lundi 27 avril 2015

Miura, le musée vivant

Miura. Saison n°154. Un élevage dont les toros alimentent des fantasmes ainsi que les rumeurs les plus folles. Quels sangs exacts peut-il bien y avoir dans les veines de ces toros ? Impossible de le dire, et surtout, de le savoir. La légende est intacte, depuis 1842.
Cette année, les Miura fêtaient leur soixante-quinze ans d'affilée à la Maestranza. Une ganadería tellement différente de toutes les autres. Il est d'ailleurs curieux qu'elle soit ainsi maintenue dans cette arène, car le goût du toreo sévillan requiert absolument l'opposé de Miura en matière de toros. Cette année, dimanche 26 avril, les Miura étaient dans la feria en tant que dessert, comme souvent.
Miurada avec ciel variable, pluie, soleil et vent. Des charpentes classiques de la maison qui impressionnent toujours, et des cornes inégales, parfois abîmées et astillées.
Chez Miura, chaque toro est une pièce rare, qui se négocie à prix d'or, et en piste vend chèrement sa peau. Si vous désirez en voir en France cette année, il faudra se rendre en août à Béziers (corrida) ou/et à Carcassonne (novillada).

Hier, il y avait en fait plusieurs anniversaires. Sur les gradins, on distinguait un grand Monsieur, discret, qui il y a tout juste vingt-cinq ans faisait son baptême face aux toros de Miura. Ce spectateur, c'est El Fundi, et le 16 avril 1990 à Arles, il estoquait ses premiers toros marqués du "A"... et coupait trois oreilles !
Aujourd'hui, s'il fallait trouver un spécialiste du Miura dans le circuit, ce serait Rafaelillo. Le torero de Murcie est, parmi ses confrères en activité, celui qui en a combattu le plus. Sa tauromachie, rusée et en mouvements, est celle qui s'accomode le mieux aux toros de Miura. Avec de tels adversaires, les doutes ne sont pas permis, pas plus que les faenas pré-conçues que l'on aurait en tête. Rarement admises aussi, les passes longues et amples. C'est un combat avant tout.
Hier, le chef de lidia était Eduardo Dávila Miura, retiré de la profession il y a presque dix ans. Curieusement, pendant sa retraite, Dávila Miura avait notamment été un certain temps l'apoderado de Rafaelillo ! Alors qu'il aurait pu être désemparé pour son retour, Dávila Miura a montré un calme étonnant, tout d'abord avec un premier toro haut, difficile, incertain, qui donnait des coups de tête et se retournait vite. Le quatrième, exigeant, proposait un danger omniprésent, malgré un bon fond. Après une bonne lidia de Javier Ambel, le matador Dávila Miura sut être à la hauteur, sans jamais se précipiter. Grâce à une épée habile, une oreille fut accordée. Et personne avant la course ne l'aurait imaginé...

Pour Iván Fandiño, qui affronta les troisième et sixième, c'était la première corrida de Miura. Un sacré geste ! Et on ne lisait pas, sur le visage du torero basque, la déception de son début de saison. Au contraire, on voyait l'espoir d'avoir un toro mobile et qui mettrait la tête. A la place, Fandiño a eu deux toros intéressants, mais surtout durs et réservés. Son premier, difficile, ne s'arrêtait jamais et attendait le torero à la moindre erreur. Fandiño eut de bons passages, en se croisant avec patience, sur la corne droite, et en tentant de dominer l'adversaire. Le dernier, accueilli à genoux et bien mis en valeur à la pique, fut compliqué, réservé et sur la défensive. Et Fandiño, face aux portes fermées du succès, n'eut pas des conclusions heureuses avec l'épée. Double silence.

En cinquième position sortit "Bandolero", un toro de cinq ans, de 656 kg ! Manuel Escribano est allé s'agenouiller face au toril, pour l'accueillir, lors d'une attente interminable. A son entrée, le Miura snoba le torero. Et bien plus tard, en début de faena, il lui donna un avertissement en lui touchant la cuisse. C'était un toro encasté, avec beaucoup de fond et du danger, comme les autres en fait. Escribano eut de bons passages, et passa près de la correctionnelle sur un desplante, le Miura n'acceptant guère ce genre de figures. Il y eut une oreille, après une épée sur le côté, avec même une pétition de second trophée que la présidence sut justement refuser.

