vendredi 15 mai 2015

Vous êtes des surhommes

Quand Saúl Jiménez Fortes s'en va recevoir son second adversaire face au toril, l'espoir de la Grande Porte est déjà né en lui. Avant le paseo, et également après son premier combat, où il a obtenu une oreille lors d'une démonstration de quiétude et d'extrême courage.
Si chaque corrida débute dans une ambiance festive et colorée, plusieurs fois par an, le ciel se couvre et vire à l'orage. L'éclair d'un terrible coup de corne. A Madrid, face au sixième toro de Salvador Domecq, imposant du haut de ses 640 kg, Jiménez Fortes a réalisé un cite de face, la muleta dans la main gauche, sans bouger, malgré le vent en tourbillons. Sans musique, alors que la corrida arrivait à son terme, le toro l'a cueilli, et lui a infligé un coup de griffe. Jiménez Fortes s'est relevé le cou traversé de part en part.
La tête et le cou sont les seules parties du corps visibles chez un torero. Et lorsque la corne frappe à cet endroit-là, l'ambiance dans l'arène s'éteint. Seuls règnent un grand silence et une angoisse. Viennent alors en tête tous ces souvenirs de toreros qui ont reçu des coups de corne similaires. Parmi les plus terribles, on recense notamment Joselito en 1987 à Madrid, Franco Cardeño en 1997 à Séville, Julio Aparicio au printemps 2010 à Madrid, Sergio Aguilar l'été suivant à Bilbao, Juan José Padilla en 2011 à Saragosse, le novillero Juan José Bellido "Chocolate" en 2012 dans le petit village d'Ayllón (province de Ségovie), Juan Luis Silis en 2013 à Pachuca (au Mexique). Toutes ces images défilent inéluctablement dans les esprits à ce moment-là.
A vingt-cinq ans seulement, Jiménez Fortes, torero téméraire, a déjà connu de graves coups de corne, mais l'on comprend rapidement que cette fois, en voyant sa gorge en sang, la gravité s'est élevée un cran au-dessus.
D'ailleurs, Jiménez Fortes se relève tout seul malgré la blessure gravissime. Et l'un des premiers hommes à arriver sur les lieux est José Ignacio Uceda Leal, le chef de lidia. Uceda Leal tiens donc, qui il y a seize ans à Vic-Fezensac, voyait son picador José Antonio Muñoz mourir sous ses yeux, en piste. On imagine à peine le courage d'Uceda Leal qui tant d'années après, continue à s'habiller de lumières, avec certainement ce souvenir en tête, douloureux et impossible à effacer. Toréer encore, en mémoire de ceux qui sont tombés, car coûte que coûte, l'histoire des toros et des (sur)hommes doit continuer.
Quand survient dans l'arène une grave blessure, la peur d'avoir peur envahit le spectateur. Mais il n'y a aucune gêne ou faiblesse à ressentir, car ces blessures dévoilent la force de ces personnages que l'on appelle toreros. C'est bien cette force qui en ressortira toujours.
Quand le public redoute l'accrochage et l'éventualité d'une blessure, paradoxalement, les hommes en piste eux sont plus tranquilles. Ils connaissent et acceptent les risques du combat face aux toros. Toute cette génération connaît inévitablement l'histoire de Paquirri, du Yiyo et de Montoliú.
Elle entre dans l'arène en sachant que l'issue fatale peut arriver un jour. Mais ce que le public considérera comme une tragédie ou un drame, le torero touché le verra plutôt comme un coup du sort. La première préoccupation ne sera pas l'ampleur de la blessure, mais la date du retour dans l'arène.
Rien n'oblige pourtant ces hommes à enfiler l'habit de lumières et à prendre des risques inconsidérés. Ils exercent une profession qui échappe complètement à une certaine raison. Être torero, est-ce être raisonnable ?
En fait, en piste, les hommes se jouent la vie par afición, par respect pour le toro, et parce qu'il y a un public. Pour faire carrière, ils prennent ces risques face au public, face à nous en résumé. Pour cette raison, les sifflets envers le novillero Gonzalo Caballero l'autre jour, après son estocade dantesque, semblaient totalement hors de propos.
Dans sa carrière, Saúl Jiménez Fortes a accumulé les blessures par courage, par surexposition, et aussi en faisant des erreurs, du fait de sa jeune expérience. Ce jeudi 14 mai, après le coup de corne, un "miracle" a décidé de l'embrasser.
Des images de son coup de corne, certains qui ne sont pas initiés à la tauromachie en feront du pur voyeurisme, tandis que d'autres se délecteront, sans dignité aucune.

Les toreros eux sont dignes jusqu'au bout, et forcent notre admiration. Plutôt que de limiter l'actualité tauromachique aux seuls coups de corne, les journaux télévisés de 20 heures devraient de temps à autres se pencher davantage sur l'histoire de ces types qui se jouent la vie, chaque après-midi, en faisant naviguer les cornes au plus près de leurs corps. Ces journaux devraient les montrer de plus près, et dire à quel point leur courage est légendaire.  

Florent

1 commentaire:

  1. AJOUTER A LISTE DE MATADORES: MIGUEL ANGEL GARCIA, ANTONIO VELAZQUEZ DU MEXIQUE.

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