vendredi 31 juillet 2015

Le balcon du naufrage

Orthez, dimanche 26 juillet, 17 heures 15, à peu de choses près. Je te vois t'avancer, le sourire fixe abreuvé par autre chose que de l'eau minérale. Tu trouves tout de même la lucidité nécessaire pour me filer l'ordre de sortie des toros de Valdellán. A ce moment-là, toi qui es maintenant jeune papa, et frais comme un gardon, rien ne te perturbe. Si notre ami Joaquín Monfil avait vu ta mine, il t'aurait chambré à coup sûr, avec la gentillesse qui était la sienne. Bientôt deux ans qu'il n'est plus là, il aurait été fier de toi. Il est parti aimer la fête des toros depuis les étoiles.

A Orthez, c'était la journée spéciale Valdellán. Le matin, Tomás Angulo est passé à côté de "Buenas tardes", un excellent novillo, brave, encasté, et dont la charge transmettait beaucoup. Angulo a rendu son triomphe de 2014 dans la même arène. L'an dernier, il avait coupé ici trois oreilles mais s'était surtout relevé d'une boîte monstrueuse, le laissant complètement inanimé au sol.

Mais la question de la journée, c'était de savoir si parmi tous ces exemplaires de Valdellán, certains auraient un potentiel se rapprochant de celui de "Cubano" de Vic, le numéro 28. Sur ces sept toros inscrits sur ce papier, peut-être l'un de ces numéros 13, sait-on jamais ?

Certaines courses sont plus difficiles à présider que d'autres. Celle de Valdellán de ce dimanche après-midi faisait partie de ladite catégorie des "plus difficiles". Lors d'une corrida de vedettes, faire le choix d'un premier tiers avec un ou deux picotazos n'a pas grande influence sur le reste du combat. Pour d'autres corridas, comme celle d'Orthez, choisir entre deux ou trois piques a en revanche une grande importance.
Cela faisait un petit bout de temps que je n'avais pas vu dans une arène une présidence aussi contestée... et aussi absente. Trop de doutes dans ses décisions. Changer le tiers de piques du troisième toro "Carmelita", le plus brave de l'après-midi, aussitôt terminée sa deuxième rencontre au cheval. Puis se raviser sous la bronca, et finalement signaler au picador d'effectuer de façon ridicule un "regatón", surtout pour une troisième rencontre qui aurait dû être une vraie pique. Cette même présidence aurait également pu remplacer le quatrième toro, affublé d'un problème à une patte dès le début du combat. Ce toro n'a finalement pas été changé, il a même un peu récupéré, tandis que le balcon lui a tergiversé de bout en bout. Naufragée, la présidence est passée à côté de la course du début jusqu'à la fin, ça arrive, c'est ainsi.

Les toros de Valdellán, inégalement présentés, n'ont pas fait revenir sur le sable l'émotion provoquée par "Cubano", deux mois plus tôt. Tout au long de la journée, il y eut un peu de tout au niveau toros, plus ou moins intéressants en comportements.
Le premier d'Alberto Lamelas, un berrendo en cárdeno, bas et bien armé, était court de charge et difficile. Certes sa lidia ne fut pas joyeuse, mais Alberto Lamelas s'est arrimé une fois de plus, allant chercher des passes que plein d'autres n'auraient pas envisagé. Avec le quatrième, protesté en début de combat, Lamelas a distillé de bons muletazos sur la corne droite, mais le toro s'est éteint très rapidement.

Thomas Dufau, nous-dit on, a laissé une bonne impression trois jours avant au Plumaçon face à une mauvaise corrida de Juan Pedro Domecq. Ses prestations auraient même été ce jour-là supérieures à celles de Juan José Padilla et Manzanares, ses compagnons de cartel. A Orthez, Thomas Marty a superbement écarté son premier adversaire. Pour Dufau, le changement de contexte et de toros s'est fait sentir. Beaucoup de doutes notamment face au cinquième, encasté, difficile et exigeant. Les deux fois, un calvaire avec l'épée. Du coup, Thomas Dufau a été beaucoup moins à l'aise que Lamelas et Valencia. Comme quoi, en tauromachie, la hiérarchie conférée par les cartels n'est pas obligatoirement respectée, loin de là, à Mont-de-Marsan, à Orthez et ailleurs.


