mardi 30 décembre 2014

Vider la Maestranza (Rétro 2014)

Superbe était l'affiche de la temporada sévillane 2014. Signée par l'artiste chilien Guillermo Muñoz Vera, elle incitait à l'héliotropisme. La luminosité de l'Andalousie, le ciel bleu, le soleil et le calme. Une affiche belle, mais malheureusement prémonitoire, au moment où les cartels de Séville n'étaient pas encore sortis. 
Pendant tout l'hiver, l'empresa des arènes a été confrontée à la volonté de boycott du groupe des cinq grandes vedettes auto-proclamées. Menace mise à exécution, l'empresa a dû composer sans ces cinq toreros. 
En avril, l'aventure commence plutôt bien, puisque le dimanche de Pâques, les deux toreros du village de Gerena, Escribano et Luque, remplissent pratiquement les arènes pour affronter la corrida de Miura. Le dimanche suivant, on compte près de deux tiers d'arène pour la novillada piquée où torée José Ruiz Muñoz, le petit-neveu de Curro Romero. Les débuts de la temporada, encourageants, sont loin d'être calamiteux. 
Mais l'un des grands problèmes de cette feria composée par l'empresa, c'est le prix des places. Malgré l'absence des cinq vedettes en question, les tarifs furent maintenus. Sans pour autant aller jusqu'à les casser complètement (les places à Séville sont tout de même chères), l'empresa aurait quand même pu songer à les baisser considérablement. 
Mais à la place d'une baisse des tarifs, rien de rien, et peu d'originalité sur les affiches. Même pas une corrida-concours avec des élevages et des toreros de la province de Séville (car dans les deux cas ce n'est pas ce qui manque !) à un prix avantageux. Aucune idée nouvelle. La nouveauté : il faut croire que l'empresa n'y a même pas pensé une seule seconde. 
Rien dans cette programmation 2014 ne sortait de l'ordinaire. Il n'y avait aucune des cinq vedettes, mais en revanche, les ganaderías étaient toujours les mêmes. 
Le 1er mai, première corrida de feria, de Montalvo... et un tiers d'arène. 
Le 2 mai, un quart d'arène. Mais honnêtement, qui irait s'asseoir au soleil sous 35 degrés pour aller voir Esaú Fernández (c'est un exemple) affronter des toros de Fuente Ymbro ? Sous la chaleur tropicale des gradins soleil de la Maestranza, on ne pouvait certainement trouver que quelques courageux aficionados français, qui sont là, et profitent du lieu, le temps de leur séjour, quel que soit le cartel. 
Avec cette feria au début chaotique, on imagine bien qu'atteindre la moitié d'arène allait être un exploit avant la fin du cycle. A la fin de la feria, la San Isidro madrilène avait déjà commencé, et l'attention était ailleurs. 
Dans cette feria de Séville écrasée par la chaleur et l'indifférence, il n'y avait que la radio pour relayer ce qui se passait en piste. La télévision (si elle n'est pas le meilleur mode pour assister à une corrida) a déserté les lieux depuis quelques saisons, et cela a son importance. 
Les semaines suivantes, les novilladas de l'abonnement de mai et juin n'ont eu qu'une timide affluence, car il faut dire que la chaleur était encore plus écrasante. 
Pourtant, ce sont bien les novilladas qu'il faut détacher dans cette temporada sévillane. Quasi-plein le 3 juillet pour le mano a mano "remake" du triomphe de Borja Jiménez et José Garrido. Demi-arène le 10 juillet pour la première non piquée nocturne, deux tiers le 17, trois quarts le 24, et le plein pour la finale du 31 juillet, où le trophée mis en jeu a été remporté par Pablo Aguado face à un lot d'El Parralejo. Succès des novilladas nocturnes, avec des tarifs adaptés. 
En septembre, la catastrophe est revenue pour la feria de San Miguel. Là-encore, les cartels de cette feria avaient été annoncés plus de six mois avant, en même temps que ceux de la feria de printemps. 
Toujours les mêmes tarifs. Un quart d'arène le samedi 27 septembre pour voir une corrida de García Jiménez. Une timide moitié le lendemain pour un plat combiné avec des Juan Pedro Domecq et des Daniel Ruiz. 
La gestion de ces arènes, obsolète au possible, doit impérativement poser réflexion. Or, d'ores et déjà, on murmure qu'en 2015 des élevages à peu près identiques seraient programmés à la Maestranza. Il ne manquerait plus que les toreros et les prix soient les mêmes... 
Ne l'espérons pas, car à ce rythme là, la messe est dite.

Florent

lundi 22 décembre 2014

Dans l'arène cérétane (Rétro 2014)


"La corrida c'est un combat, on appelle ça des toros de combat d'ailleurs, ce ne sont pas des enjoliveurs ou des faire-valoirs pour toreros, et les toreros ce ne sont pas des chanteurs de flamenco ou des danseurs de sévillanes. Nous ce que l'on veut à Céret ce sont des toros de guerre, et on va montrer qu'il en existe encore".


Jean-Louis Fourquet, président de l'ADAC, disparu au début de l'année 2014. 

dimanche 21 décembre 2014

Guardiola, en vert et or (Rétro 2014)


