par une épée engagée.

Et si c'est le novillo de Pedraza de Yeltes qui remporta le prix, la responsabilité de José Garrido y était pour beaucoup. Ce novillo imposant provoqua deux chutes de la cavalerie, davantage par maladresse de l'équipage que par la puissance de l'assaut. Ensuite, c'était un novillo noble, mobile et exigeant face auquel Garrido a confirmé sa verve. Deux oreilles pour le novillero, tour de piste et prix pour le Pedraza de Yeltes. C'est ainsi...

Au cours de cette matinée riche, on remarqua aussi beaucoup d'autres choses, comme la prestation d'un jeune et prometteur banderillero portugais, Claudio Miguel, déjà remarqué à Hagetmau un mois auparavant.

Ce rendez-vous est probablement l'une des meilleures choses pour mettre un terme à ses vacances. En tout cas, il y aura toujours en toile de fond les superbes petites arènes de Saint-Perdon.

Florent


(Image de Laurent Larroque : Les arènes de Saint-Perdon)

dimanche 22 septembre 2013

Millas : Merci aux cuadrillas !

Les cuadrillas sont souvent remarquées par l'aficionado quand elles ne brillent pas, ou pire, quand elles desservent leur maestro. Aujourd'hui, je voulais dire merci aux cuadrillas. Merci pour vos interventions lors de la novillada-concours du dimanche 11 août à Millas. Certes aux yeux du grand public, elles seront passées inaperçues, et pourtant...
On annonçait une novillada-concours, avec différents prix mis en jeu : un au meilleur piquero (attribué à Oscar Bernal), un au meilleur novillo (à Manzano de Valdefresno) et un au meilleur novillero (Jesús Fernández).

En voyant les comportements des novilleros, on avait l'impression qu'ils étaient focalisés sur le nom des fers et sur les animaux, oubliant l'aspect concours de la novillada. Incapables de mettre les novillos correctement en suerte au cheval.
Merci à Javier Gil d'être parti trois fois au quite pour empêcher le novillo encasté du Laget de prendre trois rations sans mise en suerte.
Merci à Pablo Saugar "Pirri" d'avoir transpiré pour essayer de tordre un Victorino Martín qui connaissait d'entrée le grec et le latin et mit en panique Brandon Campos.
Enfin aux palos, Vicente Osuna brilla par son entrega et Curro Vivas (triomphateur ici-même en 1992 face à une novillada de Sotillo Gutiérrez) par son efficacité. Les picadors essayèrent d'imposer la monopique mais eux aussi comprirent la chose, et mesurèrent les piques pour qu'on puisse profiter de plusieurs rencontres. C'est à signaler.
Quand les cuadrillas connaissent les arènes et leurs publics et veulent jouer le jeu, elles y parviennent. Elles aident alors vraiment les jeunes à se maintenir à flot.
Ce 11 août, ils en avaient vraiment besoin pour ne pas sombrer. Ils essayèrent comme souvent de dérouler une tauromachie stéréotypée face à des bestiaux n'en voulant pas. Aucun d'eux ne s'imposa aux animaux.
Jesús Fernández sera gagnant car il tomba sur le seul animal à la charge conventionnelle permettant le toreo d'école. Le seul qu'ils pratiquent...
Dommage, car dans ces conditions le Laget et l'Urcola resteront à jamais inédits. Eux qui sortirent avec cet entrain et cette caste rustique que seuls les vaillants lidiadores peuvent encore faire briller, mais nous manquons aussi de ces derniers...
Encore merci aux cuadrillas.

David Duran

(Images : Paseo avec Jesús Fernández, Jesús Chover et Brandon Campos / Novillo de Victorino Martín / Novillo d'Urcola)

L'ordre de sortie des novillos combattus lors de la novillada-concours du dimanche 11 août à Millas : 1/ "Guindaleto", n°34, cárdeno salpicado (né en mars 2010) de Miura.
2/ "Guapo", n°447, negro listón (né en mars 2010) du Laget.
3/ "Vencedor", n°59, cárdeno (né en mars 2010) de Victorino Martín.
4/ "Manzano", n°52, negro (né en novembre 2009) de Valdefresno.
5/ "Astillero", n°402, negro listón (né en novembre 2009) des Frères Jalabert.
6/ "Parillo", n°21, negro bragado meano corrido girón axiblanco calcetero lucero (né en mars 2010) d'Urcola.

samedi 21 septembre 2013

Cahier de vacances (XII)

VIDENTE ET L'ÉVIDENCE

A Dax le 15 août, ils ont joué Carmen quelques instants avant l'inédite corrida matinale. Une mélodie avec un chanteur lyrique en accompagnement. 
Un paseo à 11 heures et des poussières avec au moins une vedette à l'affiche, et "Toréador" comme fond sonore. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'à cet instant précis on se serait cru dans la préfecture du département du Gard. Mais on n'en est pas loin.
Je ne me souviens même plus de ce qu'a donné la Fuente-Ymbrade de ce matin-là. Une parmi tant d'autres dans le calendrier taurin 2013.

