dimanche 31 mai 2015

Où sont passés les Escolars ?

La question mérite sérieusement d'être posée. 

Vic-Fezensac. Dimanche 24 mai, après-midi. Le quatrième toro, "Canario II", entre en piste avec un regard de feu. Destiné à Fernando Robleño, il s'allume à la pique, il promet... mais il faut vite déchanter ! Son nom, "Canario", rappelle l'illustre toro combattu par Robleño trois ans plus tôt au Plumaçon, pour ce qui fut un vrai-grand-beau moment d'anthologie !

Les Escolars de Vic 2015, eux, eurent tendance à s'éteindre rapidement. Et une semaine après cette course, les souvenirs qu'il en reste frisent le néant... (si ce n'est que je dois deux bières aux gens de l'Escalier 6). 
Les trois toreros au paseo, Fernando Robleño, Alberto Aguilar et Rafael Cerro, n'étaient pas dans un bon jour... Peut-être aussi ne sont-ils pas dans un bon moment ? 
Robleño, chef de lidia, portait un sinistre costume couleur moutarde (le condiment, pas le Colonel) et or, qu'il devrait arborer moins souvent, puisqu'il ne semble guère lui porter chance. 
Sur le papier, cette corrida devait être une revanche pour l'élevage d'Escolar Gil. Car à Vic-Fezensac, en mai 2012, Escolar fournissait un lot absolument médiocre, sans aucun trapío, et dont seulement cinq exemplaires sortirent en piste. Trois ans plus tard, la présentation était légèrement supérieure, mais sans rien de comparable aux grandes années d'Escolar ! 

Des grandes années d'Escolar, justement, on se souvient de Mimoso, Cuidadoso, Tartanero, Caloroso, Canario et les autres. En 2008, 2010, 2011 et 2012, l'élevage de José Escolar Gil avait placé la barre très haute du côté de Céret. Des toros braves la plupart du temps, d'autres plus durs, mais jamais un seul d'entre eux dénué d'intérêt. Par ailleurs, les meilleurs étaient toujours âgés de cinq ans, avec des charges plus profondes. En présentation, comparés à ceux de Vic 2015, les Escolars de ces années-là étaient largement supérieurs. 
Et ce n'est pas le fait que le petit ruedo de Céret puisse grossir les toros qui y sortent, non, les Escolars de ces anciennes cuvées auraient pu être combattus dans n'importe quelle plaza de première. 
Ces années-là, le meilleur lot d'Escolar avait pour habitude de sortir à Céret. Il était à chaque fois le mieux présenté et le mieux bâti dans le type. Par tradition, deux mois auparavant, on tentait de se faire une idée en regardant la corrida madrilène d'Escolar, qui était généralement bien plus dure et arrêtée que celle de Céret, offrant beaucoup moins d'options aux toreros. 
D'autres arènes, aussi, eurent la chance de voir de superbes lots d'Escolar, comme San Sebastián à la fin de l'été 2011, Mont-de-Marsan, Dax, Nîmes, et quelques autres. 

Le type du toro d'Escolar avait probablement aussi davantage d'airs "asaltillados" par rapport à celui de maintenant. Aujourd'hui, en présentation, si vous veniez à cacher le fer des toros d'Escolar, certains d'entre eux vous feraient forcément penser aux petits Buendías de chez La Quinta.
Plusieurs années durant, et à juste titre, on a même placé Escolar au-dessus de Victorino Martín en termes de toros au tempérament prononcé, encasté, et avec une véritable identité. Des Escolars qui à Céret et ailleurs, donnaient de beaux tiers de piques, et avançaient à vive allure, le museau au sol, pour des faenas vertigineuses mais pleines d'émotion. 

Aujourd'hui, l'élevage de José Escolar Gil est presque au pied du mur, et semble avoir perdu les papiers. Ce n'est pas ce sixième toro de la semaine dernière à Vic, qui en sautant au cou du cheval à la pique, pourrait sauver la mise. D'ailleurs, les grands toros d'Escolar étaient toujours fixes à ce moment-là du combat, dans le caparaçon.
En fait, lorsqu'on savourait dans les arènes les grandes corridas d'Escolar, nos futurs regrets se tramaient déjà au campo, là-bas, à Lanzahita, dans la province d'Avila. 

