mardi 22 septembre 2015

Granier en acier

Patio de caballos des arènes de Vic-Fezensac, dimanche 20 septembre, il est 16 heures 15. Un bonhomme, la quarantaine bien sonnée, fait quelques mètres l'air inquiet et s'adresse à la présidence qui est dans les parages. Il fait remarquer que certaines piques pourraient être montées à l'envers. Donc, place à la vérification.
Le bonhomme, il s'appelle Philippe de Lapeyre, dit "El San Gilen". C'est un ancien matador qui est désormais à la tête d'une école taurine, et que l'on voit parfois en tant que banderillero en novilladas. Il y a un mois à peine, dans ses arènes de Saint-Gilles, il a reçu un grave coup de corne. Quand il portait l'habit en or il y a maintenant plus de vingt ans, le San Gilen avait une particularité. Au deuxième tiers, il lui arrivait parfois de poser deux devises en guise de banderilles !

Mais si le San Gilen était là dimanche à Vic, c'est parce qu'il est un proche de la famille Granier, dont six novillos allaient être combattus. Normalement, c'est un lot de Hoyo de la Gitana que l'on aurait dû voir, mais dont l'avarie profita à l'élevage de Saint-Martin-de-Crau.
La veille, à l'autre bout de la France, on apprit cette défection, et il fallut embarquer rapidement les novillos. En pleine nuit, les Granier sont montés un à un dans le camion, adieu les Bouches-du-Rhône, direction le Gers et Vic-Fezensac. Une arrivée dans les délais, le luxe, encore mieux que la SNCF et Blablacar.
La dernière course complète de Granier avait justement eu lieu à Vic, à Pentecôte 2012, et c'était une corrida. Les sorties de ce petit élevage d'encaste Santa Coloma sont donc rares.

A Vic, les six novillos étaient tous baptisés en "A". Ce qui nous donne dans l'ordre : Acrisolado, Aceitunero, Amador, Amolador, Aladero et Acogedor. Bien présentés, ils ont surpris par leur tempérament en acier. On comptera au total vingt-deux piques, dures, fortes, appuyées, mal données, mais sans qu'aucun novillo n'accuse ensuite de signes de faiblesse. Les quatre premiers Granier s'avéreront distraits, réservés et courts de charge à la muleta, et les deux derniers beaucoup plus encastés.
"Aladero" le cinquième, prit quatre fortes piques en brave, avec malheureusement des cariocas la plupart du temps. Encasté, il fut le meilleur novillo de l'après-midi, et proposait dans la muleta une charge noble et exigeante. Guillermo Valencia s'exposa, et tenta de faire de son mieux, mais il ne parvint pas à se hisser à la hauteur d'Aladero. Après une estocade delantera mais engagée, il y eut une pétition d'oreille pour Valencia. Mais la présidence ne l'accorda pas, tandis qu'elle n'aurait guère été scandaleuse (il était question d'une novillada). En revanche, le mouchoir bleu fut sorti pratiquement sans pétition, et il y eut à ce moment-là une division d'opinions sur les gradins. Mais après tout, pourquoi ne pas primer un novillo important et intéressant, qui a pris ainsi quatre piques, et a combattu avec bravoure jusqu'au bout ? L'argumentaire défendant le tour de piste pour ce genre de novillo peut parfaitement être justifié.
Pour clôturer l'après-midi, il y eut le sérieux "Acogedor", au pelage gris comme ses frères, quatre piques lui aussi (franchement infâmes cette fois), mais qui démontra mobilité, caste et combativité jusqu'au bout. Le voir résister pendant longtemps après l'estocade était une belle image, car il y avait là énormément de caste.

Chez le trio de novilleros Sud-Américains, malgré son courage, le colombien Guillermo Valencia n'a pas été à son grand niveau montré à Parentis ; le péruvien Joaquín Galdós (l'une des révélations de l'année) s'est peu engagé et a déçu ; tandis que la satisfaction est venue du vénézuélien Manolo Vanegas. Face au quatrième, difficile et qui gardait toujours la tête haute, Vanegas s'est mis de face, signant une faena essentiellement gauchère, avec beaucoup de mérite et de courage. L'estocade engagée et sincère lui permit d'obtenir le seul trophée de l'après-midi.

On gardera dans tous les cas un excellent souvenir de cette novillada. Les pensionnaires de Granier, venus au dernier moment, auront comme par magie fait oublier que dans les corrales, il y avait des novillos de Hoyo de la Gitana qui étaient la tête d'affiche initiale ! Partis de La Crau dans la nuit, les Granier ont quitté l'air méditerranéen pour combattre en Gascogne, et y vendre chèrement leur peau.

Un souvenir qui fera plaisir à ressasser dans quelques semaines, une fois la saison terminée, quand la cruauté de l'automne et du changement d'horaire feront tomber la nuit sur les coups de 17 heures 30.

Florent

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