Mais le toro le plus fascinant de l'après-midi aura été le deuxième, "Trapero", au pelage cárdeno claro salpicado (gris clair et blanc), un peu plus petit que ses congénères (mais qui affichait tout de même 559 kg sur le panneau). Derrière une impression initiale de manque de forces, "Trapero" fut brave en deux piques, et poursuivit Manuel Escribano quand celui-ci posa les banderilles. C'était un bon Miura, brave, encasté, et qui venait franchement dans la muleta. Mais un Miura reste un Miura, et ne tolère pas des approximations ou du toreo en rond... A la moitié d'une faena saccadée et hachée, "Trapero" commença à apprendre le petit manège. Dommage pour le torero. Et même avec une épée mortelle dans le dos, "Trapero" chercha à accrocher Escribano. Car jusqu'au bout, les toros de Miura vendent (très) chèrement leur peau...

Florent

(Images : Le portail de Zahariche (photo de Laurent Larrieu) / "Trapero", 559 kg, le deuxième Miura (photo de La Maestranza))

samedi 25 avril 2015

Affiches cérétanes

Quand à l'hiver 88, les membres de l'ADAC (Association des Aficionados Cérétans) partent à la recherche de bêtes cornues pour monter une corrida, ils sont certainement très loin de s'imaginer que vingt-sept ans plus tard, leur entreprise bénévole sera toujours en place.
Mieux encore, Céret est aujourd'hui le dernier rempart d'une région qui a complètement tourné le dos à la tradition des toros. Chaque année désormais, la saison taurine catalane commence au mois de juillet, avec Céret de Toros, et se termine trois semaines plus tard, avec la novillada de Millas ! A l'aube de l'ADAC, dans les années 80, la Catalogne (Nord et Sud compris) célébrait pourtant une bonne centaine de courses annuelles, avec de nombreuses arènes en activité. Les temps ont changé.
Pour 2015, on doit l'affiche de Céret de Toros au mexicain Carlos Salgado, qui a établi sa résidence en Andalousie. Son affiche, rouge et noire, représente un toro sérieusement armé et dont l'oeil est inquiétant. Un toro que l'on ne peut pas rater. A bien y regarder, depuis 1988, aucune affiche de l'ADAC n'avait autant mis le toro en avant. Étrange, car en piste, c'est grâce à cet élément central que l'ADAC a bâti sa réputation.
Une réputation, et des discussions innombrables, toujours autour du toro, pour les gens de cette association, aussi bien à Céret que sur la route du campo, en allant chercher des toros si peu vus dans d'autres arènes.

Par une vision lointaine et extérieure, Céret est souvent considérée comme une arène rustre, brutale et ancestrale. Cette arène, fière de ses couleurs, n'a jamais échappé aux caricatures. De Céret, on a souvent entendu dire qu'il n'y avait que des tiers de piques, des toros lourds et dispoportionnés, et des toreros pour lesquels il n'existait aucun intérêt et aucune compassion.
Mais la réalité est ailleurs, et il faut entrer dans l'arène de Céret pour comprendre. Certains élevages ont fourni ici leurs toros les plus braves, comme José Escolar Gil, dont on pourrait citer une multitude de toros illustres.
Quant à la reconnaissance des toreros à cet endroit, c'est un peu la même chose. Certains matadors n'ont jamais été autant acclamés qu'à Céret... et pas seulement Fernando Robleño. Il reste, parmi tant d'exemples, le souvenir d'Alberto Aguilar, longuement ovationné par le public comme s'il avait coupé quatre oreilles en 2010, tandis que son épée venait de le laisser sans aucun trophée.
Idem pour les subalternes. Combien de picadors a-t-on vu effectuer des tours de piste en compagnie de leurs maestros ? Et pour les piétons, il y a aussi l'image du subalterne José Otero Beltrán, applaudi (public debout) pendant près d'une minute, après avoir posé les banderilles au balcon face à un improbable et fougueux novillo portugais, de chez Irmãos Dias.