On nous avait annoncé dès le début de l'année que l'histoire des toros de Guardiola touchait à sa fin. Cela faisait déjà plusieurs saisons, pour ne pas dire une bonne décennie, que les Guardiolas avaient commencé à disparaître des affiches. 
Sondez plusieurs générations d'aficionados, et ils vous diront la plupart que parmi les toros les plus braves qu'ils ont pu admirer, il y a forcément des Guardiolas. Aux quatre coins du planisphère taurin, dans de nombreuses ferias et corridas-concours, le tableau de chasse des Guardiolas est impressionnant. Et il y a, comme repère le plus célèbre, les fameuses corridas dites du "Lunes de resaca" de la feria de Séville. 
En 2014, le destin semble scellé et la poussière promise aux derniers toros de Guardiola vivant sur les terres d'El Toruño, à Utrera. 
Il faut dire qu'à l'apogée de son histoire, Guardiola était un nom générique. On comptait quatre fers différents : deux d'encaste Villamarta, celui des Herederos de Salvador Guardiola Fantoni ainsi que celui des Señores Guardiola Domínguez ; et deux d'encaste Pedrajas : Herederos de Salvador Guardiola Domínguez... et l'inévitable et savoureux María Luisa Domínguez Pérez de Vargas. 
En 2002, le célèbre mayoral de la maison, Luis Saavedra, dont Jacques Durand disait qu'il menait avec ses toros un "Entretien infini", est décédé. En octobre 2011, c'est Alfonso Guardiola, le propriétaire, qui a quitté ce monde, à quarante-huit heures d'intervalle avec Antonio Chenel "Antoñete". 
Pour le mois d'août 2014, une novillada de Guardiola Fantoni, le dernier fer en lice de la maison, était annoncée à Parentis. Des Villamartas appartenant à cette devise rescapée, on avait récemment vu des sorties plus âpres et compliquées que braves, et plus défensives qu'offensives. 
On ne savait donc pas vraiment à quoi s'attendre de cette "dernière" novillada, combattue à Parentis. Les deux premiers novillos, "Músico" et "Felpillo", confirmèrent la tendance des ultimes saisons. En revanche, les quatre autres, "Cipotillo", "Finanza", "Violin" et "Preferido", furent exceptionnels. 
Au total, la novillada de Guardiola ira dix-neuf fois à la pique sans se faire prier. De présentation, c'était un magnifique lot de novillos, sans excès, parfaitement charpenté, aux pelages noirs parsemés de tâches blanches. 
Une novillada brave, mobile, encastée, exigeante, et qui s'est grandie au cours du combat. Lorsque le troisième novillo, "Cipotillo", a envoyé toute sa force et sa bravoure lors de la première pique, on avait compris. 
Les novillos répondaient à la moindre sollicitation à la pique comme à la muleta, avec des charges lointaines. Face au sixième, de pelage berrendo, le vénézuélien César Valencia coupa deux oreilles. 
Durant sa faena, la pluie commença à tomber. Une averse froide, comme un présage pour un élevage que l'on ne veut surtout pas voir disparaître. Et si au fond, pouvait-il encore exister un espoir ? 
Aucun novillo cet après-midi là n'eut les honneurs de la vuelta posthume. Mais si deux d'entre eux avaient eu un mouchoir bleu, on n'aurait absolument rien trouvé d'abusé et d'excessif. Ce fut une splendide novillada. Et au final, c'est le mayoral qui donna un tour de piste. 
A Parentis, de la devise verte et or de Guardiola Fantoni, le vert rappelait la forêt des pins des Landes, et l'or le sable de son littoral.


Florent

samedi 20 décembre 2014

"Ton quotient intellectuel est inférieur au numéro de ton maillot" (Rétro 2014)


On pourrait l'annoncer avec une intonation façon Julien Lepers dans Questions pour un champion :
Il est le torero qui a fait le plus de paseos depuis le début des années 2000. En 2014, il est le deuxième de l'escalafón avec 66 corridas, 142 oreilles et 8 queues. De qui s'agit-il ? Oui... vous l'avez ? 
David Fandila... EL FANDI ! Exceptionnel non ? 
Le dimanche 31 août dernier, El Fandi toréait dans les arènes de Priego de Córdoba. Au même moment, au Plumaçon, trois novilleros se jouaient la vie face à une novillada-concours pas évidente dans le cadre des fêtes de Saint-Perdon. José Garrido, Alejandro Marcos et Louis Husson ont payé de leur physique pour mener cette course à terme. 
Au même moment en Andalousie, El Fandi a réalisé un geste passé presque inaperçu au sein des médias taurins espagnols. Ce sont des blogueurs qui l'ont relevé. Il faut dire qu'à ce moment de l'année, les courses sont nombreuses et ce genre de corridas peut parfaitement passer inaperçu. 
A Priego de Córdoba, El Fandi a exécuté un geste inqualifiable qui avait, il est vrai, déjà existé par le passé. Heureusement de manière très rare. 
Après avoir regardé le toro affalé au sol pendant une minute, El Fandi est allé s'asseoir sur lui. La scène est authentique, puisque des photos sous plusieurs angles existent, ainsi que des vidéos. 
Les toros étaient de Zalduendo, et El Fandi a ce jour-là... obtenu quatre oreilles et une queue ! A croire que ce geste n'avait rien de choquant pour le public venu assister à la pantalonnade. 
On comprend mieux ainsi les 142 oreilles et 8 queues obtenues par ce torero en 2014. Une simple façade masquant des corridas honteuses. 
Honteux oui, car El Fandi est un matador d'alternative et appartient à ce que l'on appelle les "maestros" dans le jargon. Ceux qui sont parvenus à franchir toutes les étapes. 
Mais ainsi, avec un tel comportement, le terme de maestro est totalement dévalué et même insulté. Cela est rageant de voir El Fandi faire de telles pitreries, en sachant que la corrida a quand même gagné en sérieux dans pas mal d'arènes ces dernières années. Mais il faut malheureusement toujours un clown pour tout foutre en l'air... 
La France, qui est un excellent baromètre en matière de tauromachie, dévoile la supercherie par ses simples statistiques. El Fandi est un torero qui n'y a jamais fait rêver personne et qui n'y a jamais eu d'écho. Preuve en est qu'il existe ici un certain sérieux. 
El Fandi n'a plus toréé en France depuis le 24 mai 2012 à Nîmes. Un an auparavant à Arles, le torero populiste moissonneur d'oreilles qu'il est en Espagne avait été totalement éclipsé par de superbes gestes de Juan Mora et les deux oreilles obtenues par le torero local Juan Bautista. 
Demander un boycott ou une levée des boucliers des organisateurs envers El Fandi ne servirait pas à grand chose. En France, il a déjà obtenu le fruit de ses mascarades, puisqu'il ne vient plus. En Espagne, il aura encore certainement beaucoup de courses sans intérêt, destinées à des publics bien trop peu avertis et exigeants. 
De la colère ? Pas tellement. Ce qui règne surtout, c'est l'incompréhension. Car El Fandi a un potentiel considérable et des capacités physiques exceptionnelles. Il avait démontré des dispositions intéressantes en début de carrière, notamment en affrontant des toros de Dolores Aguirre à Bilbao. 
Mais franchement, comment avec aussi peu de fierté a-t-il pu transformer sa carrière en imposture ? Plutôt que de prendre des risques et devenir un torero respectable, El Fandi semble avoir choisi la voie d'une carrière quantitative mais infiniment médiocre. Ce geste, réalisé à Priego de Córdoba, est un peu le couronnement de ce royaume de médiocrité. 
Un jour, l'ancien footballeur britannique George Best avait glissé à son cadet, Paul Gascoigne, le numéro 8 de l'équipe d'Angleterre : "Ton quotient intellectuel est inférieur au numéro de ton maillot". Pour El Fandi, on n'en est pas loin...


