dimanche 30 août 2015

Trente ans

Sauf que ce n'était pas un roman. Quand José Cubero "Yiyo" est accroché par la corne de "Burlero" de Marcos Núñez, le 30 août 1985 à Colmenar Viejo, il n'a que vingt-et-un ans.
Il est surprenant comment cette histoire a pu marquer une génération qui n'a jamais vécu ce moment, n'a jamais vu toréer le Yiyo de ses yeux, et l'a simplement découvert a posteriori.
Je dois reconnaître que la mort du Yiyo me touche dans tout ce qu'elle est et ce qu'elle représente. Manolete lui aussi est mort d'un coup de corne, mais c'est une époque bien plus lointaine, aux images en noir et blanc. D'ailleurs, la figure de Manolete a quelque chose de légendaire qui la rendrait presque irréelle. En fait, la mort de Manolete a certainement marqué davantage des générations antérieures. C'est peut-être à la fois con et absurde de comparer les deux, parmi de nombreux coups de corne mortels, mais celui du Yiyo, lui, semblera toujours proche de nous.

Des clichés en couleur, en mouvements, et l'image douloureuse d'une jeunesse qui meurt. Dans sa chronique de l'époque, la semaine suivant la corrida, Jacques Durand avait titré "Yiyo, la mort en plein cœur". Il y évoquait Colmenar Viejo, cette ultime corrida, et les hasards du destin. Car avant de partir à l'âge de vingt-et-un ans, le Yiyo avait déjà été confronté à un drame. C'est lui qui en 1984 à Pozoblanco, avait eu à estoquer "Avispado" de Sayalero y Bandrés, le toro qui ôta la vie à Paquirri. Le Yiyo, aussi, ne devait pas toréer cette corrida de Marcos Núñez à Colmenar Viejo, le 30 août 1985. Jacques Durand avait terminé sa chronique par "Cela ressemble à un roman de gare, sauf que ce n'était pas un roman".

Depuis 1985, les arènes de Colmenar ont été modifées et agrandies. Seule la piste est toujours la même. L'histoire du Yiyo, elle, touchera toujours les jeunes aficionados, parce qu'un toro a emporté la vie de ce jeune visage.
Un coup de corne l'a rendu blême. Coup de corne irrémédiable, quel cauchemar. On prête quelques derniers mots au Yiyo, sans qu'il n'ait eu le temps de dire au revoir, puisque tout est allé tellement vite ce soir-là.

Alors cette histoire, sans pour autant l'avoir vécue, donne l'impression qu'elle s'est déroulée hier. Elle est dure, car au moment de la corrida de Colmenar Viejo, la carrière de José Cubero était déjà florissante. Et puis, vingt-et-un ans... Putain, c'est jeune !
"Burlero" était le sixième toro de cette corrida. D'habitude, pendant la faena du sixième, tout le monde commence à remballer les affaires, prêt à partir. Le toro va être estoqué, puis va tomber, et les cuadrillas vont s'en aller. Yiyo estoque donc "Burlero" comme prévu, mais les choses ne se passent pas comme d'habitude. Les deux autres toreros et les cuadrillas vont rester-là un peu plus longtemps, inconsolables, à verser des larmes.

José Cubero "Yiyo" était né en 1964 à Bordeaux. Une part de France en lui qui le rapproche encore un peu plus de nous. Une vie éphémère pour une histoire éternelle.
Dans l'arène, carrière et vie se rejoignent, et elles peuvent s'arrêter en même temps, exactement au même moment.
Ce qui constitue un drame pour les aficionados sera toujours un simple fait divers pour les personnes extérieures, qui n'ont jamais été tentées par cette passion-là, celle de la tauromachie. Mais il faudra toujours tenter d'expliquer ces histoires-là, et les maintenir vives, parce que l'oubli est impossible.
A l'échelle du temps, trente ans après, pour les aficionados, cette histoire fait toujours quelque chose quand elle est évoquée. Elle donne en tout cas envie de défendre la tauromachie contre vents et marées, une passion et des souvenirs, car sa vérité n'a aucun aspect superficiel. L'histoire du Yiyo, elle, est authentique et éternelle.

Florent


(Image d'archives : José Cubero "Yiyo" au paseo des arènes d'Hagetmau, âgé de seize ans, le 4 août 1980)

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