Chaque année, la même incertitude plane toujours sur Céret, avec une feria tellement courte qui pourrait bien entendu être un succès... ou alors osciller totalement vers le fracas.
A l'heure qu'il est, il y a en toile de fond le dessin de ce toro, de Carlos Salgado, tout en courbes, comme s'il était dessiné au compas. Il fait partie de ces toros dont on rêve à Céret, puissants, combatifs, et aux cornes affirmées, tels que les aimait Jean-Louis Fourquet. Ce toro imaginaire rappelle plusieurs véritables estampes combattues sur la piste catalane. Pêle même, Luis Terrón, Manuel Assunção Coïmbra, des cornes à n'en plus finir...
Dans le même temps, les cornes de ce toro évoquent aussi Céret et sa région, sa tradition sang et or. Chaque année, une semaine après Céret de Toros, un festival de sardanes prend possession des arènes. Les danseurs de sardanes, eux, ont les bras vers le ciel, exactement de la même façon que les cornes de ce toro.
Cette année, et contrairement aux précédentes, il n'y aura pas de novillada pour la feria, mais des lots de Juan Luis Fraile, Dolores Aguirre et Adolfo Martín, trois élevages qui possèdent un lien particulier avec Céret, et des toreros confirmés choisis pour les affronter.  

Florent

mardi 21 avril 2015

Il fut un temps...

… pas si lointain. Peut-être cinq ou six ans en arrière seulement. Parfois, dans le Sud-Ouest et ailleurs, on voyait récompensés d'un tour de piste des novillos nobles, sans trop de forces, légèrement piqués, et qui avaient comme seule vertu le fait d'être les meilleurs dans des lots fades. Bien entendu, la pratique n'a pas complètement disparu, puisqu'elle est encore généralisée dans de plus ou moins petites arènes d'Espagne.
En voyant une course comme celle de Garlin dimanche, on ne regrette pas cette période-là. Il faut dire aussi qu'il y a actuellement une génération de novilleros très prometteuse, beaucoup plus variée et moins monotone qu'il y a cinq ou six ans.
En ce qui concerne le Sud-Ouest, si les prochaines novilladas sont dans le ton des Baltasar Ibán de Mugron et des Pedraza de Yeltes de Garlin, ce sera une sacrée saison !
Ce dimanche, les novillos de Pedraza, charpentés mais inégalement armés, ont fait une fois de plus forte impression. Beaucoup de solidité, et du tempérament dès l'entrée en piste, en cognant fort les burladeros, quitte à y laisser de la motricité. A la pique, toujours de l'allant sans jamais se faire prier. Les six novillos étaient différents en comportements, mais ils offraient, sans aucune exception, des possibilités.
Exigeant, ce lot de Pedraza a été supérieur à celui combattu l'an dernier dans les mêmes arènes.
Le bémol de l'après-midi revint aux picadors, qui généralement manquèrent d'adresse face aux novillos, avec beaucoup de piques traseras, à l'exception de Luis Miguel Leiro, qui fut excellent devant le dernier.

Chez les jeunes piétons, la journée aura été dominée par le continent Sud-Américain, même si le matin, lors de l'épreuve de qualification, Luis Manuel Terrón, d'Extrémadure, a montré un métier étonnant et à revoir.
C'est le vénézuélien Jesús Enrique Colombo, 17 ans, qui s'est retrouvé chef de lidia l'après-midi. On ne saura probablement jamais quand il a exactement débuté avec picadors. Il a forcément alterné dans les deux catégories (avec et sans chevaux), puisqu'en août dernier, à Maubourguet, il était à l'affiche d'une non piquée, tandis que Marcos et Galdós avaient déjà débuté à l'échelon supérieur. Le matin, Colombo eut comme cadeau un novillo intéressant, brave et encasté. Le soir, son premier adversaire fut lourdement piqué et s'en ressentit ensuite. Novillero-banderillero, le vénézuélien a livré un concept intéressant, appliqué et qui mérite lui aussi d'être revu. A noter, son engagement avec l'épée à chaque fois. Colombo passa en revanche à côté de son troisième Pedraza de la journée, "Jacobo", brave, noble, et curieusement saccagé à la pique par le mayoral de l'élevage lui-même, malgré de bonnes intentions dans les cites !

Quant au salmantin Alejandro Marcos, il montra les mêmes approximations qu'à Mugron. Il est surprenant que ce novillero, très prometteur en 2014, se retrouve en début de saison aussi apathique et en proie aux doutes. Très encasté et mobile, le deuxième novillo, "Renacuajo", le dévora durant toute la faena. Marcos fut vaillant, mais malheureusement sans jamais parvenir à se poser. En fin de combat, le Pedraza épargna Marcos sur un accrochage qui aurait pu être impressionnant. La bienveillance et la clémence du palco au niveau du temps permirent au novillero d'entendre seulement un avis, malgré quinze minutes dépassées. Le cinquième, un castaño de superbe présentation, qui n'était pas prévu dans le lot initial, fut le moins encasté. Il sortit seul du cheval, et eut des charges irrégulières dans la muleta. Une fois de plus, Alejandro Marcos connut des difficultés et vola cette fois sur les cornes.