Florent

Rafaelillo, torero du Plumaçon (Rétro 2014)


L'une des corridas les plus passionnantes de l'été aura été celle de Miura lors des fêtes de la Madeleine. Il y avait à Mont-de-Marsan, le dimanche 20 juillet, un parfum de grande Miurada, avec tout ce que l'on est en mesure d'attendre de cet élevage mythique. Une légende qui parfois s'estompe, mais qui chaque année livre en certains endroits des toros qui donnent l'envie d'y croire, encore et encore... 
Au Plumaçon, les toros de Miura, aux carrosseries ferroviaires, ont rencontré un Rafaelillo dans sa plénitude.
Rafaelillo, c'est l'étiquette des toreros vaillants et bagarreurs. Depuis 2010, on a pu se dire que la motivation de ce torero était parfois émoussée. Et pour cause, à Las Ventas en 2010, Rafaelillo aurait dû ouvrir la grande porte devant une corrida de Dolores Aguirre. Mais la présidence a fermé la porte, laissant seulement à Rafaelillo un tour de piste et une oreille. Un sentiment amer, et peut-être l'impression de ne jamais avoir été aussi près de ce triomphe à Madrid... Mais sa carrière a continué comme si de rien n'était. 
A chaque fois qu'il torée à Mont-de-Marsan, on le découvre comme transfiguré. Ce n'est pas un hasard. 
Au Plumaçon, à près de 1000 kilomètres de chez lui, il entretient une belle histoire. Au fond, peut-être que Mont-de-Marsan est l'arène où il se sent le plus en confiance. 
Tout juste âgé de quatorze ans, dans un habit fuchsia et noir, Rafaelillo coupa trois oreilles et une queue au Plumaçon le 22 juillet 1993 face à des erales de Martínez Elizondo, propriété de la famille Chopera. Un an plus tard, le 21 juillet 1994, en blanc et or, ce sont trois autres oreilles lors d'une novillada non piquée face au même élevage. 
Deux prouesses qui, ironie de l'histoire, ne pourraient guère se produire à l'heure actuelle, puisque l'âge légal pour toréer ainsi en habit de lumières est de seize ans.
Mais ces deux novilladas étaient suffisantes pour forger des repères en ces lieux. Bien longtemps après, le 20 juillet 2008, Rafaelillo torée pour la première fois au Plumaçon en tant que matador, face aux toros de Miura, et coupe deux oreilles après une estocade magistrale. 
En 2010, la Miurada n'a ni plumage ni ramage, elle est médiocre, mais Rafaelillo donne deux tours de piste et laisse une belle impression malgré les conditions défavorables. 
En 2013, c'est le mano a mano avec Robleño face aux toros d'Escolar Gil, et des naturelles de face extraordinaires au premier toro de l'après-midi. 
Dimanche 20 juillet 2014, on l'a bien compris, Rafaelillo est ici comme dans son jardin. Cet homme d'un mètre 65 seulement n'est pas inquiet à l'idée de défier les toros de Miura une fois de plus. Par ailleurs, il est probablement le torero le plus expérimenté de nos jours face à cet élevage. 
Les toros de Miura et leurs charpentes interminables sont braves à la pique, puis difficiles, avisés, dangereux, rugueux, et tout ce que tu veux. 
C'est une corrida sous tension dont se dégage une chaleur moite. Celle de la sueur et du moindre faux pas interdit. Rafaelillo étale une courageuse tauromachie en mouvements, tout d'abord lors d'un premier combat mémorable. A plusieurs reprises, le torero a réussi à oublier l'adversité, avec l'exploit de toréer relâché. L'arène est un ring sous atmosphère électrique, et Rafaelillo est maître dans le jeu des esquives. Vers 18 heures 30, comme une lettre à la poste face à un toro plus grand que lui, il enverra une estocade d'anthologie. 

Florent

(Image : Rafaelillo le 22 juillet 1993 – Archives de la Peña Escalier 6 de Mont-de-Marsan)

vendredi 19 décembre 2014

Tomás Angulo respire encore (Rétro 2014)

Orthez. Dimanche 27 juillet. 
Hechicero, numéro 30, est le deuxième novillo de la matinée. Il porte sur sa cuisse le fer de Valdellán. Un élevage prometteur d'encaste Graciliano, un sang rare et précieux, dont on a pu se délecter en 2013 à Vic-Fezensac. 
Hechicero est un excellent novillo. Il n'a peut-être pas été mis en valeur tel qu'on l'aurait aimé au premier tiers. Mais il n'empêche qu'avant le début de la faena, il garde tout son allant et ses qualités. 
Face à lui, le novillero Tomás Angulo ne cherche pas d'échappatoire pour débuter le combat. Ce sont des cites de loin, au centre de la piste, sans jamais bouger les chevilles. Le début de faena est audacieux, et se poursuit sur une bonne note. 
Quelques minutes plus tard, et c'est normal, la faena retombe en intensité. Dans tous les cas, cet intéressant combat est bientôt terminé. 
C'est alors que vient une erreur d'inattention dont jusqu'alors on aurait ignoré la portée. 
Hechicero accroche Tomás Angulo de face avant de le projeter dans les airs. La chute est terrible. Il semble que l'on ait entendu le bruit d'un corps brisé. Au sol, le novillero est complètement inerte. 
Tomás Angulo pourrait être mort. A cet instant, cette pensée qui vient heurter l'esprit est terrible. On se sent comme voyeur, mal à l'aise. Ce sont pourtant des choses qui peuvent arriver. Mais putain, pas ce matin s'il vous plaît, pas à Orthez. On aimerait faire un bond de quinze secondes en arrière et que le sort épargne ce jeune homme de vingt-deux ans. 
Il est midi, le soleil tape fort, et aucune ombre ne peut masquer cette scène glaçante et terrifiante. Angulo est désarticulé, il a du sang sur le visage, et le bruit de sa cogida a été monstrueux. Déjà, avant même qu'il n'ait été emmené à l'infirmerie, on pense au bruit de la sirène de l'ambulance qui résonnera dans tous les sens. 
A peine trois minutes plus tard, l'incroyable se produit, puisque la silhouette de Tomás Angulo ressort de l'infirmerie. Il y a là comme un parfum de miracle. 
Angulo, commotionné, se reprend. Il monte l'épée et porte une estocade légèrement sur le côté, mais qui sera suffisante. 
Trois mouchoirs fleurissent ensuite au balcon présidentiel. Deux oreilles pour Angulo, et un mouchoir bleu pour Hechicero. 
Affirmer a posteriori que la présidence a été sensible face à un simple fait de jeu, c'est être d'un froid qui n'aurait rien à envier à la Scandinavie. A ce moment-là, il n'y a plus aucune échelle de valeurs qui puisse raisonnablement exister. Le violent accrochage n'était pas un simple fait de jeu, mais le tournant du match. 
Pour exorciser l'accident, on offre les deux oreilles à ce jeune homme venu d'Extrémadure. Et il serait bien honteux de venir s'en offusquer. Qu'importe la récompense, nous saluons ici ton extrême pundonor. Et ces deux oreilles étaient peut-être le meilleur des remèdes. 

