jeudi 20 août 2015

Tafalla, un siècle en arrière

Les toros de Moreno de Silva font toujours peur, c'est une certitude. Cet élevage, qui a changé de noms à plusieurs reprises au fil des décennies (Félix Moreno Ardanuy, Enriqueta de la Cova ou Charco Blanco) est associé à des moments douloureux de l'Histoire d'Espagne, au XXème siècle ; et plus récemment à des courses épiques.
Septembre 2008 à Madrid, les novillos de Moreno de Silva blessent sérieusement le français Camille Juan et le colombien Jonathan Moreno Muñoz. Ce jour-là, Valentín Mingo doit en estoquer cinq. Mêmes arènes, San Isidro 2010, deux fois des novilleros entendent les trois avis, dont Paco Chaves (devenu aujourd'hui banderillero), qui avait déclaré à l'issue de la course que "des ganaderías comme celle-là ne devraient pas exister". Paco Chaves avait reçu une volée de bois vert de la part de l'afición les jours suivants. Et entre ces deux courses madrilènes, en 2009 à Carcassonne, il y eut un novillo extraordinaire de Moreno de Silva, "Diano", numéro 5, que les cuadrillas voulaient à tout prix exécuter. Il prit en brave un total de dix piques appuyées, mais resta entier jusqu'à la fin et livra son dernier souffle au centre de l'arène. De quoi forger une légende..

La devise blanche et noire de Moreno de Silva alimente une vraie psychose. Chez les professionnels de la tauromachie, ce nom est moins connu mais il fait aussi peur que celui de Miura. Et ce n'est pas une exagération. Dimanche à Tafalla, la corrida (qui portait paradoxalement le M de Moreno de Silva, et la devise bleue et blanche de Saltillo, élevage récemment racheté) était superbement présentée, avec du trapío et sans excès de poids, malgré des ecchymoses dues aux divers débarquements, à des bagarres et à l'encierro matinal. Des toros différents en morphologies, certains avec le type Saltillo, alors que d'autres faisaient vraiment ressentir un apport Santa Coloma-Buendía. Au moral, des comportements variés, mais qui à coup sûr auraient été mieux mis en valeur dans une arène française.

Il y avait pile au même moment à Cenicientos (Madrid) une autre corrida de Moreno de Silva. A Tafalla, les toreros étaient comme paralysés, effrayés par ce nom et arpentant la piste avec des mines de condamnés. Il faut dire aussi que le public de ces arènes prend peu au sérieux la chose taurine, avec une corrida noyée dans l'aspect festif, là où l'alcool coule à flots sur les gradins. Il faut conjuguer aussi le fait que se jouer la vie à Tafalla, dans ces vieilles arènes coincées entre la gare et un hangar désaffecté, ne vaut peut-être pas le coup et n'aura pas de répercussions.

C'est une corrida sérieuse et dure. Une corrida de souffrances et de calvaires. Les tiers de piques (toutes montées à l'envers) font des dégâts abominables, on y détruit les toros. Le premier Moreno de Silva de l'après-midi, "Loquillito", aura montré beaucoup de caste face à l'extrême prudence d'Iván Vicente, et partira inédit.
Face au deuxième toro, "Lemanoso", lui aussi encasté, le picador ne semble absolument pas maîtriser la situation. "Lemanoso" lui, sait où il va. Il contourne le cheval, arrive du côté gauche, et plante sa corne pointue dans le carré non-protégé. On passera sur les détails, mais quand on sait qu'en rejoneo, un toro arrangé peut transpercer et tuer un cheval, on comprend immédiatement ce qu'il en est avec ce toro astifino de Moreno de Silva, et ce qui attend le cheval à l'extérieur de l'arène. Le cheval est sorti en toute urgence de la piste. Au dernier rang, les jeunes de Tafalla regardent la scène l'oeil amusé. Contraste, puisque pendant toute la course, une femme faisant partie de la cuadra de caballos fera des allers-retours dans le callejón, les yeux rougis et humides. Image troublante et terrible.

Paniqué par ce toro encasté, Damián Castaño est devenu aussi blanc que le costume de son frère la veille à Dax. Et il essaye de le liquider comme il peut sous la bronca. Ce sera encore pire au cinquième, le superbe "Ruidón", qui a mis 45 minutes avant d'entrer aux corrales le jour du desencajonamiento, et que l'on préféra ne pas faire courir pour l'encierro du matin. Un toro de type Saltillo, manso, très dangereux, qui coupe les terrains, met la panique et renverse la cavalerie. Une fois de plus, Damián Castaño se saisit directement de l'épée et reste dans le thème de l'émission, avec des entrées a matar moyen-âgeuses. Dix passages avec la lame et dix descabellos. Un vrai calvaire, le temps pour le public, qui regorge d'imagination, de chanter successivement "Dile que se vaya", "In-dul-to, In-dul-to", et de balancer des glaçons (dans le style gros orage de grêle) et des victuailles sur le torero. Un lynchage, obligeant Damián Castaño à être escorté par les forces de l'ordre à la sortie des arènes.

Le troisième torero à l'affiche était Javier Antón, un Navarrais. Cela a permis davantage de sympathie de la part du public. Saluons d'entrée de jeu Javier Antón, qui avec cette corrida de Moreno de Silva, toréait pour la première fois en costume de lumières depuis... son alternative de septembre 2013 ! Plus détendu qu'Iván Vicente et Damián Castaño, il montra à la fois de l'envie, de l'allure et très peu de métier face au lot le plus abordable. Tout d'abord face au troisième, fracassé à la pique et noble, puis avec le sixième, gris avec plein de tâches blanches, typé Hernández Pla, franc et noble, et qui s'avérera être un excellent toro dans la muleta.

De cette corrida d'une autre époque, les gestes les plus toreros reviendront à José Otero Beltrán (frère d'Angel), qui posera face au sixième toro deux grandes paires de banderilles, et sera invité à saluer. Mais que c'était dur...

Florent

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