Et à la question : où sont passés les Escolars ? On remarquera que pour une ganadería, le plus dur est de se maintenir dans le temps à un haut niveau. 
On espère simplement retrouver d'ici peu d'années ceux qui ont fait la grandeur de l'élevage à la devise rouge et blanche, les vrais Escolars !


Florent

mercredi 27 mai 2015

Modes de vie

Costauds, imposants, et dotés de morphologies offensives, les toros de Dolores Aguirre sont toujours des adversaires redoutables en piste. 
Ils composent un élevage dont les comportements que l'on peut retrouver sont très variés. Ce lundi de Pentecôte, à Vic-Fezensac, la corrida de Dolores Aguirre a été une mansada intégrale. Ce qui n'a d'ailleurs aucun trait péjoratif, puisque par leur présence et leur danger, les sept toros (le troisième titulaire fut remplacé) ont donné de l'intérêt tout l'après-midi. 
Ces toros, qu'a vu naître la défunte ganadera Doña Dolores Aguirre, disparue en 2013, ont proposé des combats mouvementés. A la pique, ils furent généralement inédits car trop peu souvent mis en suerte. Mais l'on put tout de même voir de la caste et de la puissance à ce moment-là. 
Pour le reste, il y eut beaucoup de mansedumbre, avec une tendance quasi-généralisée à prendre la fuite. Une recherche de l'échappatoire, mais aussi un tempérament à géométrie variable, puisque certains toros livrèrent des charges vibrantes à la muleta. 
En début de corrida, plusieurs banderilleros se firent des frayeurs, car les toros de Dolores avaient beaucoup de sentido et de danger sourd. Malgré leur envie de fuir, ils avaient aussi des retours vertigineux, avec cette tendance à chercher l'homme, dans l'intention de distribuer des coups de tête foudroyants. 
Face à ces toros-là, l'espoir de sortir sans une égratignure est toujours précaire, et il doit exister une vigilance de chaque instant. Devant cette grande difficulté, dans l'arène, chaque torero doit en conséquence choisir un mode de vie.  

Celui de Rafaelillo se situe en fonction du jour, de l'arène et de l'humeur. Il est un torero très vaillant, expérimenté, sachant parfaitement se jouer des toros les plus durs. Mais Rafaelillo est aussi connu pour sa roublardise. Face aux Dolores, il a choisi les artifices et le côté truqueur, profitant du voyage de ses deux toros. Tout d'abord le premier, puis le quatrième, largement armé, manso, mais qui en début de faena venait avec énormément de force et de transmission sur la corne droite. Rafaelillo est resté lointain, utilisant beaucoup la voix, pour faire croire au public à la grandeur du combat. Mais il n'y eut qu'un seul passage valeureux, sur la corne gauche, près des planches. Et il fut très bref...

Pour Sánchez Vara, tout avait parfaitement commencé. Des mises en suerte très soignées face à "Burgalés", le deuxième Dolores Aguirre, et le luxe d'avoir dans sa cuadrilla le picador Juan Agudo, dont on connaît le talent. Lors des quatre rencontres, Agudo parvint à prendre progressivement la mesure du toro, avec deux dernières piques superbement exécutées. La suite fut spectaculaire, avec un curieux saut à la perche (mais néanmoins très risqué) du subalterne Raúl Ramírez, avant que Sánchez Vara ne pose lui-même les banderilles. 
Plus tard, Sánchez Vara commença à retomber dans ses vieux travers, ceux qui le traînent dans l'anonymat de l'escalafón depuis maintenant quinze ans. Un placement en marge, une distance de sécurité, et des faenas très longues, sans jamais peser sur le toro. Au cinquième, qui fut le plus fuyard de l'après-midi, les affaires de Sánchez Vara ne connurent pas d'améliorations. Et le torero, qui avait beau s'éterniser sans jamais y arriver, repartit dans une douloureuse indifférence.