Florent

(Image de Laurent Larrieu, Campos y Ruedos)

Corrida de Pedraza de Yeltes : le jour où Dax a gagné à la loterie... (Rétro 2014)

Samedi 16 août. Le ciel bleu d'été incite au littoral, à la plaisance et au calme. Mais au fond, les maillots de bain et la baignade pourront bien attendre un peu. 

A Dax, l'élevage de Pedraza de Yeltes, basé dans la province de Salamanque et d'origine Domecq, fait combattre pour la première fois une corrida de toros en France. 
De cette devise récente, il n'y a presque que de bons échos. Déjà, il ne s'agit pas d'une usine à toros et c'est un bon point. Les propriétaires avancent doucement, pas à pas, et connaissent le succès presque systématiquement, puisque leurs produits s'avèrent intéressants dans toutes les arènes où ils sortent. 
A Dax, les six combattants du jour s'appellent Deslumbrero, Bellito, Miralto, Portadito, Bello et Fantacioso. Et pour une première en France, le lot est particulièrement charpenté. Aux pelages marrons et roux, les Pedraza oscillent entre 570 et 640 kg. De quoi faire démentir les dictons qui affirment que les toros de plus de 600 kg sont impropres au combat, et nécessitent d'être calibrés pour être bons. 
Imposante, et splendide aussi bien en présence qu'en comportement, cette corrida de Pedraza de Yeltes a été un véritable événement. Un festin pour tout aficionado qui se respecte. 
Un lot bravissime en dix-sept piques très fortes et parfois mal données, des piques qui en valaient peut-être vingt-cinq ou trente au total tellement les picadors ont voulu s'acharner. Mais rien n'y fit, car l'on vit ces splendides toros inonder le sable de Dax de leur bravoure, de leur caste et de leur transmission. C'est ce toro d'encaste Domecq que l'on veut voir dans les arènes ! Oui, celui-là ! Celui qui ramène l'émotion en piste, et rappelle que la corrida dure trois tiers. Et cela fait énormément de bien dans l'échelle des valeurs, surtout lorsque l'on voit les trophées (grâces et tours de piste) accordés à tant d'autres élevages du même sang, pour un résultat infiniment moins riche. 
La réalité est cruelle, mais il existe des ganaderías qui viennent depuis des décennies en France, et n'ont jamais atteint le niveau de cette seule corrida de Pedraza de Yeltes du 16 août à Dax. Et plus cruel... On peut presque croire qu'elles ne l'atteindront jamais... 
Alors, pour le souvenir, il y eut ce troisième toro, Miralto, numéro 21, colorado, 580 kg. Pourtant, il n'avait pas un physique qui pouvait laisser présager un combat d'une telle grandeur. Haut sur pattes, et avec un port de tête qui n'avait rien d'extraordinaire. 
Extraordinaire, ce toro le fut lors des quatre piques auxquelles il se rendit avec une bravoure de rêve. Javier Castaño, qui aura été le torero le plus honnête de l'après-midi, le plaça à quasiment trente mètres pour la dernière rencontre. Et l'assaut fut immédiat, au grand galop... Pour une intense émotion. Plus tard, Miralto sera honoré d'un tour de piste fleuri et acclamé.
Dans cette corrida de toros exceptionnelle, il y eut aussi Bello, le cinquième, 640 kg sur la bascule. Sèchement piqué en trois rencontres, mais brave d'un bout à l'autre du combat sans jamais fléchir...
A Dax, cette corrida de Pedraza de Yeltes aura été celle de tous les adjectifs au superlatif...

Florent

(Photo : Le départ de "Miralto" vers la pique – Image de Bernard Hiribarren parue dans Semana Grande le lundi 18 août)

jeudi 18 décembre 2014

"Vole comme un papillon... et pique comme une abeille" (Rétro 2014)


Le geste d'Iván Fandiño, le 13 mai à Madrid, est à coup sûr le geste de l'année. 
Fandiño mène une carrière des plus étranges. Quand il était novillero, il pesait presque 100 kg. Mais aucune image n'est restée de cette période. Fandiño était anonyme, comme il l'a ensuite été lors de ses premières années de matador. Avant qu'un jour ne vienne le déclic...

Fandiño est un torero du Nord. Il est d'Orduña, au Pays Basque, mais possède également des origines galiciennes, cette merveilleuse région de l'Ouest de l'Espagne où les aficionados n'ont guère l'habitude de s'aventurer. Pourtant, pour ses paysages et son caractère singulier, la Galice mérite le coup d'oeil. 

Fandiño est un torero du Nord, puissant, rugueux, et il arrive parfois qu'on le moque pour son manque de douceur. On conteste aussi ses choix de vouloir affronter les mêmes élevages que les vedettes, et de renier les toros puissants, face auxquels sa tauromachie prend tout son sens. 

Car Fandiño est un torero hors-normes, capable de mettre la jambe sans douter un seul instant. 
A Madrid le 13 mai, il torée très bien deux toros encastés de Parladé. Au deuxième toro de l'après-midi, il coupe une oreille. Au cinquième, sa faena vaut bien une autre belle oreille... à condition de porter une bonne estocade. 
Pas de soucis quand on connaît l'engagement de Fandiño au moment de porter l'épée. En fin de faena, face à "Rapiñador", ce cinquième Parladé, il n'a jamais été aussi proche de sa première Grande Porte à Las Ventas. Une bonne estocade lui suffit pour repartir avec ce précieux butin. 
Sa saison est déjà très fleurie en contrats, et il n'a rien d'un torero désespéré, qui se verrait dans l'obligation de tout miser à pile ou face. 
Sans calcul, la muleta est alors jetée au sol avant l'estocade. Fandiño part à corps perdu, et pourrait être acheminé vers l'infirmerie en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. 
Il a décidé, comme ça, en une seconde, de jouer la Grande Porte avec la suerte qu'avait popularisée Antonio José Galán il y a quarante ans. 
Agile dans les airs, Fandiño a réussi avec lucidité ce geste insensé. Et à cet instant, le porter en triomphe était la plus grande des évidences...