Quant à César Valencia, il n'a pas connu de naufrage. Depuis la corrida de Fraile à Céret, il a fêté ses vingt ans. C'était seulement sa troisième corrida de ce côté de l'Atlantique. A Orthez, face au meilleur lot de l'après-midi, il a davantage pu se relâcher par rapport à Céret, laissant cependant une impression moins forte. Pour toréer, les Valdellán d'Orthez permettaient plus que les Fraile de Céret, alors Valencia en a profité. Son premier adversaire, "Carmelita" a montré beaucoup de caste au cheval face à Alberto Sandoval en trois rencontres (dont une au regatón...). Après un tiers de banderilles assuré par César Valencia lui-même (et de façon très respectable), "Carmelita" a planté ses cornes dans le sable en début de faena, pour un tour complet. Un toro amoindri, quel dommage, mais qui gardait encore un peu d'allant dans la muleta... De Valencia, on détachera surtout plusieurs naturelles sincères en fin de parcours. Le dernier Valdellán de la journée, "Hurón", démontra lui aussi de la caste, en quatre rencontres puissantes à la pique, et avec une charge soutenue par la suite. Face à ce toro, César Valencia fut très appliqué, et plus centré qu'au troisième. Deux pinchazos auront raison d'une éventuelle sortie en triomphe, mais pas de ce jeune vénézuélien qui est la grande révélation de l'année 2015 avec ce type de corridas. En plus, il a tout juste vingt ans...

Florent

jeudi 30 juillet 2015

En passant par là

Chemin du retour doit toujours rimer avec petit détour. Sinon le trajet est morne et monotone.
Arènes de Roquefort-des-Landes, temps d'automne. Ils l'ont surnommée la "Monumental des Pins", tiens c'est joli comme nom. Des arènes en bois splendides, et qui font forcément penser aux disparues de Saint-Perdon. Il est beau de voir qu'en 2015 encore, des arènes de ce type sont toujours d'actualité, loin des blocs de béton sans âme.
C'est beau une arène, même un jour sans course, sans fête, seulement dans le silence et le vide.

A Roquefort, le panneau de signalisation gâche un peu le paysage. Roquefort, c'est une arène dont la date annuelle est difficile, concurrence oblige avec Bayonne, Dax et les autres... Heurs et malheurs du calendrier taurin.

En passant par là, sans un bruit, sauf celui de la pluie, viennent des souvenirs. Le plus ancien en ces lieux. C'est une novillada, il y a quinze ans, le 13 août 2000. Il y avait dans les chiqueros ce jour-là des novillos gris de San Martín. En regardant ces arènes tant de temps après, c'est au novillero Antonio de Mata auquel j'ai pensé. Il fut certainement lors de cette course le novillero le moins en vue.

Un habit céleste et or, ou bien turquoise, je ne me souviens plus très bien. La novillada de San Martín avait été dure, comme de coutume à Roquefort. Antonio de Mata avait lui voltigé sur les cornes de ses adversaires à plusieurs reprises. Avec le dernier novillo de l'après-midi, suite à un énième accrochage, il semblait souffrir, se tordre de douleur, terminant le combat en direction de l'infirmerie.

Avec la distance, on se dit que l'habit de lumières est un luxe, et qu'il protège de toute précarité celui qui le porte. Or, il représente surtout des sacrifices, et peut à un moment ou à un autre, finir pour toujours au fond d'un placard, ou faire l'objet d'une vente d'occasion. Cette précarité existe réellement, même si elle est difficile à percevoir pour celui qui considère la tauromachie comme un divertissement ou un simple spectacle. C'est pourtant bien plus que cela.

