mercredi 27 mai 2015

Modes de vie

Costauds, imposants, et dotés de morphologies offensives, les toros de Dolores Aguirre sont toujours des adversaires redoutables en piste. 
Ils composent un élevage dont les comportements que l'on peut retrouver sont très variés. Ce lundi de Pentecôte, à Vic-Fezensac, la corrida de Dolores Aguirre a été une mansada intégrale. Ce qui n'a d'ailleurs aucun trait péjoratif, puisque par leur présence et leur danger, les sept toros (le troisième titulaire fut remplacé) ont donné de l'intérêt tout l'après-midi. 
Ces toros, qu'a vu naître la défunte ganadera Doña Dolores Aguirre, disparue en 2013, ont proposé des combats mouvementés. A la pique, ils furent généralement inédits car trop peu souvent mis en suerte. Mais l'on put tout de même voir de la caste et de la puissance à ce moment-là. 
Pour le reste, il y eut beaucoup de mansedumbre, avec une tendance quasi-généralisée à prendre la fuite. Une recherche de l'échappatoire, mais aussi un tempérament à géométrie variable, puisque certains toros livrèrent des charges vibrantes à la muleta. 
En début de corrida, plusieurs banderilleros se firent des frayeurs, car les toros de Dolores avaient beaucoup de sentido et de danger sourd. Malgré leur envie de fuir, ils avaient aussi des retours vertigineux, avec cette tendance à chercher l'homme, dans l'intention de distribuer des coups de tête foudroyants. 
Face à ces toros-là, l'espoir de sortir sans une égratignure est toujours précaire, et il doit exister une vigilance de chaque instant. Devant cette grande difficulté, dans l'arène, chaque torero doit en conséquence choisir un mode de vie.  

Celui de Rafaelillo se situe en fonction du jour, de l'arène et de l'humeur. Il est un torero très vaillant, expérimenté, sachant parfaitement se jouer des toros les plus durs. Mais Rafaelillo est aussi connu pour sa roublardise. Face aux Dolores, il a choisi les artifices et le côté truqueur, profitant du voyage de ses deux toros. Tout d'abord le premier, puis le quatrième, largement armé, manso, mais qui en début de faena venait avec énormément de force et de transmission sur la corne droite. Rafaelillo est resté lointain, utilisant beaucoup la voix, pour faire croire au public à la grandeur du combat. Mais il n'y eut qu'un seul passage valeureux, sur la corne gauche, près des planches. Et il fut très bref...

Pour Sánchez Vara, tout avait parfaitement commencé. Des mises en suerte très soignées face à "Burgalés", le deuxième Dolores Aguirre, et le luxe d'avoir dans sa cuadrilla le picador Juan Agudo, dont on connaît le talent. Lors des quatre rencontres, Agudo parvint à prendre progressivement la mesure du toro, avec deux dernières piques superbement exécutées. La suite fut spectaculaire, avec un curieux saut à la perche (mais néanmoins très risqué) du subalterne Raúl Ramírez, avant que Sánchez Vara ne pose lui-même les banderilles. 
Plus tard, Sánchez Vara commença à retomber dans ses vieux travers, ceux qui le traînent dans l'anonymat de l'escalafón depuis maintenant quinze ans. Un placement en marge, une distance de sécurité, et des faenas très longues, sans jamais peser sur le toro. Au cinquième, qui fut le plus fuyard de l'après-midi, les affaires de Sánchez Vara ne connurent pas d'améliorations. Et le torero, qui avait beau s'éterniser sans jamais y arriver, repartit dans une douloureuse indifférence.

Le mode de vie d'Alberto Lamelas est complètement différent. A Vic, il avait changé le costume couleur bleu roi de l'an dernier pour un autre bleu, turquoise cette fois-ci. 
Lamelas relève d'une fraîche et (très) récente blessure, à la cuisse droite, infligée par un toro de Valverde le 16 mai à Alès. 
Son premier Dolores Aguirre s'abîma à la troisième rencontre à la pique, et dut être ramené au toril. 
A ce moment-là, tout doit recommencer à zéro. Dans la lidia de "Langosto", ce toro changé, on a déjà remarqué que Lamelas était abandonné par sa cuadrilla. Et ce sera le cas tout l'après-midi, avec des lidias houleuses et chaotiques. 
Le troisième bis s'appelle "Carafea II", âgé de cinq ans, et il a la particularité d'être "carifosco", c'est-à-dire qu'il possède un frontal frisé. Mais il n'a rien d'innocent ou de commode. C'est un manso con casta, âpre dès le début du combat. 
Sur le papier, Alberto Lamelas est physiquement le torero le plus diminué du week-end. Pourtant, c'est lui qui va réaliser la faena de la feria ! Très vite, il saisit la muleta dans la main gauche, avec une étoffe extrêmement réduite. De ce point de départ sont réalisées trois séries courtes mais très exposées. Le sitio est impressionnant, avec beaucoup de cites de face. Malgré la blessure, Lamelas n'a pas perdu confiance. De la main droite, il y aura aussi d'excellents moments, car si le toro possédait un bon nombre de passes dans le ventre, il avait également tendance à chercher l'homme et à le regarder. L'orchestre ne joua pas, et ce fut très bien ainsi, puisque l'on assista à un combat intense. Malheureusement, une épée sur le côté au troisième essai limita le succès à un tour de piste. 
Le sixième Dolores, impressionnant, alla cinq fois à la pique et sema le désordre. Manso, dur, aux charges courtes, il foutait vraiment la trouille. Malgré sa fatigue et les points rouverts de sa blessure, le torero est resté le plus calme possible. 
Alberto Lamelas a choisi cette voie-là, celle de se jouer la vie à chaque corrida, sans rien de superficiel. Il incarne l'image d'un torero héroïque qui a décidé d'avancer la jambe, coûte que coûte, pour ne plus la reculer... 

Florent

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