Florent

La terre d'Hubert Yonnet (Rétro 2014)

A chaque fois que l'on entre dans l'arène de Parentis, l'effet de surprise est toujours le même. Il y a sur la gauche une usine de charbon actif qui fonctionne même le dimanche. Derrière le toril, côté Atlantique, il y a l'imposant château d'eau qui fait partie du décor. Et puis, ce n'est pas anecdotique, on remarque la taille de cette belle arène. Une grande piste et des gradins vastes. Ce n'est pas une petite arène. On se pose des questions et l'on se dit que la plaza est suffisamment grande pour que l'on y célèbre des corridas. Pourtant ici, on a seulement dérogé trois fois à la règle. En 1980 et en 1994, et aussi en 1992 avec une corrida mixte de deux toros et quatre novillos. Mais Parentis est une arène de novilladas et veut chaque année rester fidèle à cette tradition. 

Le dimanche 10 août, au cœur de l'arène, le fer d'Hubert Yonnet y est dessiné pour la première fois. C'est aussi la première fois que les pensionnaires de l'élevage sortent en piste depuis la mort d'Hubert le 28 juillet. Coïncidence, Hubert Yonnet est né à la fin de l'année 1926, au moment où l'on construisait les arènes de Parentis, inaugurées l'année suivante. 

Hubert Yonnet aura pour sa part accompagné ses toros jusqu'à la fin de sa vie, puisque trois mois avant ce dimanche 10 août, aux arènes d'Alès, il fut honoré en piste avant la corrida. 
Rien de plus éloquent que le nom d'Hubert Yonnet quand on parle d'élevages de taureaux de combat en France. Une légende, forgée sur les terres de la Bélugue, à l'embouchure du Rhône. Combien d'aficionados français n'ont jamais vu un seul cornu appartenant à Monsieur Yonnet ? Vous en trouverez bien peu. 
A Parentis, la novillada débute de manière inhabituelle. Pour rendre hommage à l'éleveur, les alguazils défilent à pied en tenant leurs chevaux par la bride. Un long discours d'hommage résonne entre les murs des arènes. Et l'on appelle en piste le mayoral, Olivier Faure, pour une longue ovation. 
Les novillos portent sur leur dos une devise noire en guise de deuil. Le premier orphelin du jour s'appelle "Salinier". Un nom sans équivoque qui rappelle l'élevage et son environnement. Sérieux, âpres, exigeants et difficiles, avec dix-huit rencontres face au cheval, les exemplaires d'Hubert Yonnet auront été fidèles à leur réputation. Des toros qui nécessitent le combat et une attention de tous les instants. 
Il y avait ce dimanche 10 août trois jeunes qui n'étaient pas des novilleros de renom, mais dont l'effort est à saluer. Défier les toros et les novillos de chez Yonnet n'est pas une mince affaire. Luis Gerpe, Juan Millán et Guillermo Valencia se sont accrochés et ont été courageux. Gerpe et Valencia sont parvenus à obtenir une oreille. Face au dernier novillo, le picador Juan Agudo a excellé dans son métier, en réalisant un premier tiers exceptionnel. 
A la fin de la course, le mayoral Olivier Faure donna une dernière vuelta en compagnie de Guillermo Valencia et du picador Agudo. Pour la première fois, Hubert Yonnet n'était pas là, lui qui avait l'habitude d'être aux premières loges à chaque sortie de ses taureaux en France comme en Espagne. 
La devise verte et blanche a écrit une histoire à nulle autre pareille. Sur les terres qui s'étendent de Salin-de-Giraud à Parentis, de la Méditerranée à l'Atlantique, et même au-delà, personne n'ignore cette histoire.


Florent

Pour que Jean-Pierre reste dans la garrigue (Rétro 2014)

C'était encore récent. Jusque dans les années 90 et même 2000, il n'y avait absolument aucun problème pour se rendre aux arènes, en France comme ailleurs.

Les arènes, situées au bout d'un chemin, étaient entourées d'une atmosphère calme ou bien festive, mais toujours en toute sérénité. Rarement, et dans certains endroits uniquement, il arrivait de voir des personnes silencieuses avec des pancartes hostiles à la corrida. Seule Floirac, en 1987, ainsi que quelques exemples peu nombreux, semblaient faire exception au climat paisible. 
Ces derniers temps, il est curieux de constater certains attroupements, des jours de corridas ou novilladas, dans des petits villages auxquels on ne peut accéder que par routes départementales. Mais pourquoi donc faire tout ce chemin et venir importuner les gens qui se rendent aux arènes ? Sans paranoïa, sans acharnement sur internet et sans se monter le bourrichon, les pseudo-manifestants n'auraient jamais connu l'existence de ces villages, ni même que l'on y célébrait des courses. 
Alors, en certains endroits, des barrières ont fleuri, avec des dispositifs de sécurité, qui sont là comme un moindre mal. Les pseudo-manifestants aimeraient être médiatisés comme s'ils étaient une horde. 
Et pourtant, ils mènent une croisade qui leur échappe totalement. Dernièrement, on a vu la publication d'analyses psychiatriques (sorties d'on ne sait trop où) concernant les dégâts faits sur les enfants qui vont aux arènes et sur les adultes qui y sont habitués depuis des lustres. De tous les aficionados que je connaisse, pourtant, aucun à ma connaissance n'a eu à comparaître devant une Cour d'assises, un Tribunal correctionnel, et aucun n'a été interné. Cela ne veut pas dire que nous aficionados, sommes des gens parfaits, mais je ne vois pas en quoi notre passion pourrait créer des troubles et des comportements déviants ou dangereux. Et puis d'ailleurs, le climat qui règne entre aficionados autour d'une corrida est toujours des plus calmes...
En revanche, je m'interroge parfois sur l'aspect psychologique de certains pseudo-manifestants. Je n'en ai aucune certitude, mais je m'interroge. Il suffit, devant certaines arènes, d'entendre l'intonation des cris, des braillements ou des insultes proférées. Le ton utilisé est grave, et les voix sont surexcitées. Et puis, en fin de compte, les comparaisons sont tellement exagérées qu'elles en deviennent grossières...
Chaque manifestation ressemble plutôt à une entrave à la liberté d'aller et venir, et un droit auto-proclamé à molester autrui. Le terme "d'action citoyenne" utilisé est pour sa part le plus grotesque. Comment dans de telles situations peut-on parler de citoyenneté ? Je ne parle même pas des concepts de "désobéissance civile" qui ont pu être évoqués par certains dirigeants de ces mouvements. 
Et puis, c'est inéluctable, la sauce monte, et il y en a toujours un, deux, trois ou quatre, pour faire grimper le niveau de bordel et de cacophonie. Logiquement, le fauteur de trouble est placé en garde-à-vue pour son fait. Mais ces gens-là vivent les faits répréhensibles comme des drames, un peu comme si chaque garde-à-vue ressemblait à la prise d'otage des Jeux Olympiques de Munich 1972. 
Et voilà qu'on nous sort ensuite "la France est une dictature tauromachique", et l'inévitable théorie du complot envers ces très chers antis-corridas. Pourtant, il semblerait que leurs possibilités d'expression soient parfaites contrairement à d'autres lobbys, et ils peuvent intervenir en de nombreux endroits bénéficiant d'une sur-médiatisation. Par bonheur, on a pu remarquer que cette sur-médiatisation était largement en baisse en cette année 2014. Quel média national a évoqué "l'ultra et géante manifestation européenne et internationale" d'Alès au mois de mai dernier ? Aucun. 
"La torture n'est pas notre culture !", disent-ils. Nous savons parfaitement la défendre et elle a ses milliers de raisons d'être. 
Mais la leur, est-ce notre culture ? Car leurs "manifestations", composées de "sit-in" et d'envahissements de lieux (en l'occurrence les arènes) dans les plus graves des cas, sont d'origine purement anglo-saxonne. Et pour cette raison, ces agissements ne sont pas notre culture. 
Toutefois, il existe encore des personnes qui possèdent l'envie de les croire, un peu comme si ces groupes étaient des "Robin des Bois" en fin de compte. Mais continuer à leur donner du crédit, à quelque niveau que ce soit, c'est mettre de l'huile sur le feu...
Pourtant, nous ne sommes pas ultra-sécuritaires, et nous ne voulons pas au fond voir ces gens en prison ou accablés d'amendes jusqu'à en devenir insolvables.
Non, nous aimerions juste qu'ils partent des arènes et de leurs alentours, puisqu'ils n'ont strictement rien à y faire.