Le mode de vie d'Alberto Lamelas est complètement différent. A Vic, il avait changé le costume couleur bleu roi de l'an dernier pour un autre bleu, turquoise cette fois-ci. 
Lamelas relève d'une fraîche et (très) récente blessure, à la cuisse droite, infligée par un toro de Valverde le 16 mai à Alès. 
Son premier Dolores Aguirre s'abîma à la troisième rencontre à la pique, et dut être ramené au toril. 
A ce moment-là, tout doit recommencer à zéro. Dans la lidia de "Langosto", ce toro changé, on a déjà remarqué que Lamelas était abandonné par sa cuadrilla. Et ce sera le cas tout l'après-midi, avec des lidias houleuses et chaotiques. 
Le troisième bis s'appelle "Carafea II", âgé de cinq ans, et il a la particularité d'être "carifosco", c'est-à-dire qu'il possède un frontal frisé. Mais il n'a rien d'innocent ou de commode. C'est un manso con casta, âpre dès le début du combat. 
Sur le papier, Alberto Lamelas est physiquement le torero le plus diminué du week-end. Pourtant, c'est lui qui va réaliser la faena de la feria ! Très vite, il saisit la muleta dans la main gauche, avec une étoffe extrêmement réduite. De ce point de départ sont réalisées trois séries courtes mais très exposées. Le sitio est impressionnant, avec beaucoup de cites de face. Malgré la blessure, Lamelas n'a pas perdu confiance. De la main droite, il y aura aussi d'excellents moments, car si le toro possédait un bon nombre de passes dans le ventre, il avait également tendance à chercher l'homme et à le regarder. L'orchestre ne joua pas, et ce fut très bien ainsi, puisque l'on assista à un combat intense. Malheureusement, une épée sur le côté au troisième essai limita le succès à un tour de piste. 
Le sixième Dolores, impressionnant, alla cinq fois à la pique et sema le désordre. Manso, dur, aux charges courtes, il foutait vraiment la trouille. Malgré sa fatigue et les points rouverts de sa blessure, le torero est resté le plus calme possible. 
Alberto Lamelas a choisi cette voie-là, celle de se jouer la vie à chaque corrida, sans rien de superficiel. Il incarne l'image d'un torero héroïque qui a décidé d'avancer la jambe, coûte que coûte, pour ne plus la reculer... 

Florent

lundi 25 mai 2015

Ceux dont on rêve...

C'est l'espoir de ces rares rencontres qui justifie tous les kilomètres menant aux arènes. Des rencontres furtives, brèves mais intenses. Rencontrer un toro dans toute sa splendeur.
Dans l'arène, le toro est l'élément central, et il est aussi ce qu'il y a de plus mystique. Mais quelques fois seulement, l'occasion se présentera de rencontrer ce toro que l'on voit dans les rêves ou que l'on imagine dans les nuits blanches, sans vraiment trop y croire.
Dans la réalité, ce toro sera très peu fréquent, mais entrera à chaque fois dans le panthéon personnel que cultive chaque aficionado, au fil des années et des corridas qu'il va voir. Ces rencontres sont éphémères.
Chaque saison, il y a dans les arènes des toros braves, nobles, à divers degrés de caste et de combativité, qui permettent de beaux combats, et parfois même de belles faenas. Il y en aura toujours. Mais il existe également un autre type de toro, beaucoup plus rare. Le toro de caste brave, dont le combat débute tambour battant en piste, pour ne plus cesser, et entrer ainsi de façon indélébile dans la mémoire, pour ne plus jamais en sortir.

Vic-Fezensac, dimanche 24 mai, il est pratiquement 13 heures 30 quand entre en piste Cubano, numéro 28, de la grande ganadería de Valdellán. C'est un beau toro, bien armé, dans le type morphologique de son origine Graciliano. Réservé à son arrivée sur le sable, il scrute l'horizon et contemple ce qui va devenir sa propriété pendant vingt-cinq minutes.
La première pique est un coup de tonnerre, avec une bravoure dotée d'une puissance phénoménale. A ce moment-là, on sait d'ores et déjà que l'on a affaire à un très grand toro. La deuxième rencontre, en venant de loin, met le picador en échec, et confirme le tempérament de Cubano. Il y aura également une troisième pique, prise avec grande bravoure, et une quatrième rencontre en partant de l'autre bout de la piste, au galop et sans concessions, surprenant même le picador ! Quatre rencontres qui auraient pu être encore davantage...
On se demande même, dès ce moment-là, si ce n'est pas ce type de toro qui mérite les honneurs de la grâce. Cette exemplarité et cette singularité sont tellement fortes que la question se pose inéluctablement. Il est tellement rare d'admirer des toros de ce genre.