Venu du Pérou, qui est probablement le pays taurin le plus exotique (où l'on torée certaines corridas à plus de 3.000 mètres d'altitude), Joaquín Galdós a confirmé tous les espoirs portés sur lui. Il possède vraiment de la personnalité, du métier, et une envie à toute épreuve. Le troisième Pedraza s'explosa contre un burladero à son entrée en piste mais conserva quand même beaucoup de moral. A la muleta, le péruvien lui fit les choses bien, avec un début de faena par le bas, des cites de loin, et des séries aérées. L'épée engagée... mais malheureusement basse, n'empêcha pas l'octroi d'une oreille.
Joaquín Galdós réalisa un bel accueil à la cape face au brave dernier, "Quitasol", numéro 13, colorado. Brave, très brave même, et puissant, face à l'expérimenté Luis Miguel Leiro, lors de trois rencontres à la pique qui auraient sans problème pu être quatre. Au dernier tiers, Galdós toréa avec sincérité, profondeur, allure et bon goût. En fin de parcours, la corne gauche navigua très près de ses fémorales. Après une voltereta spectaculaire sur un pinchazo, le péruvien porta une estocade tombée qui n'était pas intentionnelle. Trois oreilles au total, que l'on peut discuter compte tenu des épées, même si le novillero a laissé un bel impact. Joaquín Galdós n'a pour l'heure qu'une autre novillada annoncée en France, à Boujan-sur-Libron face aux Partido de Resina, preuve qu'avec son apoderado Gómez Escorial (vaillant torero à la retraite), ils ne négligent aucune offre. Espérons que ce jeune ait d'autres opportunités, ce qui serait la moindre des choses.

Le lot de Pedraza de Yeltes, encasté, varié mais de haut-vol, prit dix-sept piques au total, et donna de l'intérêt pendant plus de deux heures trente. Le sixième, "Quitasol", fut primé d'un tour de piste, sans rien de scandaleux. Il fut un temps pas si lointain, peut-être cinq ou six ans en arrière seulement, dans certaines arènes, on donnait des vueltas à des novillos nobles mais justes de forces. Cette année, à Mugron et à Garlin, on a primé des novillos braves, et c'est bien là l'essentiel.


Florent

jeudi 9 avril 2015

Onze torerazos en rouge et blanc (Rétro 2014)

Dans la soirée madrilène du 9 avril 2014, la hiérarchie est bousculée. En quarts de finale de la Ligue des Champions, l'Atlético reçoit le FC Barcelone en match retour.
L'Atlético, qui est sur une phase ascendante depuis plusieurs années, connaît une très grande saison depuis la fin de l'été 2013.
Cette rencontre a une saveur particulière. Deux mois plus tôt, Luis Aragonés, l'emblème de l'Atlético, aussi bien pour sa carrière de joueur que d'entraîneur, disparaît. C'est une période noire pour les entraîneurs ou sélectionneurs. Fin 2013, le français Bruno Metsu, âgé de 59 ans, quitte lui aussi ce monde. Il était à la tête de l'équipe du Sénégal, qui en ouverture du Mondial 2002, avait battu la France, alors championne du Monde et d'Europe en titre. Rien que ça !
Aragonés, Metsu, des destins complètement différents, mais qui font que le football, malgré tant de polémiques et de controverses, possède quand même de bien belles histoires.

Au stade Calderón, Diego Simeone et le public, sentant le grand soir arriver, poussent et animent leur équipe vêtue de rouge et blanc. Les premiers instants de la partie ressemblent à Fort Alamo dans la défense du Barça. L'équipe pourtant, avait dû être en partie remaniée à cause de blessures. En attaque, il y a Adrián López et David Villa.
Inéluctablement, avec tous ces assauts, à la cinquième minute de jeu, et après que Villa ait touché deux fois les montants catalans, c'est Jorge Resurrección, dit "Koke", qui envoie puissamment la balle au fond des filets.
Le stade explose, et le cri de joie des joueurs ressemble à un desplante. Pendant les 85 minutes suivantes, l'Atlético tiendra bon, et sera même tout proche de doubler la mise sur de fulgurantes contre-attaques.

