vendredi 6 novembre 2015

Au port de La Havane (Rétro 2015)

Il fallait comprendre, dès le premier voyage vers la pique, que l'on ne parlerait plus dorénavant du sixième Valdellán, ou du numéro 28, mais bien de Cubano, tout simplement. Le souvenir d'un toro, de par son seul nom, bien avant même de celui de son élevage, souligne son importance et son caractère unique.

Cubano, pourtant, avait fait une entrée discrète sur le sable vicois. Disons un toro réservé et plus observateur que combatif. Mais au moment de la pique, quand il s'est mis à lever l'ancre au grand galop, on a très bien compris, et les cœurs se sont mis à battre un peu plus fort. Extrême bravoure. Le grand frisson du début jusqu'à la fin.
La veille dans les corrales, en regardant Cubano et ses congénères battant pavillon Valdellán, on pouvait se dire que ce lot n'était pas si impressionnant que cela. Mais en piste, la sensation fut différente, un peu comme si ces toros se grandissaient à chacune de leur entrée.
La pancarte annonçant Cubano indiquait curieusement sa naissance en mai 2011. Soit quatre ans tout juste. Une chose étonnante, que l'on n'aurait peut-être pas crue si on l'avait apprise seulement après. Car Cubano donnait le reflet d'un toro parfaitement accompli.

Un toro qui interroge également. A l'heure actuelle, on attribue souvent une trop longue liste de défauts aux toros combattus dans les arènes. Et la préférence de nombreux toreros n'y est pas étrangère. Hormis le toro qui chargera dans la muleta la tête en bas et avec une allure modérée, et que l'on considérera comme étant le seul valable, les autres seront souvent jugés comme défectueux. Le jargon taurin professionnel dira d'eux qu'ils n'avaient pas de classe. Et pourtant, à part la faiblesse, le manque de caste, et la mansedumbre seulement dans une certaine mesure, quels autres défauts peut-on objectivement trouver à un toro ?

La bravoure, elle, n'a pas de définition unique et peut s'exprimer de plusieurs sortes. Cubano lui était d'une bravoure extraordinaire. Celle qui dérange, et dont les vedettes ont horreur. Un toro pour lequel les ganaderos devraient presque présenter des excuses publiques. Tant de caste, ce serait quasiment une erreur de casting.

A Vic, c'est le vénézuélien César Valencia qui a eu à combattre Cubano. Lui ainsi que sa cuadrilla ont essayé de faire au mieux les choses, dignement. Avec ce toro de bandera, c'était une tâche plus que délicate. Une bravoure et une caste sensationnelles, et beaucoup de mobilité. Très rapidement, il est venu s'approprier la piste, chose que l'on comprendra parfaitement au moment de chasser chaque banderillero au deuxième tiers.

Un combat sous haute tension, mais paradoxalement une sensation rassurante. Sans fondement logique, et aussi bizarre que cela puisse paraître, rares sont les très grands toros à infliger de graves coups de corne. En cherchant bien, on pourrait forcément en trouver. Mais comme Bastonito de Baltasar Ibán a pardonné César Rincón à Madrid, comme Garapito de Palha (dans la même arène de Vic, combattu par Juan Cuéllar) a seulement chatouillé Stéphane Fernández Meca au lieu de le coincer contre les planches, comme Cañonero de Fraile a fait voltiger Luis Francisco Esplá à Céret, Cubano a épargné César Valencia malgré une raclée d'enfer au moment de l'estocade.

Cubano aura été un immense toro. De ceux qui vous font penser au-delà de la vuelta al ruedo. Alors, certains évoqueront une bravoure trompeuse, amplifiée par la modeste taille de la piste. Une thèse fumeuse. Dans ces circonstances, autant ne plus célébrer de corridas dans des arènes dont le diamètre de la piste est inférieur à cinquante mètres. Peu s'en réjouiraient...
Malheureusement, l'indulto est devenu un symbole péjoratif. Destiné à récompenser le plus souvent les produits d'usine, dont la noblesse permet des faenas à n'en plus finir. Un outil de promotion. D'ailleurs, certains aficionados ont banni le terme indulto de leur vocabulaire.
D'autres estiment que gracier un toro bravissime, dans une arène comme Vic, serait lancer une mode. Mais un toro comme Cubano, impeccable de présentation, dans le type de son origine Graciliano, brave voire bravissime, et d'une caste endiablée, c'est si rare.
En faisant rentrer un cheval et un picador en piste à la fin du combat, il y aurait eu de quoi avoir le cœur net. S'il ne l'était pas déjà...

Florent

(Image de Laurent Bernède : "Cubano", numéro 28, de Valdellán, le dimanche 24 mai à Vic-Fezensac)

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