La combativité de ce Cubano est exceptionnelle, et sa présence en piste monumentale. Malgré les quatre rencontres, Cubano est encore plus puissant qu'à son entrée. Il a face à lui le jeune matador César Valencia, qui n'a que quatre mois d'alternative à son actif. Valencia a été excellent face à son premier adversaire, coupant une oreille amplement méritée.
Mais il y a là, avec Cubano, une sorte de défi impossible. Si César Valencia est extrêmement courageux, la caste brave souffle en rafales et ne demande qu'à combattre, en permanence. Cubano est maître de la piste, et personne ne peut à ce moment-là inverser la tendance, malgré toute la volonté du monde. Cubano est un toro sublime, un toro de rêve, qui va se livrer dans le combat jusqu'au dernier instant.
Quand arrive l'heure de vérité, au moment de porter l'estocade, César Valencia est soulevé de façon fulgurante. Cubano lui pardonne sa jeune expérience, tandis que Mehdi Savalli vient au sauvetage, pour réaliser un superbe quite salvateur.
Plus tard, c'est le chef de lidia, Paulita, qui lèvera l'épée et en terminera avec la vie de Cubano, ce toro d'exception.

Ces toros d'un autre genre, la mémoire en fait des rois. Ils sont ceux qui comportent en eux quelque chose d'indomptable. La caste, la combativité, et la bravoure authentique de ce Cubano en faisaient un toro d'apothéose. Les plus grands toros sont ceux-là, ceux qui possèdent en eux une part d'indescriptible. Quelque chose dont un jour, par hasard, on a peut-être rêvé sans y croire...
Cubano a livré son dernier souffle peu avant 14 heures sur le sable de Vic. Son combat d'anthologie était à vivre intensément. Et lors du tour de piste, les quarante secondes pour l'applaudir parurent infiniment trop courtes et éphémères...

Florent


(Image de Vuelta a lostoros : "Cubano", n°28, de Valdellán)

dimanche 24 mai 2015

Cebada Gago en Ligue 2

La première attente que l'on peut légitimement avoir en allant aux arènes de Vic-Fezensac, c'est un frisson au moment où le toro franchit la porte du toril. Il doit y avoir à cet instant, d'après la grande tradition vicoise, un toro comme on en voit peu ou pas ailleurs : charpenté, imposant, fort, et sérieux sous toutes les coutures.
Ce samedi, pour la première corrida de la feria de Pentecôte, aucun des six toros de Cebada Gago n'a transmis ce fameux frisson. Si certaines armures étaient remarquables et respectables (on enlèvera la corne gauche sanguinolente du deuxième toro, qui n'aurait jamais dû sortir en piste), les charpentes étaient en revanche limitées. Des charpentes qui certes n'étaient pas scandaleuses, mais qui ne correspondaient malheureusement pas à l'esprit vicois.
En baisse, l'élevage de Cebada Gago ne joue plus en première division des corridas toristas depuis plusieurs saisons. S'il existe de bons toros de ce fer, on ne retrouve plus cependant l'émotion d'il y a quelques années, quand coïncidaient caste, force et grande mobilité. Le lot de Vic-Fezensac aurait sans problème pu sortir dans de nombreuses autres arènes. Avec cinq toros âgés de cinq ans, ce lot était disparate, oscillant entre : le faible premier ; une majorité avisée, éteinte et manquant de caste ; et le lot de consolation, "Ancianito", sorti en troisième position.
A bien y regarder, cet "Ancianito" était un pur toro de troisième tiers. Il fut anodin en deux piques, puis mobile, prompt, noble et avec une tendance à répéter dans la muleta.
Au final, le tour de piste accordé à ce Cebada Gago relevait du folklore plus qu'autre chose. Un maigre bilan pour une corrida vicoise. Les toreros furent généralement peu inspirés, l'ouverture de cette feria ressemblant à un faux départ.
Le public, lui, fut à l'unisson, applaudissant par exemple des banderilles à corne passée ou des tiers de piques qui n'en étaient pas. A l'inverse, ce même public ne fut pas choqué par certaines attitudes, comme celle d'un matador optant pour le descabello sans même avoir mis une épée au préalable.
Dans la lidia, on remarqua les bonnes poses de banderilles d'Agustín González et de Morenito d'Arles, qui saluèrent, respectivement face au cinquième et au sixième exemplaires.
La seule et anecdotique oreille fut à mettre au crédit du régional de l'étape face au troisième toro. Il fut malheureusement soutenu par un chauvinisme qui a montré à cette occasion son image la plus dégradante. Ce chauvinisme aveugle, au détriment de la corrida, n'a jamais aidé un seul torero dans l'histoire. Certains devraient par ailleurs utiliser un vuvuzela devant leur poste de télévision, plutôt que de se servir des arènes comme exutoire.
Au vu de son déroulement, la corrida de Cebada Gago impose à Vic un retour aux sources. C'est-à-dire autre chose.