La tauromachie est violente. Imaginez qu'un seul toro, son nom, ses vingt minutes de combat et son tour de piste final, pourront à jamais rester sur les lèvres des aficionados. Mais d'un autre côté, une carrière de novillero, de longues années de lutte, des dizaines de courses, pourront ne jamais passer à la postérité, et seulement se contenter de l'anonymat et de l'oubli.

A ceux qui un jour ont rêvé de belles voitures, de grandes propriétés, de Núñez del Cuvillo, de Juan Pedro Domecq, de faenas liées, de soixante passes, de sorties en triomphe et de gloire, il ne faut guère leur en vouloir. Ils sont bien plus nombreux ceux qui se sont échoués comme une vague contre un rocher, par rapport à ceux qui y sont parvenus.
Il faut plutôt en vouloir à leurs entourages, à ceux qui les ont nourris et bercés de faux-espoirs. Des chutes cruelles en tauromachie, il y en a tellement chaque année qu'on ne pourrait les dénombrer. On leur avait pourtant dit que tout fonctionnerait, on leur avait fait des promesses, et dressé un beau panorama à long terme... Chant des sirènes.

L'été venu, beaucoup d'aficionados préfèrent à certaines dates se rendre à des novilladas plutôt qu'à des corridas. Pour voir là où l'espoir et les rêves sont les plus forts, et parfois aussi les plus insensés. Des rêves sous la lumière, alors que peut-être au bout du chemin, c'est bien l'oubli qui guette.
Pas plus que la blessure dont il souffrait ce 13 août 2000, j'ignore ce qu'Antonio de Mata est devenu depuis.

Florent

mercredi 29 juillet 2015

Sucré-salé

On pourrait aussi appliquer le dicton aux corridas de Cebada, qui sont comme des boîtes de chocolat. On ne sait jamais sur quoi on va tomber.
Et puis, Cebada Gago est un élevage dont l'histoire n'est pas linéaire, passant progressivement des mains des vedettes à celles des belluaires. Dans l'arène, ces dernières années, le tempérament des toros de Cebada Gago est variable, parfois jusqu'à en perdre l'espoir. Arles, Pâques 2013, une grande course, très encastée, avec notamment "Lagarto", un superbe toro. La même année 2013, à Hagetmau, une novillada en sucre qui permettait de couper dix ou onze oreilles sans problème. Et puis, beaucoup de plats sans saveur aussi, et des déceptions, comme à Vic le 23 mai dernier, aussi bien en présentation (toros très légers) qu'en comportement.

A Mont-de-Marsan samedi dernier, c'était le premier lot complet de Cebada Gago combattu dans l'histoire des arènes du Plumaçon. Des toros qui physiquement du moins, faisaient penser pour certains à des Torrestrellas, et pour d'autres à des Rocío de la Cámara d'une autre décennie.
Cette fois, ce fut une course salée, avec laquelle on a retrouvé les beaux toros de Cebada Gago, sérieux, bien armés, sans excès de poids mais avec un vrai trapío. Des toros suffisamment solides pour maintenir un grand intérêt, 19 piques, de la caste et de l'intensité jusqu'au bout.

Mais avant tout, c'était une corrida dure, avisée, dangereuse, et dont la majorité des toros cherchait l'homme derrière l'étoffe.
A Mont-de-Marsan, Rafaelillo a pour habitude de s'engager beaucoup plus qu'en d'autres endroits. Il l'a montré d'entrée face à un Cebada brusque et âpre, qu'il toréa au centre de la piste avec cette technique qui est la sienne, une tauromachie en mouvements et risquée. Au quatrième, son picador Juan José Esquivel (qui avait pleuré dans ses bras au mois de juin à Madrid le jour des Miuras) a offert un grand tiers de piques. Le Cebada est venu avec puissance lors des quatre rencontres, sortant seul des deuxième et troisième, avant de pousser paradoxalement en brave à la dernière. Au premier assaut, Esquivel avait failli être désarçonné mais parvint à garder le cap. Comme avec le premier toro, Rafaelillo resta également au centre de l'arène face à "Piporro", toro blanc et noir, encasté, violent et difficile. Et comme à son premier, Rafaelillo s'est engagé pour de vrai au moment de l'estocade, obtenant cette fois une oreille, fêtée lors d'un tour de piste en commun avec Esquivel.