"Koke", qui vit avec l'image de l'Atlético depuis sa plus tendre enfance, est le symbole de cette victoire et de cet ouragan rouge et blanc.
Dans le stade, avant le coup de sifflet initial, on voyait apparaître sur les tribunes la phrase de Luis Aragonés "Ganar, ganar, ganar, y volver a ganar". Tel était selon lui le football : gagner, gagner, gagner, et gagner encore. Les équipes, dont le collectif est soudé et l'envie monumentale, peuvent renverser des montagnes...

Florent

mardi 7 avril 2015

Baltasar Ibán à Mugron : L'étape de montagne

Situé entre de petites routes vallonnées des Landes, le village de Mugron est connu comme étant le "Belvédère" de la Chalosse, puisque son altitude est beaucoup plus prononcée que celle de ses voisins.
A Mugron, depuis des décennies, on célèbre une novillada piquée le lundi de Pâques. 2015 n'a pas dérogé à la règle, avec un lot de Baltasar Ibán, hier, lundi 6 avril. Et après trois heures passées sur les gradins, on pouvait dire qu'il y avait eu course !
Quand en début de saison, beaucoup d'élevages connaissent des problèmes de forces, celui de Baltasar Ibán hier n'en a montré aucun. Des pattes et un tempérament en acier, pas un seul fléchissement, et surtout, une caste vive voire explosive. Une course qui aurait régalés les publics de Céret, Vic-Fezensac et Parentis.
De présentation, le lot était remarquable (hormis peut-être le quatrième, au dos creusé), tout comme la non piquée du matin, charpentée, d'Alma Serena. Les organisateurs ont soigné ce point essentiel.

L'après-midi, la novillada de Baltasar Ibán n'a connu aucun moment d'ennui, avec une tension et un intérêt constants. Le genre de course qui remet les idées en place.
Sur une piste étroite, et dont le sable était délicat à certains endroits, les "Ibán" ont souvent pris l'avantage. Mais avec des novilleros dont le plus expérimenté a seulement un an dans la catégorie des novilladas piquées, on ne voyait pas comment il aurait pu en être autrement.

"Peletero", le deuxième, fut la grande vedette de l'après-midi. Brave et encasté, il possédait ce "truc" que l'on voit assez rarement dans les arènes : le poder. Dès son entrée, "Peletero" s'est approprié le sable de Mugron, comme une fusée inarrêtable. Trois piques d'une grande intensité, la seconde en désarçonnant Gabin Rehabi. Un adversaire au tel tempérament, avec cette charge lourde et exigeante, emportant tout sur son passage, exigeait une muleta puissante et beaucoup d'expérience. Dans les intentions, le landais Louis Husson avait tout compris de ce grand novillo. Mais, en pratique, même des matadors de dix ans d'alternative et plus auraient été débordés par cette caste de feu. Husson est parvenu à tirer des séries valeureuses de la main droite, mais c'est "Peletero" qui resta maître jusqu'au bout. Tour de piste plébiscité par le public et très acclamé.

Le novillo suivant, "Provechoso", détenait lui aussi un gaz terrible. Lors de ses trois premières rencontres à la pique (sur quatre), il envoya la cavalerie au tapis, semant l'angoisse parmi les cuadrillas. Ce novillo, devenu très dur au fil du combat, attendait Pablo Aguado au coin du bois à chaque passe. Et c'était seulement la deuxième novillada piquée pour Aguado... Mission impossible pour lui, on l'avait bien compris, avec une forte voltereta à la clé et une déroute aux aciers.

Le quatrième, "Camarito", était laid de présentation à cause de la vague sur son dos. Néanmoins, de par sa caste, il s'est grandi au cours du combat, avec une très bonne corne droite. Hésitant et aux placements très approximatifs, le novillero Alejandro Marcos se fit souvent des frayeurs.

Le point commun entre ces trois novillos (2ème, 3ème et 4ème), Peletero, Provechoso et Camarito, ce fut leur caste très affirmée. Et aussi, on eut le souvenir de grands toros et novillos de Palha d'il y a quelques années, puisque João Folque de Mendoça cultive chez lui, au Portugal, une lignée provenant de Baltasar Ibán, avec des toros qui peuvent également s'appeler Peletero, Provechoso et Camarito...