Florent

jeudi 21 mai 2015

A l'impossible nul n'est tenu...

A l'aube de la Pentecôte 2015, on y repense encore, comme si c'était hier. Pourtant, une année presque complète s'est écoulée depuis cet instant.
Le combat d'Alberto Lamelas face à Cantinillo de Dolores Aguirre, le 9 juin 2014 à Vic-Fezensac, est encore sur toutes les lèvres. Et parce que l'histoire ne se répète jamais deux fois de la même manière, ce souvenir est extrêmement précieux.
La probabilité qu'un tel toro entre un jour en piste était infime. Et celle qu'un torero soit à la hauteur de cet adversaire l'était encore plus... Et pourtant, c'est bel et bien ce qui est arrivé ce jour-là !
Cantinillo, numéro 15, un toro monumental de cinq ans et neuf mois. Un toro de vacarme, de l'impossible, face auquel il était conseillé de lever l'épée au plus vite pour le réduire au silence.
Mais Alberto Lamelas, au terme d'un combat aussi électrique que magique, en a décidé autrement. Après avoir porté l'estocade, il n'en revenait pas. Et nous non plus...

Le frisquet mois de mai 2015 est très délicat et attire l'attention. Rien qu'à Las Ventas depuis le 1er mai, on dénombre un total de huit blessures chez les toreros. Cette période est difficile, et à Alès, samedi dernier, Lamelas a lui aussi été sérieusement touché. C'était au moment de l'estocade face à un toro de Valverde.
Alors, quand le coup de corne arrive, les spéculations montent quant à la récupération des toreros.
Les critiques et les points de vue sont variés, et c'est très bien ainsi. Certains prétendent qu'un torero qui ne serait pas à cent pour cent de ses moyens devrait jeter l'éponge et ne pas honorer ses contrats prévus. Mais être à cent pour cent a-t-il une signification ? Stricto sensu, cela voudrait dire qu'un torero comme Juan José Padilla, par exemple, ne devrait plus avoir le droit de toréer.
En fait, la question dépasse largement la forme physique. Pour ce motif, on raisonnera davantage en termes de sitio et de confiance, plutôt qu'avec des critères de guérison totale.
Une voltereta entraînant un traumatisme crânien, même soigné, peut laisser des séquelles dans l'esprit d'un torero. A l'inverse, un récent coup de corne pourra parfaitement être invisible aux yeux du public, parce que l'homme en piste aura vaincu tous ses doutes.

Pour l'anecdote, le 10 août 2008 à Parentis, Alberto Lamelas, alors novillero, avait été pris en posant les banderilles au quiebro, au centre de l'arène ! Ce superbe geste lui avait valu un coup de corne de quinze centimètres à la jambe droite et une fissure à la clavicule gauche. Contre l'avis des médecins, mais comme si de rien n'était, Lamelas était de nouveau au paseo six jours plus tard, à Collioure, pour estoquer une course de Puerto de San Lorenzo.

Il y a bien longtemps, l'un des plus célèbres matadors de l'histoire affirmait que pour toréer, il fallait oublier son propre corps. En suivant ce raisonnement, vous comprendrez que bien des choses sont possibles...

Florent


(Image de Gascoun e Toros : Alberto Lamelas, le 9 juin 2014 à Vic)