L'après-midi toujours à Dax, c'est une corrida de Cuadri. A une période charnière de l'été, le 15 août, jour de l'Assomption nous dit-on.
Peu après 19 heures 30, la vérité éclate au grand jour sur le sable landais. La vérité porte le nom de Vidente, littéralement "voyant". C'est un toro de Cuadri, d'une présence extraordinaire, un colosse portant magistralement les 622 kilogrammes accusés sur la balance. Peut-être le toro le plus impressionnant de la temporada. D'emblée, il semblait vouloir passer sa tête et regarder derrière les burladeros, et renifler ce qui pouvait bien s'y cacher. Voyant et voyeur ? Et puis les clarines dacquoises ont sonné...

Première pique, et Vidente est venu mettre un missile sorti du fond des âges à la cavalerie. Le batacazo fut une explosion. Le plus impressionnant, c'était de voir le Cuadri monter sur le cheval une fois ce dernier à terre. Un peu comme un soldat criant sa victoire à la fin d'un combat.
D'habitude, la pression retombe et les choses redeviennent plus calmes dans ce genre de circonstances...
Mais à la deuxième rencontre, Vidente est revenu encore plus fort. La cavalerie était de nouveau au tapis, et le picador coincé sous la tête de l'équidé. Et ce n'était pas n'importe quel picador ! Le plus célèbre à l'heure actuelle : Tito Sandoval.
C'était terrible de le voir coincé sous ce cheval. Son arrogance et sa confiance habituelles venaient de laisser place à la fragilité. Le picador Tito Sandoval était redevenu homme, à la merci d'un guerrier d'anthologie de chez Cuadri.
A la troisième pique, l'équipage ne fut pas catapulté, mais Vidente venait de démontrer une fois de plus son poder extraordinaire. On avait là face à nous une sorte de bravoure primaire, rugueuse, sèche comme les terres de la province de Huelva en plein été. Un été sec et d'enfer, rien à voir avec une éventuelle douceur. Une quatrième rencontre, et Tito Sandoval put regagner les stands dans la douleur, après avoir oeuvré pour un salaire de la peur.
Vidente, c'était un toro de guerre, et cela ne faisait aucun doute. Sa puissance avait de quoi faire pâlir les maillots du XV de Nouvelle-Zélande, titulaires et remplaçants réunis. Ce toro venait de démontrer sur la piste de Dax quelque chose de rarissime, et même impossible à retranscrire.

Heureusement que c'est Javier Castaño et sa cuadrilla qui furent charger de combattre un tel toro. Certes, ils ont parfois tendance à en faire trop, mais tout de même, quel luxe dans la lidia ! Adalid et Sánchez ont salué après les banderilles, et Marco Galán a été bon dans la brega. A la muleta, Vidente était un toro très dur, en gardant la tête en haut. Une mission périlleuse pour Javier Castaño, qui écouta ensuite des sifflets (assez durs il faut le reconnaître) après un échec à la mort. Castaño a donc entendu des sifflets excessifs, et Vidente également. Le Cuadri a été en partie conspué par des gens qui ne pouvaient le cataloguer dans la catégorie des "toros complets". Ceux qui ne jurent que par ce concept abstrait de "toros complets", considérant les autres comme mauvais.
L'ironie du sort, c'est que ces personnes-là adulent parfois des toreros comme Morante. Ils acceptent de Morante que celui-ci rende copie blanche sept ou huit fois sur dix. En revanche, ils n'acceptent pas ce qui s'assimile pour eux à un "toro incomplet". Victimes de leur propre incohérence, ils se mettent à gueuler dès qu'ils ne voient pas leur toro standard de référence.

Vidente méritait l'ovation, et nous fûmes quand même beaucoup à lui donner. Cependant, l'ovation n'aurait jamais pu être aussi forte que la puissance qu'il venait de répandre. Un toro de premier tiers, un toro de guerre.

Il y avait Vidente, mais également Tanquisto, le premier Cuadri de l'après-midi. Et Tanquisto fut... un grand toro ! Mal piqué et assez inédit en quatre rencontres lors du tiers initial, ce toro d'ouverture alla a más au cours du combat, avec caste, offrant dans la muleta une charge vibrante et d'une grande intensité. Il y eut deux autres toros exploitables (mais qui sont partis sans être toréés), les deuxième et troisième, ainsi que deux autres d'un moindre ton, cinquième et sixième bis, faisant terminer la course sur un sentiment d'inachevé. Avec les quatre premiers Cuadri de Dax et les deux derniers combattus à Céret, vous aviez là et de loin le lot de TOROS de l'année.

