mercredi 15 juillet 2015

Accepter la mansedumbre

Dans toutes les arènes de la planète taurine, on peut remarquer l'évolution des publics au fil des saisons. Une corrida avec des toros au caractère manso (comme ceux de Dolores Aguirre du 11 juillet à Céret) est toujours un bon baromètre.
Samedi dernier, dans l'arène catalane, on a pu observer des choses qui auraient été difficilement imaginables ne serait-ce que deux ou trois années auparavant dans les mêmes lieux.
En voyant par exemple un secteur du public demander le remplacement du quatrième toro de Dolores Aguirre (lourd, âgé de cinq ans et demi, et manso perdido) qui n'avait aucune anomalie physique, on pouvait justement mesurer l'évolution du public. Et à entendre des spectateurs hilares en voyant un toro sortir seul de la pique, il en était de même, et peut-être encore pire... Dans une arène, cette forme d'hilarité, exubérante, grossière et vulgaire, est la chose qui dévalorise le plus ce qui se passe en piste. Comme s'il s'agissait d'un spectacle ou d'une kermesse sans intérêt.

Or, dans les toros, les termes "manso" et "décasté" ne sont pas toujours synonymes, loin de là. Il existe des élevages et des encastes chez lesquels de nombreux toros entrent en piste avec un tempérament froid, manso et fuyard, qui peut soit se confirmer au cours du combat, ou alors évoluer et changer radicalement. C'est le cas par exemple chez les toros d'origine Atanasio Fernández, Conde de la Corte, ou encore Núñez.

Quand foule le sable un toro manso, aujourd'hui, beaucoup voudraient qu'il soit par définition décasté, et donc inintéressant. Mais le manso recouvre un panel large, puisqu'il peut être encasté, décasté, arrêté, docile, sauvage, noble, mobile, violent, dangereux, et il peut même montrer des formes de bravoure, bien que cela puisse paraître complètement paradoxal.
La mansedumbre est donc une caractéristique qui peut exister chez le toro de combat. Malheureusement, par les temps qui courent, le manso est considéré comme péjoratif, et il voit son ganadero acculé par la critique à cause de ce seul symptôme. Pourtant, le toro manso peut démontrer beaucoup de qualités.
Que le spectateur qui le verra considère la corrida comme un combat, un art ou un spectacle, il doit accepter l'idée de cette mansedumbre et des comportements aléatoires du toro. La première erreur est d'accabler un toro au premier signe de mansedumbre, alors qu'il peut parfaitement évoluer.

Il y a d'une part ce secteur du public qui dévalorisera tout ce qui se passe en piste à la vue d'un manso. Et d'autre part, samedi à Céret, il y avait d'autres aficionados qui eux attendaient au moins un Cantinillo version Vic 2014, et des chevaux au sol pendant tout l'après-midi. Or, l'histoire se reproduit rarement deux fois de la même manière.
A Céret, les six toros de Dolores Aguirre, tous mansos en étant très variés, ont donné de l'intérêt pour les aficionados. Dans cet élevage, la mansedumbre semble par ailleurs correspondre à un concentré de sauvagerie, qui parfois, s'avère imprévisible.
Des mansos décastés dans la corrida de Céret, il y en eut au maximum un seul... et encore, l'affirmer serait complètement définitif et péremptoire. Il s'agissait du quatrième toro de l'après-midi, de 620 kg, pour Robleño, manso perdido, fuyant le cheval à chaque morsure de fer avant de mettre un gros impact dans le matelas à la septième rencontre. Ensuite, ce toro manso et arrêté eut peu d'options, Robleño devant se contenter de prendre l'épée. Le toro d'ouverture, Cigarrero, avait pour sa part été brusque, difficile et sur la défensive.

Mais pour toréer, le meilleur lot fut celui d'Alberto Aguilar, soit les deuxième et cinquième toros.
Le deuxième, qui portait également le nom de Cigarrero, fut le toro le plus intéressant de l'après-midi. C'était un manso avec beaucoup de caste, exigeant, et qui permettait bien des choses dans la muleta, surtout sur la corne droite. Hélas, Alberto Aguilar ne semblait toujours pas revenu à son meilleur niveau. Il en fut de même au cinquième, qui lui aussi avait de nombreuses possibilités, plutôt sur la corne gauche cette fois-ci...

Comme d'habitude, c'est Alberto Lamelas qui toucha le toro le plus dur de la corrida. Comme d'habitude, sa cuadrilla l'abandonna. Et comme d'habitude, puisque l'injustice rôdait dans les parages, la présidence resta dans sa tour d'ivoire et fit la sourde oreille, alors que Lamelas méritait d'en couper une. Ce qu'il réalisa près des planches et du toril, face à un toro manso, encasté et dangereux, avait beaucoup de valeur. Il parvint à saisir la charge du Dolores, imprévisible et qui cherchait très souvent le refuge. Après une estocade honnête et contraire, Lamelas fit un tour de piste. On eut alors le sentiment que le torero venait de prendre des risques inutilement...
Face au dernier, lui aussi encasté et exigeant, Alberto Lamelas eut du courage et du mérite, tandis que le public, indifférent, avait déjà décroché... Douloureuse impression là-encore.

Lors d'une corrida avec des toros mansos, comme ceux de Dolores Aguirre à Céret, les lidias doivent être menées avec patience, et surtout avec le moins de monde possible en piste, ce qui samedi ne fut pas le cas, provoquant souvent le désordre. Mais à décharge, il faut remarquer que les toros de Dolores Aguirre figurent parmi les plus durs à lidier du circuit... mais que rares sont les matadors à accepter de les affronter.

Quant à la possibilité d'éduquer le public, c'est un bien grand mot. Se rendre aux arènes est un choix, libre, pour lequel n'importe qui peut opter. Éduquer le public est impossible, puisque chaque aficionado se construit au fil du temps, avec les courses qu'il va voir. Le mieux sera toujours d'observer, puisque deux heures sur des gradins vaudront beaucoup plus que des mois de lectures. Samedi dernier, à Céret, à bien y regarder, derrière leurs caractères fuyards, les toros de Dolores Aguirre avaient vraiment de l'intérêt. Et en plus, ils ressemblaient à des toros de combat dignes de ce nom.

Florent


(Image de David Cordero : "Cigarrero" de Dolores Aguirre, le premier toro de la saison taurine catalane)

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