mardi 29 septembre 2015

Rêves et cauchemars

Certains diront que ce geste était raisonnable. Mais pour commencer, aller affronter des toros, est-ce bien rationnel ?
Il existe plusieurs façons de mettre un terme à une carrière. La temporaire et provisoire, qui peut se cacher derrière un communiqué de presse en plein hiver. Et puis il y a l'autre, plus courageuse, plus radicale et définitive cette fois : se couper la coleta en piste. Dimanche à Arnedo, Louis Husson a opté pour cette seconde solution.
Émettre un jugement de valeur sur ce geste est chose difficile. Dire que ce geste est d'une grande lucidité est une considération parfaitement dégueulasse qu'il faudrait éviter, puisqu'elle varie entre compassion et condescendance. Parce qu'il s'agit d'un jeune torero de 19 ans, et parce qu'un tel adieu, c'est avant tout la mort d'un rêve. A l'heure où chaque novillero songe à l'alternative.
Le chemin et l'aventure, c'est aller le plus loin possible, en intégrant le projet au rêve. Il n'est en aucun cas question d'aller festoyer pendant un quart d'heure devant les cornes, pour ne pas y donner suite. On parle là de véritables sacrifices, d'une carrière de torero, et pas d'un folklore d'aficionado práctico.

Dans l'arène comme dans la vie, les gestes peuvent parfois dépasser la pensée. A Arnedo, Louis Husson a décidé de renoncer à un futur de lumières, de succès et de désillusions. Plutôt que de marquer un temps d'arrêt dans sa carrière, il a fait ce choix, assumé en plein jour.
A Arnedo, la distance avec la France avait peut-être de quoi en faire un adieu moins douloureux. Louis Husson y est allé, malgré sa fracture du pouce subie à Nîmes dix jours auparavant, parce que c'était la dernière novillada de sa saison, dans le cadre du Zapato de Oro. Ce sera également la dernière de sa carrière.

19 ans, c'est bien jeune pour un départ en retraite, même si la saison écoulée n'a pas connu de bilan positif. Cette remise en question-là, aboutissant à une décision irrémédiable, a quelque chose de terrible qu'on ne peut mesurer sur le moment.
Louis Husson ne s'habille de lumières que depuis trois ans, depuis 2012, l'année où il a officié pour la première fois en novillada non piquée. Trois ans, rien à l'échelle du temps, mais un parcours à la fois bref et intense.
Qui aurait pu prédire, à l'été 2013, que le dénouement arriverait aussi vite ? Cette année-là, Louis Husson remportait le trophée des novilladas sans picadors de Dax, en obtenant trois oreilles face à des erales de Salvador Domecq, avec des arènes pratiquement pleines pour cette course. Il fallait y voir une victoire de l'afición. La veille déjà, Louis Husson avait coupé deux oreilles face à un Baltasar Ibán. S'agissant d'un débutant, tout n'était pas parfait, loin de là, mais cette jeunesse et cette fraîcheur avaient de quoi en faire parler à long terme. Un espoir.

Baltasar Ibán qu'il retrouvera au début de l'année 2015 à Mugron. Une novillada sérieuse, exigeante et pleine d'adversité. Face au cinquième novillo, il se jettera littéralement dans les cornes au moment de l'estocade. Preuve d'envie et de grande détermination. A Aire aussi, les choses fonctionnent plutôt bien face à un Valdellán.
Mais à Captieux, début juin, la mécanique et les aciers s'enrayent. Et au cartel, il y a Andrés Roca Rey. On voit déjà une grande carrière à ce dernier. Est-ce pour autant que les autres doivent souffrir de la comparaison ? En sachant aussi qu'aucune carrière n'est écrite à l'avance. Et puis, il existe des carrières très variées, dans des registres différents. A Captieux donc, Louis Husson laisse filer un bon novillo d'El Pilar, très noble, et que la terre entière aurait aimé avoir au sorteo.
Le reste de la saison sera une succession de rendez-vous manqués, tout en restant digne à chaque fois. Plus l'année avançait, plus on pensait que le déclic reviendrait chez ce jeune novillero landais.

