mercredi 17 décembre 2014

Le baiser de Lamelas (Rétro 2014)

Parfois, regarder des images d'une corrida terminée nous replace exactement au moment vécu, comme une grande claque. L'histoire bascule le lundi 9 juin. 

Depuis presque deux heures, l'arène de Vic-Fezensac est comme un petit port de pêche sous la houle, les vagues et la menace d'une tempête. Pour l'heure, la corrida de Dolores Aguirre, admirable de présentation, de charpentes et d'armures, est passionnante. Le ciel lui, est à la fois gris, très lourd et inquiétant. 
Le sixième toro s'appelle Cantinillo. Il entre dans le petit port comme un cargo qui sème de fortes vagues. Sa présence est aussi terrifiante qu'incroyable. Avec ses pattes d'acier, il bouge dans tous les sens, d'un bout à l'autre de l'arène. Il fait peur. Et ce n'est pas là une petite peur de passage, mais bien la PEUR, la vraie de vraie. Celle de la panique et des cauchemars. 
A la pique, il rencontrera six fois le cheval et le picador Gabin Rehabi. La sixième et dernière rencontre est une explosion. Dans l'oeil du cyclone, l'équipage vole en éclats. Pas le choix de toute façon, le combat doit être mené jusqu'à son terme. 
Puis c'est au tour des banderilleros. Et à ce moment-là, ce n'est même plus une question de bonne volonté ou non. Ils ont face à eux l'invraisemblable, un toro de guerre. Et poser les banderilles sereinement, il y a des jours comme celui-là où c'est impossible. 
Inéluctablement vient enfin le tour d'Alberto Lamelas. 
La muleta dans la main, il longe les planches vers l'enfer. Et à ce moment-là, une partie du public lui prie d'abréger le combat. Elle recommande au torero de prendre l'épée directement, presque certaine qu'il n'en sortira pas indemne. 
Mais Lamelas a une gueule de héros et porte le courage sur son visage. Il part défier Cantinillo et le public n'en croit pas ses yeux. On aimerait savoir ce que cet homme ressent à l'intérieur de ce costume bleu, qui rappelle-là toutes les mers et océans du monde. D'un autre côté, il est littéralement impossible de savoir ce que ressent Lamelas. 
Et là, en plein centre de la piste, face au toro le plus dur de la décennie, il offre des passes bouleversantes, chacune d'entre elles résonnant comme une délivrance et un exploit. Il n'y a à ce moment-là aucune musique. Sur les gradins, nous sommes debout, puisque le combat est impossible à vivre autrement. Et chaque "olé" qui sort de notre corps a un écho inconnu jusqu'à ce jour. Un "olé" sincère et d'une puissance incroyable, comme chaque passe du torero. On veut porter Lamelas, et le voir réaliser l'impensable. On oublie alors tout ce que la tauromachie peut comporter de superficiel en d'autres endroits. Car la vérité est juste là, sous nos yeux, à quelques mètres sur le sable... 
A l'heure de l'estocade, Alberto Lamelas part vers Cantinillo les yeux fermés ! L'épée rentre on ne sait comment, tout comme on ignore comment Lamelas a pu échapper à l'accrochage. On peut alors présager une issue heureuse et triomphale. Au bout de l'arène, le toro est encore debout, comme invincible (d'ailleurs, six mois après, il court encore dans nos têtes). 
Et c'est alors que Lamelas, toujours au centre de la piste, se tourne et embrasse l'arène, celle qui s'est embrasée pour lui. Une si sincère et touchante marque d'affection. 
Après une telle décharge émotionnelle, il y avait de quoi fumer cigarette sur cigarette, et avoir du mal à trouver le sommeil. 
Depuis près de vingt ans que je vais aux arènes, je n'avais jamais vu un torero risquer à ce point son existence. Et les adjectifs manquent. Plus que courageux, téméraire et vaillant, Lamelas a été héroïque et rien ne pourra retranscrire l'émotion incandescente de ce soir-là. Comme sereinement, il a porté l'estocade sans même garder les yeux ouverts. La nuit suivante, nous ne pourrons à aucun moment fermer les nôtres...


Florent

1 commentaire:

  1. ! Verdad !
    Ce fut exactement cela ! voire plus..ce Lamelas !
    Enhorabuena.
    ernesto viejo

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