vendredi 15 mai 2015

Vous êtes des surhommes

Quand Saúl Jiménez Fortes s'en va recevoir son second adversaire face au toril, l'espoir de la Grande Porte est déjà né en lui. Avant le paseo, et également après son premier combat, où il a obtenu une oreille lors d'une démonstration de quiétude et d'extrême courage.
Si chaque corrida débute dans une ambiance festive et colorée, plusieurs fois par an, le ciel se couvre et vire à l'orage. L'éclair d'un terrible coup de corne. A Madrid, face au sixième toro de Salvador Domecq, imposant du haut de ses 640 kg, Jiménez Fortes a réalisé un cite de face, la muleta dans la main gauche, sans bouger, malgré le vent en tourbillons. Sans musique, alors que la corrida arrivait à son terme, le toro l'a cueilli, et lui a infligé un coup de griffe. Jiménez Fortes s'est relevé le cou traversé de part en part.
La tête et le cou sont les seules parties du corps visibles chez un torero. Et lorsque la corne frappe à cet endroit-là, l'ambiance dans l'arène s'éteint. Seuls règnent un grand silence et une angoisse. Viennent alors en tête tous ces souvenirs de toreros qui ont reçu des coups de corne similaires. Parmi les plus terribles, on recense notamment Joselito en 1987 à Madrid, Franco Cardeño en 1997 à Séville, Julio Aparicio au printemps 2010 à Madrid, Sergio Aguilar l'été suivant à Bilbao, Juan José Padilla en 2011 à Saragosse, le novillero Juan José Bellido "Chocolate" en 2012 dans le petit village d'Ayllón (province de Ségovie), Juan Luis Silis en 2013 à Pachuca (au Mexique). Toutes ces images défilent inéluctablement dans les esprits à ce moment-là.
A vingt-cinq ans seulement, Jiménez Fortes, torero téméraire, a déjà connu de graves coups de corne, mais l'on comprend rapidement que cette fois, en voyant sa gorge en sang, la gravité s'est élevée un cran au-dessus.
D'ailleurs, Jiménez Fortes se relève tout seul malgré la blessure gravissime. Et l'un des premiers hommes à arriver sur les lieux est José Ignacio Uceda Leal, le chef de lidia. Uceda Leal tiens donc, qui il y a seize ans à Vic-Fezensac, voyait son picador José Antonio Muñoz mourir sous ses yeux, en piste. On imagine à peine le courage d'Uceda Leal qui tant d'années après, continue à s'habiller de lumières, avec certainement ce souvenir en tête, douloureux et impossible à effacer. Toréer encore, en mémoire de ceux qui sont tombés, car coûte que coûte, l'histoire des toros et des (sur)hommes doit continuer.
Quand survient dans l'arène une grave blessure, la peur d'avoir peur envahit le spectateur. Mais il n'y a aucune gêne ou faiblesse à ressentir, car ces blessures dévoilent la force de ces personnages que l'on appelle toreros. C'est bien cette force qui en ressortira toujours.
Quand le public redoute l'accrochage et l'éventualité d'une blessure, paradoxalement, les hommes en piste eux sont plus tranquilles. Ils connaissent et acceptent les risques du combat face aux toros. Toute cette génération connaît inévitablement l'histoire de Paquirri, du Yiyo et de Montoliú.
Elle entre dans l'arène en sachant que l'issue fatale peut arriver un jour. Mais ce que le public considérera comme une tragédie ou un drame, le torero touché le verra plutôt comme un coup du sort. La première préoccupation ne sera pas l'ampleur de la blessure, mais la date du retour dans l'arène.
Rien n'oblige pourtant ces hommes à enfiler l'habit de lumières et à prendre des risques inconsidérés. Ils exercent une profession qui échappe complètement à une certaine raison. Être torero, est-ce être raisonnable ?
En fait, en piste, les hommes se jouent la vie par afición, par respect pour le toro, et parce qu'il y a un public. Pour faire carrière, ils prennent ces risques face au public, face à nous en résumé. Pour cette raison, les sifflets envers le novillero Gonzalo Caballero l'autre jour, après son estocade dantesque, semblaient totalement hors de propos.
Dans sa carrière, Saúl Jiménez Fortes a accumulé les blessures par courage, par surexposition, et aussi en faisant des erreurs, du fait de sa jeune expérience. Ce jeudi 14 mai, après le coup de corne, un "miracle" a décidé de l'embrasser.
Des images de son coup de corne, certains qui ne sont pas initiés à la tauromachie en feront du pur voyeurisme, tandis que d'autres se délecteront, sans dignité aucune.

Les toreros eux sont dignes jusqu'au bout, et forcent notre admiration. Plutôt que de limiter l'actualité tauromachique aux seuls coups de corne, les journaux télévisés de 20 heures devraient de temps à autres se pencher davantage sur l'histoire de ces types qui se jouent la vie, chaque après-midi, en faisant naviguer les cornes au plus près de leurs corps. Ces journaux devraient les montrer de plus près, et dire à quel point leur courage est légendaire.  