Les trois autres novillos de l'après-midi, au pelage roux, étaient issus d'un rafraîchissement avec du Pedraza de Yeltes. Ils furent différents des trois autres, mais démontrèrent toutefois une caste respectable.
Le premier, puissant à la pique, et très brusque dans ses assauts, mit en difficultés Alejandro Marcos.
Le cinquième, noble mais exigeant jusqu'au bout, permit à Louis Husson de réaliser une faena appliquée, avec par moments un toreo relâché. L'engagement au moment de l'estocade (qui coûta une impressionnante voltereta) valait à lui seul l'oreille accordée.
Enfin, quand sortit le sixième, après déjà plus de deux heures de course, le public avait commencé à décrocher. On vit pourtant Pablo Aguado donner de superbes gestes, dans un style très sévillan. Aussi bien à la cape, avec des véroniques, qu'à la muleta, avec beaucoup de jolis détails face à un Ibán exigeant. Faena longue mais complète, qui eut des moments importants. Mais Aguado connut là-encore d'autres problèmes avec l'épée.

Du début à la fin, le lot de Baltasar Ibán, exigeant et qui permettait très peu d'erreurs, a mené la vie dure aux novilleros et aux cuadrillas. Il aura en tout cas plu aux aficionados, et permis aux novilleros d'acquérir davantage d'expérience. Une véritable étape de montagne.

Florent


(Image de "Vuelta a los toros" : L'entrée en piste de "Peletero")

dimanche 5 avril 2015

Lamelas again

Aignan fait partie du club typiquement Gersois des arènes qui pourraient accueillir deux à trois fois le nombre d'habitants de leur village. En l'occurrence, 745 âmes Aignanaises pour une plaza qui peut en accueillir 2.200.
L'autre particularité d'Aignan, c'est qu'il s'agit probablement de la seule arène au monde où les toreros doivent faire demi-tour au paseo pour saluer la présidence... qui se situe justement au-dessus du patio de cuadrillas !

Ce dimanche 5 avril, s'il y avait des toros à Madrid, à Séville, à Arles et ailleurs, on peut être certain qu'à Aignan, il y avait bien un homme décidé à ne jamais faire demi-tour.
Sous le ciel azur d'un printemps encore frais, Alberto Lamelas a démontré ce qu'étaient l'envie et le courage en toutes circonstances. Il a coupé deux oreilles au total (une et une), mais c'est surtout son combat face au troisième exemplaire de Concha y Sierra, "Creativo", numéro 9, qui a attiré l'attention.
Un toro à la robe multicolore, rousse, noire et blanche, et dont les cornes étaient largement développées. Et quand d'autres font des calculs en voyant des toros très armés, Alberto Lamelas, lui, reste totalement indifférent. Pour preuve : trois largas à genoux comme un novillero mort de faim, et surtout, une faena sans jamais reculer d'un centimètre, ni pasito atrás ni demi-tour, face à un toro pourtant difficile et détenteur d'un danger sourd. Quand le Concha y Sierra se mettait à menacer, Lamelas s'avançait, toujours un peu plus, et systématiquement de face.
Non, pas une seule fois, l'élu du cœur Vicois n'a fait marche-arrière. En fin de faena, tandis que les distances se réduisaient chaque fois davantage, Lamelas réalisa une passe changée dans le dos, inattendue et qui laissa le public déconcerté. L'estocade ? Un coup de canon, avec un engagement d'une énorme générosité.

Alberto Lamelas fait partie du cercle restreint des matadors qui décident de ne jamais calculer leurs efforts en fonction de l'arène. A l'échelle de la géographie taurine, si Aignan est minuscule, Lamelas l'a traitée comme une grande.

Ce 5 avril, cette corrida marquait le retour des toros de Concha y Sierra, qui font figure de miraculés du campo. Sans leur rachat par le français Jean-Luc Couturier, leur inévitable destination aurait été l'abattoir, et peut-être aussi les étals des supermarchés.
Depuis 2008, aucun lot adulte de ce fer n'avait été combattu. Alors, qu'importe le résultat de cette corrida d'Aignan, puisque leur survie relevait déjà de l'exploit.
En piste, derrière des robes spectaculaires, multicolores, ainsi que des armures larges et pointues, se cachaient souvent des charpentes inabouties. Faiblesse, manque de caste et de bravoure furent les aspects généraux de ce lot, dont un ou deux se laissèrent toutefois manoeuvrer avec plus de moteur...

Florent