Florent

mercredi 17 décembre 2014

Le baiser de Lamelas (Rétro 2014)

Parfois, regarder des images d'une corrida terminée nous replace exactement au moment vécu, comme une grande claque. L'histoire bascule le lundi 9 juin. 

Depuis presque deux heures, l'arène de Vic-Fezensac est comme un petit port de pêche sous la houle, les vagues et la menace d'une tempête. Pour l'heure, la corrida de Dolores Aguirre, admirable de présentation, de charpentes et d'armures, est passionnante. Le ciel lui, est à la fois gris, très lourd et inquiétant. 
Le sixième toro s'appelle Cantinillo. Il entre dans le petit port comme un cargo qui sème de fortes vagues. Sa présence est aussi terrifiante qu'incroyable. Avec ses pattes d'acier, il bouge dans tous les sens, d'un bout à l'autre de l'arène. Il fait peur. Et ce n'est pas là une petite peur de passage, mais bien la PEUR, la vraie de vraie. Celle de la panique et des cauchemars. 
A la pique, il rencontrera six fois le cheval et le picador Gabin Rehabi. La sixième et dernière rencontre est une explosion. Dans l'oeil du cyclone, l'équipage vole en éclats. Pas le choix de toute façon, le combat doit être mené jusqu'à son terme. 
Puis c'est au tour des banderilleros. Et à ce moment-là, ce n'est même plus une question de bonne volonté ou non. Ils ont face à eux l'invraisemblable, un toro de guerre. Et poser les banderilles sereinement, il y a des jours comme celui-là où c'est impossible. 
Inéluctablement vient enfin le tour d'Alberto Lamelas. 
La muleta dans la main, il longe les planches vers l'enfer. Et à ce moment-là, une partie du public lui prie d'abréger le combat. Elle recommande au torero de prendre l'épée directement, presque certaine qu'il n'en sortira pas indemne. 
Mais Lamelas a une gueule de héros et porte le courage sur son visage. Il part défier Cantinillo et le public n'en croit pas ses yeux. On aimerait savoir ce que cet homme ressent à l'intérieur de ce costume bleu, qui rappelle-là toutes les mers et océans du monde. D'un autre côté, il est littéralement impossible de savoir ce que ressent Lamelas. 
Et là, en plein centre de la piste, face au toro le plus dur de la décennie, il offre des passes bouleversantes, chacune d'entre elles résonnant comme une délivrance et un exploit. Il n'y a à ce moment-là aucune musique. Sur les gradins, nous sommes debout, puisque le combat est impossible à vivre autrement. Et chaque "olé" qui sort de notre corps a un écho inconnu jusqu'à ce jour. Un "olé" sincère et d'une puissance incroyable, comme chaque passe du torero. On veut porter Lamelas, et le voir réaliser l'impensable. On oublie alors tout ce que la tauromachie peut comporter de superficiel en d'autres endroits. Car la vérité est juste là, sous nos yeux, à quelques mètres sur le sable... 
A l'heure de l'estocade, Alberto Lamelas part vers Cantinillo les yeux fermés ! L'épée rentre on ne sait comment, tout comme on ignore comment Lamelas a pu échapper à l'accrochage. On peut alors présager une issue heureuse et triomphale. Au bout de l'arène, le toro est encore debout, comme invincible (d'ailleurs, six mois après, il court encore dans nos têtes). 
Et c'est alors que Lamelas, toujours au centre de la piste, se tourne et embrasse l'arène, celle qui s'est embrasée pour lui. Une si sincère et touchante marque d'affection. 
Après une telle décharge émotionnelle, il y avait de quoi fumer cigarette sur cigarette, et avoir du mal à trouver le sommeil. 
Depuis près de vingt ans que je vais aux arènes, je n'avais jamais vu un torero risquer à ce point son existence. Et les adjectifs manquent. Plus que courageux, téméraire et vaillant, Lamelas a été héroïque et rien ne pourra retranscrire l'émotion incandescente de ce soir-là. Comme sereinement, il a porté l'estocade sans même garder les yeux ouverts. La nuit suivante, nous ne pourrons à aucun moment fermer les nôtres...


