lundi 25 mai 2015

Ceux dont on rêve...

C'est l'espoir de ces rares rencontres qui justifie tous les kilomètres menant aux arènes. Des rencontres furtives, brèves mais intenses. Rencontrer un toro dans toute sa splendeur.
Dans l'arène, le toro est l'élément central, et il est aussi ce qu'il y a de plus mystique. Mais quelques fois seulement, l'occasion se présentera de rencontrer ce toro que l'on voit dans les rêves ou que l'on imagine dans les nuits blanches, sans vraiment trop y croire.
Dans la réalité, ce toro sera très peu fréquent, mais entrera à chaque fois dans le panthéon personnel que cultive chaque aficionado, au fil des années et des corridas qu'il va voir. Ces rencontres sont éphémères.
Chaque saison, il y a dans les arènes des toros braves, nobles, à divers degrés de caste et de combativité, qui permettent de beaux combats, et parfois même de belles faenas. Il y en aura toujours. Mais il existe également un autre type de toro, beaucoup plus rare. Le toro de caste brave, dont le combat débute tambour battant en piste, pour ne plus cesser, et entrer ainsi de façon indélébile dans la mémoire, pour ne plus jamais en sortir.

Vic-Fezensac, dimanche 24 mai, il est pratiquement 13 heures 30 quand entre en piste Cubano, numéro 28, de la grande ganadería de Valdellán. C'est un beau toro, bien armé, dans le type morphologique de son origine Graciliano. Réservé à son arrivée sur le sable, il scrute l'horizon et contemple ce qui va devenir sa propriété pendant vingt-cinq minutes.
La première pique est un coup de tonnerre, avec une bravoure dotée d'une puissance phénoménale. A ce moment-là, on sait d'ores et déjà que l'on a affaire à un très grand toro. La deuxième rencontre, en venant de loin, met le picador en échec, et confirme le tempérament de Cubano. Il y aura également une troisième pique, prise avec grande bravoure, et une quatrième rencontre en partant de l'autre bout de la piste, au galop et sans concessions, surprenant même le picador ! Quatre rencontres qui auraient pu être encore davantage...
On se demande même, dès ce moment-là, si ce n'est pas ce type de toro qui mérite les honneurs de la grâce. Cette exemplarité et cette singularité sont tellement fortes que la question se pose inéluctablement. Il est tellement rare d'admirer des toros de ce genre.

La combativité de ce Cubano est exceptionnelle, et sa présence en piste monumentale. Malgré les quatre rencontres, Cubano est encore plus puissant qu'à son entrée. Il a face à lui le jeune matador César Valencia, qui n'a que quatre mois d'alternative à son actif. Valencia a été excellent face à son premier adversaire, coupant une oreille amplement méritée.
Mais il y a là, avec Cubano, une sorte de défi impossible. Si César Valencia est extrêmement courageux, la caste brave souffle en rafales et ne demande qu'à combattre, en permanence. Cubano est maître de la piste, et personne ne peut à ce moment-là inverser la tendance, malgré toute la volonté du monde. Cubano est un toro sublime, un toro de rêve, qui va se livrer dans le combat jusqu'au dernier instant.
Quand arrive l'heure de vérité, au moment de porter l'estocade, César Valencia est soulevé de façon fulgurante. Cubano lui pardonne sa jeune expérience, tandis que Mehdi Savalli vient au sauvetage, pour réaliser un superbe quite salvateur.
Plus tard, c'est le chef de lidia, Paulita, qui lèvera l'épée et en terminera avec la vie de Cubano, ce toro d'exception.

Ces toros d'un autre genre, la mémoire en fait des rois. Ils sont ceux qui comportent en eux quelque chose d'indomptable. La caste, la combativité, et la bravoure authentique de ce Cubano en faisaient un toro d'apothéose. Les plus grands toros sont ceux-là, ceux qui possèdent en eux une part d'indescriptible. Quelque chose dont un jour, par hasard, on a peut-être rêvé sans y croire...
Cubano a livré son dernier souffle peu avant 14 heures sur le sable de Vic. Son combat d'anthologie était à vivre intensément. Et lors du tour de piste, les quarante secondes pour l'applaudir parurent infiniment trop courtes et éphémères...

Florent


(Image de Vuelta a lostoros : "Cubano", n°28, de Valdellán)

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