jeudi 6 août 2015

Coquilles

Beaucoup de toreros considèrent que leurs meilleurs souvenirs ont eu pour cadre des petites arènes, isolées, où l'on ne célèbre en général qu'une course par an. C'est cette discussion que nous avions il y a deux ans avec Marc Lavie, dans la voiture, peu de temps avant d'arriver à Villeneuve-de-Marsan. Hormis ces ressentis, il faut remarquer que dans l'histoire de la tauromachie, ce sont également des arènes improbables qui sont le plus souvent marquées par des très graves coups de cornes, des drames et des tragédies. Ce jour-là à Villeneuve-de-Marsan, trente minutes plus tard, face à un modeste toro de Domínguez Camacho, Víctor Mendes, qui a sa carrière loin derrière lui, se retrouvait coincé dangereusement près des planches au moment des banderilles. L'impression d'avoir attiré le mauvais œil. Mais au final, le portugais s'en releva sans dégâts corporels.

Villeneuve, c'est une arène centenaire qui possède une jolie histoire. Pendant de longues saisons, en tout début d'année, il y avait un festival avec des noms illustres du toreo. Sont passés par là, en traje corto, pour ne citer qu'eux, Antoñete, Curro Romero et Rafael de Paula. Les seules photographies de leur présence dans cette arène de course landaise sont savoureuses. On y voit beaucoup de torería, une chose quasiment impossible à définir, et qui tendrait à disparaître. Villeneuve-de-Marsan, c'est aussi l'arène où Jean-Pierre Darracq "El Tío Pepe" a vu sa dernière course.

Villeneuve, ce mardi, accueillait une corrida de Camino de Santiago, propriété de Jean-Louis Darré. Le paseo est à dix-neuf heures, et le ciel totalement voilé inquiète. Mais il n'explosera pas, contrairement à la veille à Hagetmau.
C'est le second lot de Camino de Santiago cette saison, puisque la tête de camada est prévue pour la fin du mois d'août à Mimizan. A Villeneuve, cela ressemble à un pétard ganadero, certains toros paraissent trop lourds par rapport à leurs squelettes, le lot est peu piqué, il manque de force et de caste. C'est l'histoire de toutes les jeunes ganaderías (celle de Camino de Santiago a une quinzaine d'années à peine), qui un jour ont connu des déconvenues de ce genre.
On repense aussi à la toute première corrida de Jean-Louis Darré, avec des toros adultes, en 2008 à Vic-Fezensac, et le fer de l'Astarac (origine Guardiola). La corrida avait été forte, largement armée, mansa, dure, dangereuse et intéressante. Elle avait surtout permis à Alberto Aguilar, excellent ce soir-là, de sortir de l'anonymat après des années de vache maigre.

A Villeneuve, le ciel inquiète, et dès le paseo, on entend les toros taper comme des fous contre les portes du camion dans lequel ils attendent. Eux qui n'avaient jusque là vu que leur Gers natal. Ils sortiront quasiment tous en piste avec des armures délabrées, et y auront certainement laissé aussi beaucoup de motricité.
Cette corrida aura davantage été marquée par des incidents (au sens large du terme) que par son véritable contenu.

Sans que ce soit annoncé sur une pancarte, le premier toro de l'après-midi porte le fer de l'Astarac. Il s'appelle "Bandolero", exactement comme le novillo de 2014 à Saint-Perdon, qui avait été puissant, encasté et passionnant. Mais le "Bandolero" de Villeneuve n'a rien à voir. Il est probablement issu d'un croisement, puisque l'on ne retrouve pas son pelage burraco chez les toros d'origine Pedrajas, qui sont d'habitude entièrement noirs comme le charbon. Ce "Bandolero" là s'éteint très vite dans le combat et ne fascine guère.
Les cinq toros suivants sont en revanche de Camino de Santiago. Il y a face à eux César Jiménez, 31 ans, apoderado, empresario, et qui figure déjà comme un vétéran. Il torée sans trop s'y mettre, et obtient une oreille de sympathie au quatrième. Ce toro-là avait soulevé les planches pendant la lidia, semant la panique chez les personnes non-abritées du callejón, qui soit n'avaient pas connaissance de l'accident de Bayonne 48 heures plus tôt, ou alors l'avaient déjà oublié.
Dans son arène, Thomas Dufau a connu beaucoup de frayeurs face à son premier adversaire, qui entra en piste avec la corne gauche détruite, tandis que ses congénères tentaient encore de forcer les portes du camion. Ce deuxième, faible et dangereux, souleva au total quatre fois Thomas Dufau. Le torero connaîtra un combat plus paisible avec le cinquième.
Et puis, il y avait aussi Saúl Jiménez Fortes, dont on ignore encore pourquoi il voulut poser les banderilles face au troisième toro. Visiblement inexpérimenté en la matière, il se fera prendre dès la première tentative, la corne frôlant dangereusement son visage, et son cou déjà touché récemment. Autre miracle. Le courage de Jiménez Fortes devrait lui permettre à l'avenir de faire de grandes choses. Mais il faut à tout prix qu'il se débarrasse de son extrême maladresse et qu'il parvienne à se relâcher.


Les notes les plus curieuses et pathétiques de l'après-midi auront lieu hors de la piste. On découvre que chaque camionnette emportant la dépouille des toros est escortée par deux gendarmes à moto. Et puis, pendant la lidia du deuxième, tandis que la tension montait en piste et que Thomas Dufau voyageait sur les cornes de son adversaire, quatre gendarmes firent irruption sur les gradins, sans gêne, la mine grave et le regard noir. Ils se dirigèrent vers une spectatrice assise au dernier rang, afin de relever son identité et peut-être même de l'interpeller. Après palabres, on apprendra que la spectatrice en question avait eu comme tort... d'avoir jeté son chewing-gum hors des arènes. Peut-on continuer à aller voir des courses dans ces conditions ? Ou alors, prendre la chose avec ironie et légèreté. Il valait mieux en rire...

Florent

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