Florent

mercredi 13 mai 2015

Alès et les toros du Curé

Il y a vingt-cinq ans, un jour de pluie, Don Cesáreo Sánchez Martín (plus connu sous le nom du Curé de Valverde) faisait combattre ses premiers toros à Alès. Le début d'une longue histoire : six corridas, des toros isolés en corridas-concours, une novillada, et même une corrida à cheval.
Les toros de Valverde y sont pour quelque chose si Alès (arène excentrée sur la carte taurine) célèbre encore des corridas aujourd'hui.
En 2015, la communication a pris de l'ampleur dans l'organisation des corridas, mais ce qui restera toujours déterminant pour la survie d'une arène, c'est bel et bien ce qu'il se passe en piste.


Florent

mardi 12 mai 2015

L'épée du samouraï

Spectaculaire mais non-conventionnelle, l'estocade sans muleta n'a jamais été une mode. Elle est même relativement rare. Quand elle se produit en piste, quelle que soit l'époque, d'Antonio José Galán à Iván Fandiño, la surprise du public est toujours de taille. Et l'effroi aussi !
Blessé la veille à Séville, le novillero Gonzalo Caballero toréait ce 11 mai à Madrid. En quatrième position, il eut à affronter "Espléndido", 491 kg, d'El Parralejo. Contrairement à ce qu'indique son nom, ce novillo n'avait rien de beau... Tout d'abord, il est sorti seul de ses deux rencontres à la pique. Puis la lidia a suivi son cours, avec un quite de Fernando Rey, le novillero suivant, et un tiers de banderilles anodin. Ce novillo d'El Parralejo et ses congénères étaient eux aussi anodins. Ils étaient pourvus d'une sorte de noblesse manquant de caste et de transmission. Avec cet adversaire banal, Gonzalo Caballero a réalisé une faena décousue, la muleta souvent accrochée, mais un placement toujours sincère, avec honnêteté, en citant de face ou de trois-quarts.
La fin de combat, dans les cornes, est encore plus exposée, avec l'abnégation d'un guerrier japonais. L'accrochage est évitable, mais Caballero ne l'évite pas, il vole sur les cornes de façon spectaculaire. Et dans ce contexte madrilène, la débauche d'énergie n'a aucune limite. Le novillero revient à l'assaut, pour l'arrimón final, donne des manoletinas, balance la muleta... et porte une estocade de tête brûlée. Qu'importent les deux descabellos qui suivirent, l'oreille accordée était méritée. Pas du goût d'une partie du public en tout cas, qui se mit à siffler copieusement Gonzalo Caballero. Des protestations injustes, insensées, face à un geste dont l'issue finale s'appelle l'hôpital.
Par décence, a-t-on le droit de juger ce geste-là, et ceux qui l'accomplissent ?

Florent


(Image de Philippe Latour : L'estocade de Gonzalo Caballero)

mardi 5 mai 2015

Pieds de plomb

Fernando Alvarez et Jesús Manuel Martínez Pinilla, ganaderos de Valdellán, le reconnaissent eux-mêmes : sans les arènes françaises, leurs toros seraient restés dans les pâturages de la province de León, dans l'anonymat et loin de tous les autres élevages braves.
Mais Vic-Fezensac est passé par là et a présenté les Valdellán lors d'une novillada nocturne en 2006. Depuis, les sorties se sont multipliées, et ce qui impressionne chez Valdellán, c'est la régularité des toros et des novillos proposés, avec beaucoup de solidité, et donc très peu de faiblesse, des comportements variés, mais toujours énormément de caste à revendre.
En 2015, les arènes françaises auront l'exclusivité de la précieuse cuvée Valdellán, puisqu'il y aura deux corridas, à Vic-Fezensac et à Orthez, ainsi qu'une novillada, également à Orthez.
Vendredi, à Aire-sur-l'Adour, c'est "Torrealta", n°18, qui a remporté la novillada-concours. Une issue logique car ce novillo a été de loin le plus encasté de tout l'après-midi. Sa bravoure fut plus mitigée, car malgré des départs spontanés vers le cheval, il n'eut pas des assauts continus. Plus bravucón que brave, sans réellement s'employer en quatre rencontres légèrement dosées. En revanche, la caste de "Torrealta" lui permit de durer jusqu'au bout, et de mettre à l'épreuve le jeune Louis Husson, qui s'en tira plutôt bien, et coupa une oreille après une estocade engagée.
Si le prix fut logiquement attribué au Valdellán, le tour de piste accordé à ce novillo était en revanche plus discutable, compte tenu de cette bravoure un peu trompeuse... Mais aussi parce que l'on a vu chez Valdellán des exemplaires bien plus braves, et qui n'ont pas eu les honneurs d'un tour de piste.