Florent

(Image de Laurent Larrieu : La fureur de Vidente lors du tiers de piques)

Cahier de vacances (XI)

LE RETOUR DES RASO DE PORTILLO

J'ai attendu que les vacances soient terminées pour reprendre le cahier destiné à cet effet. Le cahier s'est jusqu'alors avéré aride et peu garni.
Parmi tant de choses qui se sont déroulées cet été, il y avait bien entendu Parentis. Un fief, un lieu incontournable pour celui qui aime les novilladas et les élevages peu vus le reste de la saison.

Parentis-en-Born, samedi 10 août. Grand beau temps, un été de première catégorie. Sur les gradins, une très belle entrée, et peu de places libres. En arrière-salle, ce sont six novillos de Raso de Portillo qui attendent.
Deux semaines auparavant, les grands frères du même élevage avaient déçu bien des espoirs du côté d'Orthez. Et on aurait très bien pu croire que la novillada parentissoise serait à l'unisson.
A Parentis, pas de commémoration. On aurait très bien pu pourtant, car avec cette course du 10 août, c'était le cinquantenaire d'une activité taurine ininterrompue dans ce village landais. Depuis le 7 juillet 1963, pas une seule année n'est passée à Parentis-en-Born sans cornes et sans hommes pour les affronter.

Venir à Parentis n'a rien à voir avec un séjour de plaisance pour les novilleros qui s'y rendent. Le bétail est costaud, exigeant, et il convient d'aller au charbon comme on dit dans le jargon. Pas de commémoration donc pour le cinquantenaire, mais une nouvelle porte dans les arènes, près du toril. Une nouvelle porte de paseo. Un symbole sûrement pour les cinquante ans.

Ainsi pour 18 heures, ce sont les novillos de Raso de Portillo qui étaient annoncés. Le fier bétail du fer des frères Gamazo revenait dans son fief, avec un lot fort bien présenté. Tout avait pourtant très mal commencé.
Le novillo d'ouverture, très faible, aurait pu être passible du mouchoir vert. Noble mais sans aucune force, sa vie publique dans l'arène a été allongée par le catalan Jesús Fernández qui s'éternisa avec la ferraille. Ce fut le moment de moindre intérêt lors de cette course.
Pour le reste, on vit un lot confirmant la catégorie et la réputation de Parentis, un vrai lot de novillos, intéressant, exigeant, souvent encasté, et se rendant à seize reprises face à la cavalerie.
Au deuxième, bien piqué par le picador (et mayoral) Juan Agudo, Imanol Sánchez fut appliqué tout au long du combat et toréa avec décision le noble Raso de Portillo. Hélas, les aciers furent aux abonnés absents.
Avec Nefasto, le quatrième novillo de l'après-midi, on pensa à un célèbre dicton. Presque une sentence : "Le toro remet chacun à sa place".
Charpenté, Nefasto alla quatre fois à la pique avec force et caste. Sa confrontation avec le picador Miguel Angel Herrero fut très intéressante et intense. Ensuite, Jesús Fernández se retrouva seul en piste avec Nefasto. Face à la caste, le novillero trentenaire connut un cauchemar, et apparut sans confiance. Débordé, il fut même fortement secoué à un moment. Absence de Fernández, remis à sa place et renvoyé à ses chères études. Et un, et deux... Et trois avis ! Nefasto, beau et encasté, eut droit à une mort lamentable, en étant puntillé près des planches. Il reçut une juste ovation à l'arrastre, tandis que Fernández écoutait la bronca en partant à l'infirmerie... et à Millas. Cada uno en su sitio.

Au cinquième, répondant au nom de Melancólico, Imanol Sánchez donna la plus belle image que l'on puisse voir d'un novillero. L'envie et le plaisir d'être là, et le don de soi à chaque instant. Le Raso de Portillo n'était pas évident, prenant les piques sur la défensive, occasionnant un duel en cinq manches aux banderilles avec Imanol, et donnant du fil à retordre de façon permanente. A la muleta, on vit un grand combat, car Melancólico était très encasté, avec du poder et du danger. Imanol livra une vraie bataille, et fut même touché à la jambe. Certes, le novillero ne remporta pas la partie, mais il venait de démontrer un immense mérite. Après une belle épée engagée, une oreille n'aurait vraiment pas été de trop.

Le troisième novillero du jour était Luis Gerpe. Même s'il repartit sous le silence des arènes de Parentis, il ne démérita pas. Aussi bien face à son premier, difficile, et qui sauta dans le callejón à son entrée en piste ; que face au dernier, brave lors de la première pique, compliqué et exigeant. Gerpe est encore un débutant, mais patience, il a le temps.

Si la sortie orthézienne laisse quelques doutes sur le fer de Raso de Portillo à l'âge adulte, il ne fait en revanche aucun doute que cet élevage doive revenir en France en novilladas...


Florent