Louis Husson, qui était seul au monde un an plus tôt, au Plumaçon, pour la novillada-concours des fêtes de Saint-Perdon. Ce jour-là, le destin avait écrit que tout le monde pourrait finir à l'hosto. José Garrido et Alejandro Marcos ont été accrochés de façon dramatique, et Louis Husson a dû terminer seul. Deux oreilles obtenues... Mais la torería nécessaire pour ne pas sortir en triomphe, quand d'autres ne s'en seraient pas privés. On le vit ailleurs aussi, refuser la superficialité de certains tours de piste, quand un simple salut au tiers suffisait. L'arrogance et la suffisance, deux choses totalement absentes chez ce garçon, que ce soit en plein soleil ou sur des pistes version piscine, comme ce fut le cas à Rieumes un jour de flotte.

Dans un entretien consacré à la présentation d'une novillada de l'été 2015 dans le Sud-Ouest, Louis Husson semblait vouloir se détacher de l'image du "señorito dacquois", comme il le disait. Mais avant ou après, il n'y avait justement point de señorito. Louis Husson, aucune consonance hispanique, aucun trucage, ni surnom, ni sobriquet, ni maquillage. Seulement s'assumer ainsi, tel quel.
En acceptant aussi d'aller à certains endroits que beaucoup d'autres ignorent. Des arènes comme Orthez, Parentis, ou se frotter à une novillada de Moreno de Silva à Villaseca de la Sagra, ou bien une de Barcial à Pedrajas de San Esteban. Et aussi, voir plus de toros, de charpentes et de cornes que de nombreux matadors. Car ce constat-là est bien réel.

Souvent, comparer un torero ou un novillero en activité avec un autre du passé peut être un joli compliment. Mais l'on peut aussi le considérer comme négatif, avec l'image des pâles copies. Dans l'arène, Louis Husson aura été au bout de lui-même, en incarnant seulement sa volonté d'aller de l'avant, avec ses armes et sa personnalité.

Sur sa route, à Arnedo, son second novillo d'Ana Romero s'appelait "Romancero". Un hasard. Mais toutes les novilladas qu'il eut à combattre n'étaient pas des petites histoires ou des brèves de comptoir. C'était le chemin nécessaire, du passage de l'adolescent à l'adulte, face aux toros.

En quittant cette route, Louis Husson a décidé de ranger l'habit de lumières. Celui qui attire les amateurs de tout ce qui brille. Versatiles, et parfois à la mémoire sélective. Quand ils reverront ce jeune homme, dans d'autres circonstances, ils devront mesurer que celui-ci est torero pour toujours, car il a démontré dans l'arène son droit de l'être.  

Florent

(Image de Julien Capbern : Louis Husson face à "Aparecido" de Los Maños, le 9 août à Parentis)

1 commentaire:

  1. J'ai lu ce jour dans le quotidien local l'article consacré à Louis HUSSON. Article signé Benjamin FERRET. Si ce dernier a bien retranscrit la pensée du torero, je serais enclin à penser que son acte est courageux et, comme il semble le dire lui-même, une naissance.
    Il semble avoir pris conscience d'un ego surdimensionné qui s'est réduit au fur et à mesure de ses passages à blanc.
    En filigranne je vois dans cet article la mise à l'index des flatteurs, des "courtisans", bref, de l'entourage, de ses présidents de courses qui pensent rendre service en distribuant des oreilles comme un enseignant distribue des fraises Tagada à des élèves qui font ce qu'il leur a demandé (véridique).
    Il préfère partir maintenant plutôt que d'aller jusqu'à une alternative peut-être déjà programmée et qui marquerait le début de l'errance, de l'attente ou de la quête humiliante du moindre contrat.
    Lui seul sait et peut dire s'il en a envie; de la place que j'occupe je trouve sa décision humble et courageuse.
    Beñat

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