mardi 9 juin 2015

Don Cantinillo et la boîte aux souvenirs

Dans la rubrique éphémérides, cette date-là est à marquer d'une pierre blanche.
C'est l'histoire d'une Pentecôte tardive, un lundi 9 juin, à Vic-Fezensac, des toros de Dolores Aguirre (qui prendront un total de vingt-cinq piques), Fernando Robleño, Javier Castaño et Alberto Lamelas. Sortent dans l'ordre Cubatisto, Comadroso (un grand toro), Pitillito, Langosto, un autre Comadroso, et enfin... Cantinillo.

Une corrida sérieuse, encastée, pleine d'intensité, et qui va connaître avec le sixième toro, une conclusion pour laquelle le terme "épique" est presque trop faible.
La raison, c'est Cantinillo, un terrible toro de Dolores Aguirre, qui effraie dès son arrivée sur le sable, et tente même d'aller visiter la contre-piste. Un toro manso, encasté, d'un danger monumental et imprévisible, comme on en voit très peu. Heureusement...
Le chaos a déjà frappé la piste dès l'apparition de Cantinillo. Et la situation se dégrade progressivement, quand courageusement, en allant chercher ce toro pour une sixième rencontre, la cavalerie menée par Gabin Rehabi explose littéralement dans l'atmosphère gersoise.
Le trouillomètre ne connaît pas d'accalmie au moment des banderilles. Cantinillo est un toro impossible, que nul ne peut banderiller, mais un contingent de spectateurs occasionnels (certainement peu avertis de la chose taurine, et ce n'est pas leur faire injure), siffle tout de même. Un peu comme si cette tâche était mécanique et réalisable face à n'importe quel toro, et comme si les potentiels coups de corne de Cantinillo n'étaient que des balles à blanc.

Or, Cantinillo est un toro de guerre dont le chargeur est plein. C'est le désordre le plus total en piste, et Alberto Lamelas va se retrouver seul face à Cantinillo. Il y a, à ce moment-là, des sensations contradictoires. L'appréhension face au danger, la peur que ces spectateurs occasionnels ne mesurent pas totalement la chose à laquelle va s'opposer le torero, la peur tout court, mais aussi l'émotion, et l'envie de voir Lamelas réaliser un truc d'un autre monde.
Alors que l'attitude entre guillemets "raisonnable" aurait consisté à une petite dizaine de passes de châtiment par le bas avant de lever définitivement l'épée, Alberto Lamelas a choisi une autre voie.
Si seul en piste, il réalisera ce fameux truc d'un autre monde. Le lendemain dans Sud-Ouest, Zocato écrira que "chacun des muletazos reniflait les tombes de nos villages". Et c'était exactement cela.

Encore plus incroyable. Alors que dans toutes les arènes au monde, on distribue souvent des trophées sans être trop regardant, les présidences sont incapables de récompenser à leur juste valeur les toreros le jour J, le jour où il n'y a pas l'ombre d'un doute. Comme ce 9 juin 2014 avec Alberto Lamelas à Vic-Fezensac. Après cela, le torero aurait mérité d'entrer dans toutes les grandes ferias l'année suivante. Mais ce ne fut pas le cas, et le milieu taurin, frappé d'obsolescence de jour en jour, démontra une fois de plus son injustice pathétique.

Reste pour la postérité ce lundi 9 juin, et ce moment d'anthologie, à conserver précieusement parmi les meilleurs souvenirs. Cantinillo de Dolores Aguirre, Alberto Lamelas. Un toro de cauchemar, une faena de rêve...

Florent

(Image de Laurent Bernède : "Cantinillo" de Dolores Aguirre)

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