Avec deux corridas cette année, on verra les possibles différences de comportements entre les novillos et les toros adultes. Il n'empêche que pour Valdellán, la puissance et la caste sont l'A.D.N de la maison.
Il y aura toujours, à l'annonce de cette ganadería, de grands espoirs de voir quelque chose d'exceptionnel en piste. L'exceptionnel chez Valdellán, dans son archétype, c'était le novillo "Pies de Plomo", combattu le 9 août 2013 à Vic-Fezensac, face auquel le vénézuélien César Valencia obtint une oreille.
Ce "Pies de Plomo" était un novillo de rêve, d'une extrême bravoure. Déjà, sur les photos (comme celle-ci), il semblait défier l'horizon de manière fixe. Plus tard, il le fit également en piste, et inonda le sable vicois d'une caste et d'une bravoure aucunement comparables. A sa première rencontre à la pique, il avait poussé la cavalerie sur près de trente mètres. Et à la fin du combat, alors qu'un tour de piste paraissait incontestable, les aficionados durent se contenter d'une grande ovation à l'arrastre...
Mais le souvenir de ce novillo, qui a incarné la notoriété du fer de Valdellán, restera longtemps. Et l'on attend encore à l'avenir d'autres "Pies de Plomo"...

Florent


(Image de Yann Bridonneau : "Pies de Plomo", novillo de Valdellán, combattu le 9 août 2013 à Vic-Fezensac)

samedi 2 mai 2015

Triomphe d'un picador

On assimile souvent le terme triomphe à un grand coup d'éclat, vif et marquant. Mais le triomphe peut aussi connaître des aspects péjoratifs, et parfois même dériver vers une fanfarronnade.
On a vu hier, pour la novillada-concours d'Aire-sur-l'Adour, un triomphe d'un tout autre type. Un triomphe humble et sobre.
A la fin de la course, Juan Agudo, dans son habit bordeaux et or, s'est avancé en piste pour recevoir le prix au meilleur picador de l'après-midi.
Dans ce contexte, qui était celui d'un concours, avec tout ce que cela comporte, Juan Agudo a été le triomphateur. Depuis plusieurs années, on l'avait déjà vu à l'oeuvre en d'autres endroits, face à des élevages qui ont pour réputation d'envoyer du bois lors du premier tiers.
Dans la vie de tous les jours, Juan Agudo est mayoral chez Raso de Portillo, tout près de Valladolid. Hier, lors de la novillada-concours, c'est un novillo de cet élevage (le quatrième de la course) qu'il eut à piquer.
La scène aurait bien pu se passer là-bas, dans l'arène de tienta de Raso de Portillo, sans témoins (ou très peu) pour la voir et l'admirer. Le novillo, porteur du numéro 7 sur le flanc, ne possédait pas cette caste vive que l'on avait pu découvrir avec de nombreux novillos de ce fer il y a quelques années à Parentis.
Charpenté et plutôt bien présenté, ce novillo-là n'était pas d'une grande caste, puisqu'il se décomposa au cours du combat, mais eut néanmoins la qualité de répondre aux sollicitations lors du premier tiers.
Sur la piste aturine, le Raso de Portillo a rencontré son mayoral, un orfèvre picador. Juan Agudo dégage une humilité impressionnante dans l'arène. Ses piques ne sont ni trop appuyées ni des simulacres. Elles ressemblent en fait aux dessins théoriques figurant dans les manuels explicatifs de tauromachie. Des choses que l'on retrouve rarement dans l'arène, déjà que le métier de picador n'est pas évident.
Hier, on a vu Juan Agudo manier sa monture avec dextérité, et calme. Qu'importe la mise en suerte de la cuadrilla, bonne ou mauvaise, qu'importe aussi la distance de départ du novillo. Pas un seul geste brusque, pas un seul cri agressif envers l'animal pour le citer.
Citer quatre fois, piquer quatre fois. Les quatre au bon endroit...

Florent


(Image de Gascoun e toros : Le picador Juan Antonio Agudo)