Florent

mardi 23 septembre 2014

Merci Jacquie et Michel

Il existe tant de plaisirs simples et inexplicables. L'été, en prenant tôt le matin le train en gare de La Rochelle, sur les coups de six, sept ou huit heures, j'aime admirer le lever du soleil. A quelques kilomètres après la gare, le train Corail longe une zone littorale sur la commune d'Aytré-Plage. Au travers de la vitre, à l'horizon, on peut apprécier la vue des impressionnants cargos du Pertuis.
Le Pertuis, c'est le Pertuis d'Antioche, curieux nom donné à la zone maritime située entre le continent, l'île de Ré et l'île d'Oléron. Au loin, on voit donc les immenses navires (souvent plus de cent mètres de long), fendre l'océan, au petit matin, avec en fond sonore le seul bruit de la locomotive et des rails. Mais il est très tôt, et le sommeil revient. De toute façon, Aytré-Plage est le seul endroit sur cette ligne ferroviaire où l'on peut voir l'océan. Le reste, c'est une campagne sans reliefs tout au long du trajet.
Ce week-end, je n'ai pas eu l'occasion de regarder les cargos du Pertuis. En montant dans le train à La Rochelle, un jeune homme est venu me parler, paumé par une semaine mouvementée. Il se trouvait là, dépité mais désirant à tout prix rejoindre sa contrée natale. Marseille.
Bavard, mais ni désagréable, ni antipathique, il énumérait aventures et calvaires. Espiègle, j'ai alors mesuré que j'aurais pu (pourquoi pas) être une bonne assistante sociale.
Mais ce matin-là, c'était trop tard. J'ai su que je ne verrais pas les cargos, et n'entendrais pas le bruit des rails et de la locomotive avant de me rendormir.
Chaque référence à Marseille se terminait par un "Mais c'est un autre monde" de la part de mon interlocuteur. Tout est apparement différent là-bas. Puis vint l'heure d'évoquer les hauts faits d'armes.
Avec un accent typique des Bouches-du-Rhône, il me lança froidement "Tu connais Jacquie et Michel ?". Étant de la même génération, je dois avouer que j'étais tout de même rassuré de voir que nous n'étions pas des clones stéréotypés, et que nous avions tous des parcours très différents.
Fier de sa trouvaille, il me détaillait l'anecdote :
- "Oui, Jacquie et Michel ! Le site internet ! Tu sais que j'apparais dans une vidéo dedans ? Je peux te la montrer si tu veux. Tu as l'air sympa, je peux te mettre en contact si toi aussi tu veux faire une vidéo".
- "Euh... non ça ira".
- "Si tu savais frère, en venant à Marseille, les filles sont totalement différentes d'ici, elles sont pires que des hommes, elles acceptent tout !".
J'avais bien compris, au fil de la conversation, qu'il s'agissait d'une vidéo plus pornographique qu'érotique, provenant d'un site à la mode d'après les propos de mon interlocuteur.
Après tout, à chacun sa façon de pimenter sa vie, et à chacun ses expériences, enrichissantes ou non. En l'occurrence, le but du jeu, paraît-il, était de crier "Merci Jacquie et Michel" face à la caméra à la fin des ébats.
Cela m'a rappelé les paroles de Gainsbourg, sur un plateau de télévision, qui dans un éclair de lucidité face à la chanteuse (et ex-actrice porno) Catherine Ringer s'était exclamé "C'est indécent de se faire baiser par une caméra".
J'ai peut-être du mal à le concevoir, mais être filmé, dans de telles circonstances, pour le seul bonheur du voyeurisme d'autrui... C'est effectivement "un autre monde". Chacun jugera.

Les cargos à l'horizon me manquent, et le sommeil aussi...

A Vic-Fezensac, ce dimanche 21 septembre, le club taurin avait fait le pari d'annoncer une novillada de Barcial. Et il a eu raison, car cela fait bien longtemps que l'on n'a pas eu la possibilité de voir une course intégrale de ce fer.
Au final, cette novillada n'a pas été une réussite. Mais il n'y a cependant pas de quoi en ressortir frustré. Vu le contexte de ces dernières années, il était difficile pour l'élevage de Barcial (partiellement rafraîchi avec du bétail d'origine Comte de la Corte) de présenter ne serait-ce qu'un lot entier. Alors, au final, un novillo vraiment intéressant sur six, cela n'est pas si mal.
Il faut primer l'audace, même si cela peut parfois aboutir à des déceptions. C'est une vraie loterie. Ce dimanche à Vic, les Barcial ne sont pas bien sortis, tandis qu'au même moment à Las Ventas, il y avait une sérieuse et intéressante corrida de Partido de Resina. Qui l'aurait prédit ?
Comme quoi, la loterie est soit chanceuse soit capricieuse.
L'élevage de Barcial étant tellement rare sur les affiches à l'heure actuelle, il n'y avait pas de quoi s'attendre à monts et merveilles. La course de Vic fut en fait une forme de non-déception.
Des six novillos, superbement présentés, armés et aux beaux pelages, c'est le deuxième "Muñolero", la robe la plus obscure de l'après-midi, qui retint notre attention.
Réservé à son entrée en piste et lors de ses trois piques, il alla a más au cours du combat, avec au troisième tiers des charges vibrantes sur la corne droite. C'était un novillo encasté, exigeant et intéressant. Le vénézuélien César Valencia profita du voyage du Barcial de ce côté, et s'aventura très peu sur la corne gauche, où la tâche était plus âpre. La présidence, avec raison, n'accorda pas l'oreille à Valencia après une estocade tombée au deuxième essai.
Par le passé, les Barcial ont parfois été très spectaculaires à la pique. A Vic ce dimanche, ce ne fut pas le cas. Le premier fut juste de forces, maniable mais de peu de transmission. Le troisième s'éteignit très vite. Le quatrième, invalide, aurait dû être remplacé. Quant au cinquième, il fit illusion en venant de loin et promptement à la pique (sans pour autant pousser dans le caparaçon), mais se coucha deux fois par manque de caste durant la faena.
Côté novilleros, on remarqua que Tomás Angulo était toujours aussi fragile, puisqu'il se découvre facilement avec la muleta, et se met dans des situations de grand danger malgré toute sa bonne volonté et son courage. Il devra travailler à cet égard, pour ne pas connaître à l'avenir d'autres cogidas effroyables, comme le fut celle d'Orthez.
Vicente Soler, lui, n'a pas confirmé cette année sa bonne saison 2013.
Le dernier novillo de l'après-midi, "Cornicorto II", destiné à Vicente Soler, sema la panique à son entrée en piste. Il était manso, et ne répondait pas aux cites effectués à proximité. En revanche, il déboulait comme une fusée sur les cibles lointaines. Le problème de vue et ses symptômes étaient très probables.
Face à ce grand danger, la lidia fut chaotique et la peur sembla envahir les hommes en piste.
S'il est une chose de protester contre une tricherie ou un manque d'honnêteté, il en est une autre de s'offusquer face à la peur. Devant ce sixième novillo et son comportement étrange, on pouvait parfaitement comprendre l'angoisse des hommes vêtus de lumières.
Pourtant, dans le public (et même dans le callejón...), il y eut à la fois protestations et insultes. Insultes envers ce qu'il se passait en piste, et sur les gradins. On se retrouvait désemparé devant une telle situation. C'était à ne plus rien y comprendre...
Des paroles aussi vulgaires et superficielles qu'un "Merci Jacquie et Michel".
Il y avait comme une envie prenante de partir en courant devant des réactions aussi primaires et disproportionnées. Moi qui croyais que l'afición devait s'armer de calme et de patience...

