mardi 30 juin 2015

L'été dernier

Céret est habituée aux grands combats, à la force et à la sueur. C'est son identité, que l'on peut rapprocher du dicton qui prévoit un toro de cinq ans et un torero de vingt-cinq. Pour faire le paseo à Céret, il faut être en grande forme et balayer tous ses doutes.
Mais Céret aime aussi les énigmes. Ce soir-là de juillet, un torero filant tout droit vers ses soixante-six ans allait affronter des toros de Felipe Bartolomé, une ganadería revenue depuis de longues années à l'anonymat.

C'est quand même une performance, à cet âge-là, de venir à Céret, et de se mesurer à ces toros. Peut-être qu'à Céret comme ailleurs, les organisateurs auront peur. Peur de se sentir coupable et responsable, au cas où... Au fond, est-ce bien raisonnable ? Peut-être existe-t-il un âge maximal pour pouvoir s'habiller de lumières et toréer ?
Mais Frascuelo, dans un sombre costume vert bouteille et noir, moitié torero, moitié sorcier, est prêt à tout laisser sur le sable catalan. Il n'y aura pas un seul geste plus brusque que l'autre. Tout sera fait dans la plus grande quiétude. A la cape déjà, les véroniques ont un parfum intense.
A la muleta, cela en devient même presque écoeurant. Toujours le bon placement, la juste distance, le tempo exact, le supplément d'âme. Aucune hésitation à prendre la muleta dans la main gauche, et à tirer des naturelles, même de face. Les trincheras remplacent les passes de poitrine. Des faenas de quinze ou vingt passes peut-être, sans aucune exubérance. Quinze ou vingt passes en disant tout.
Sans musique, les "olés" sont savoureux et profonds. L'émotion dans l'assistance est mesurée, mais il faut dire qu'un grand nombre reste médusé. C'est un truc de fou.

Alors on oublie l'âge, les années, la fatigue, le souffle court. Face au cinquième Bartolomé, alors que sa prestation est déjà terminée, Frascuelo s'avance en piste la cape dans le dos. Comme pour un ultime défi...
A ce moment-là, il est un torero jeune qui renvoie plein d'images anciennes et inexplicables. Une époque impossible à situer, certainement quelque chose dont très peu de présents ont un jour eu la chance de goûter. Ces instants faisaient également penser qu'il y avait peut-être un peu d'Antoñete dans le texte, avec cette sobriété, cette patience, et cette classe infinie. Une certaine façon d'aborder les toros et de les toréer... mais une vision toujours vivante.

Florent

(Image de Frédéric Bartholin : Carlos Escolar "Frascuelo", le 13 juillet 2014 à Céret)

1 commentaire: