mardi 23 juin 2015

Et l'on savait enfin pourquoi le ciel est bleu...

Tout au long de la corrida des fêtes d'Aire-sur-l'Adour ce dimanche, on entendait les bruits et les cris de la fête foraine voisine. On pouvait mesurer le contraste de cette ambiance, entre d'un côté les manèges vertigineux et les trains fantômes, et de l'autre, le sable, des combats âpres et un grand silence.
En céleste et or, et brillant de mille feux, l'été avait mis son plus beau costume. Pas besoin de bougies, de chandelles ou de lumières artificielles. Solstice d'été, et solstice Fraile.

De ce jour le plus long de l'année, c'était un énorme plaisir de voir redessiné sur des affiches françaises le fer de Juan Luis Fraile. Des toros sérieux, aux morphologies variées, et dont la seule présence sur la ligne de départ donnait déjà le sourire.
Le premier toro connaîtra cinq rencontres au cheval pour trois piques au total, et donnera le ton de l'après-midi. Il fut brave à ce moment-là du combat, désarçonnant même le picador Juan José Esquivel... qui ne dut son salut qu'à une belle intervention de Mehdi Savalli cape en main. Plus tard, ce premier toro fut dur, à la fois distrait et avisé.
Les toros de Fraile auront été beaucoup (et mal) piqués, subissant des lidias plus que passables, avec peu de mises en suerte, des coups de cape inutiles, et des humeurs de picadors vengeurs. Au total, les Fraile prendront près d'une vingtaine de rations de fer. Pas que le nombre de piques soit essentiel, mais disons que compte tenu de ce châtiment, en sachant qu'aucun toro ne s'est affalé ensuite, on pouvait mieux mesurer leur sérieux. Il faut dire aussi que certaines ferias entières (de quatre ou cinq corridas) ne prennent pas autant de piques que cette seule corrida de Fraile.

Parfois, à cause des longueurs et de la chaleur, on eut l'impression que cette course pouvait basculer dans l'ennui à n'importe quel moment. Le désordre en piste pendant les lidias contribua aussi à ce sentiment d'abandon.
Mais les Fraile d'Aire étaient des toros intéressants, qui posaient plus de questions qu'ils n'apportaient de réponses. De vrais adversaires, sans esprit de complicité, et qui n'avaient pas les oreilles faciles.
La meilleure lidia fut sans aucun doute celle du deuxième toro, "Rondino", un joli Fraile typique. Plutôt bas de charpente, assez fin, une belle musculature, et ces fameuses cornes qui font penser aux guidons des bicyclettes. Bien mis en suerte à la pique, il s'avéra brave sous le matelas. Au troisième tiers, il possédait une noblesse qu'il fallait aller chercher, au prix d'un bel effort. C'est exactement ce que fit Morenito de Aranda, qui semble par ailleurs dans sa meilleure période.
Si la faena fut inégale en rythme, on avait sous nos yeux un toro très intéressant, et un torero disposé à en tirer le maximum. Mais Aranda perdit toute possibilité de récompense après des soucis aciers en main.
Le cinquième, qui termina difficile et exigeant, avait pris quatre piques aussi fortes que médiocres. Là-aussi, Morenito de Aranda mit beaucoup de coeur à l'ouvrage, car cela n'était pas chose simple. Il toréa même jusqu'à frôler l'accrochage. Cependant, quel dommage qu'il soit venu porter ce bajonazo final, venant ternir la prestation d'ensemble... Ce bajonazo aurait dû être éliminatoire au moment d'accorder l'oreille.

Quant à Rafaelillo, il ne fut pas dans un grand jour, comme il avait pu nous y habituer. Il fit des apparitions discrètes, aussi bien en tant que chef de lidia que dans ses combats. Tout d'abord face au premier, encasté et difficile, puis face au quatrième, manso, décasté, et qui fut le toro le moins intéressant du lot.
L'arlésien Mehdi Savalli connut à peu près les mêmes difficultés qu'il y a un mois à Vic face à des toros de la même origine. Beaucoup d'approximations dans ses placements, et beaucoup de doutes. Ses meilleurs moments auront été aux banderilles, avec certaines poses exposées dans le berceau des cornes. Son premier Fraile semblait avoir une bonne corne droite, qui resta inédite. Le sixième, encasté et rugueux, était pour sa part un vrai tonton.

Au moment où se terminait la corrida, le jour était encore bien loin de se coucher. Les toros de Fraile sont revenus le jour de l'été, et reviendront encore, à Céret, au mois de juillet. Céret, où l'on joue la Santa Espina, avant l'entrée du sixième toro.
Une mélodie qui rappelle la plus belle saison de l'année, et sur laquelle Louis Aragon avait écrit il y a plus de soixante-dix ans. On ne se lasse d'ailleurs jamais de le relire...

"Je me souviens d'un air qu'on ne pouvait entendre
Sans que le coeur battît et le sang fût en feu
Sans que le feu reprît comme un coeur sous la cendre
Et l'on savait enfin pourquoi le ciel est bleu..."

Florent


(Image d'Olivier Viaud : "Macarrón", le premier toro de Juan Luis Fraile)

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