Florent

vendredi 12 septembre 2014

Mais à la fin ce sont toujours les allemands qui gagnent... (IX)

BATTRE L'ALLEMAGNE

Au tout début de l'été, l'enjeu de la vingtième Coupe du Monde de football était de savoir qui détrônerait l'Espagne, vainqueur de chaque tournoi majeur depuis 2008. Très vite, le terrain a donné la réponse, puisque la "Rouge" s'est inclinée devant les Pays-Bas et le Chili. Élimination précoce.
Mais derrière l'Espagne se cache l'Allemagne.

Le dimanche 13 juillet, tard dans la soirée (à l'heure du Vieux continent), les allemands ont soulevé le trophée. C'était le quatrième titre mondial qu'ils venaient de remporter.
Une fois tous les quatre ans, le ton de l'été est dominé par la fin de la Coupe du Monde. Cette année, le début du tournoi a été très plaisant à voir, avant d'aller "a menos" en terme d'intensité, comme on dirait dans le jargon taurin. L'Espagne déchue, l'objectif premier pour toutes les équipes était désormais de battre l'Allemagne.
Le Ghana et l'Algérie furent proches d'y parvenir. Puis en finale, le 13 juillet, les allemands ont été opposés aux argentins. Tout s'est joué aux prolongations, sur un pile ou face. Et il s'en est fallu de peu pour que l'issue soit inverse. A l'instar de France – Italie en 2006, et d'Espagne – Pays-Bas en 2010...

Dans la soirée brésilienne (cinq heures de décalage horaire), les allemands ont brandi la coupe. Pendant ce temps-là, à Céret, Frascuelo, soixante-six ans, a illuminé nos yeux de toute sa classe, il y avait un peu d'Antoñete dans le texte, et une nostalgie inexplicable. A Soustons, les arènes ont célébré une corrida pour leur centenaire. A Pamplona, la course d'Adolfo Martín n'a rien donné. Tomás Angulo et Gonzalo Caballero ont été blessés à Las Ventas. Des Zalduendo ont été combattus aux Saintes-Maries-de-la-Mer (chouette...). A Las Navas del Marqués, le torero Rubén Pinar a été victime d'une crise d'épilepsie dans l'après-midi, et a dû être remplacé en dernière minute par le mexicain El Zapata, qui se trouvait dans les parages à ce moment-là.
Mais tout cela, au niveau purement médiatique, passe très loin derrière la victoire allemande en football. Les deux finalistes, Allemagne et Argentine, n'étaient pourtant pas les équipes les plus séduisantes de la compétition, qui avait démarré sur un ton flamboyant, vibrant et surprenant : Merci au Mexique, au Chili, à la Colombie, au Costa Rica... et aussi à la France.

Après avoir perdu contre les teutons en demi-finale du Mondial 1990, l'anglais Gary Lineker s'était à l'époque fendu d'une formule étrange : "Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, mais à la fin ce sont toujours les allemands qui gagnent". Ce n'est bien évidemment pas une généralité historique, mais force est de constater que les allemands ont bien souvent gagné même lorsqu'ils n'étaient pas au mieux de leur forme.
Cette phrase célèbre sous forme de sentence, je l'ai toujours trouvée à la fois drôle, pittoresque et inéluctable, puisqu'elle détient un fond de vérité. Gary avait raison, lui qui porte le même prénom que mon père (c'est le sang écossais qui a voulu ça...).
Pour asseoir et anéantir encore plus le pauvre Gary Lineker, en 1996, les allemands avaient gagné la Coupe d'Europe, sur le sol anglais, après avoir brisé les rêves du pays organisateur. C'était en demi-finale là-encore.

De véritables briseurs de rêves ces allemands... comme pour une certaine équipe tricolore. 1982, 1986... et maintenant 2014. Le 4 juillet, sur la pelouse crade et terreuse du Maracana, l'Allemagne s'est imposée face à la France. Il n'y eut certes qu'un seul but, en début de partie, mais il fut malheureusement suffisant.
Après cette ouverture du score, on eut l'impression d'un match dont le pouls ne battait pas, éteint, et écrasé par la chaleur. L'ennui prédominait certainement chez les spectateurs neutres de ce match.
Mais nous, rien à cirer, on voulait juste battre l'Allemagne. 90ème minute et des poussières, Benzema, vraiment brillant depuis le début du Mondial, échoue face à Neuer. A cet instant-là, c'est totalement fini.
Dans l'hypothèse de la balle expédiée par Karim au fond des filets, on pouvait sincèrement imaginer une prolongation très disputée, et une scène victorieuse quelques semaines plus tard... Sans pour autant être franchouillard. Car vraiment, la France a réalisé une superbe Coupe du Monde. Que dire de ce match où la Suisse a volé en éclats. Un 5 à 2 jubilatoire et historique.

Après ce triste quart de finale du Maracana, l'Allemagne a rencontré la route du Brésil, l'hôte de la compétition. Le Brésil, depuis tant de décennies, impressionne. On le voit mythique et invincible. Mais en 2014, l'impression n'est plus la même, et le drame s'approche irrémédiablement pour les brésiliens au plus la compétition avance. Une victoire chanceuse contre la Croatie, une victoire inespérée contre le Chili, une autre victoire à l'arrachée contre la Colombie... et puis se dresse l'Allemagne.

Demi-finale, le Brésil perd 7 buts à 1. Peut-être le match de haut niveau le plus pathétique depuis le début de ce nouveau siècle. L'impression d'une avalanche dans la défense brésilienne. 5 à 0 dès la trentième minute de jeu ! "Les carottes sont cuites", aurait dit le populaire Thierry Roland.
Le mythe des "auriverdes" s'est effondré, broyé puis noyé dans le cauchemar. L'équipe du Brésil a reçu à cette occasion la plus grave cornada de sa vie.

En bleu, blanc, rouge, la victoire aurait été belle pour l'équipe de France. Et la temporada aurait été encore plus joyeuse. Mais putain, à la fin, ce sont les allemands qui l'ont emporté...

Le football est un sport qui se joue à onze contre onze...


Florent