Cette course de Cebada Gago ne fut jamais une partie de plaisir pour les hommes en piste. Javier Castaño l'a remarqué dès le combat du deuxième, noble mais exigeant, auquel il donna de bons muletazos sur la corne droite, avant d'être touché d'un coup de pointe à la cuisse.
Le cinquième, "Dormilón", cinq ans et demi, numéro 47 (comme le Lot-et-Garonne, rappelant douloureusement aux Montois qu'ils se sont inclinés contre Agen cette année en finale de Pro D2), fut le grand toro de l'après-midi. Brave et puissant en quatre piques face à Plácido Sandoval, très bien mis en valeur (et de loin) par Javier Castaño dans les mises en suerte, bien cité par Sandoval mais piqué à chaque fois très loin du morrillo. Un grand toro donc, avec une charge vibrante dans la muleta... que Javier Castaño, qui semble avoir perdu la profondeur, ne sut jamais saisir. A la fin du combat, alors que Castaño était parti dans l'indifférence, une bonne partie du public demanda le tour d'honneur pour "Dormilón". Cela n'aurait absolument pas été un scandale, compte tenu du caractère complet de ce toro, et pour le distinguer à tout prix des exemplaires de Victoriano del Río fortement ovationnés à l'arrastre la veille.

Le troisième torero à l'affiche était Pérez Mota. Son premier adversaire, noir et blanc, faisait penser aux Torrestrellas. C'était un manso perdido, avec peut-être aussi, un voile sur l'oeil gauche qui le rendait incertain dans ses trajectoires. Quatre piques en manso, avec de la force, et à la muleta, des assauts aussi sournois qu'une fille de joie. Deux fois, Pérez Mota fut sérieusement averti, à l'aisselle puis à la cuisse. Pérez Mota est resté courageux jusqu'au bout, ce qui lui valut un trophée. Pour clôturer la course, le sixième, un peu juste de forces, brusque et compliqué, fit redescendre le ton initial.
Mais pour une première de Cebada Gago à Mont-de-Marsan, celle-ci restera dans les souvenirs.

Florent  

mardi 28 juillet 2015

Un beau jour pour mourir

C'est Talavante qui avait eu cette phrase étrange, lors d'une interview, quelques jours avant d'aller confirmer l'alternative à Las Ventas, en 2007. "Un beau jour pour mourir", venant d'un torero qui à cette époque-là avait une faim terrible. Par ailleurs, il avait franchi la grande porte le fameux jour J.
Exprimer ainsi ce "beau jour pour mourir", c'est dire aussi que l'on est prêt à tout dans une arène, à tout y laisser, comme une façon de se sublimer. Il existe différentes formes de tauromachies, qui ont toutes le point commun de s'exercer au fil des cornes. Parfois, des destins opposés se rapprochent.

Dimanche à Orthez, à 18 heures, le paseo de la corrida était assez inhabituel. Sur la même ligne que les trois matadors à l'affiche, on apercevait Thomas Marty, écarteur, défilant dans les arènes de sa ville.
Mêler les tauromachies peut toujours susciter des débats chez les aficionados, en l'occurrence pour la corrida et la course landaise. Mais le geste à venir est rare, et il ne faut pas oublier que pendant des siècles, les courses étaient elles-mêmes des mélanges, voyant des acteurs divers se côtoyer chaque après-midi. Courses hispano-landaises, hispano-provençales, et autres...

L'ordre du jour est défini, Thomas Marty apparaîtra sur le sable face au deuxième toro de Valdellán, "Paquino", numéro 31. Le jeune Marty revêt une tenue des grands jours, de couleur bleu saphir et noir, et échange pour l'occasion les vaches landaises contre un toro de combat.
Peu à peu, tandis que le geste approche, la tension monte crescendo. Il est impossible qu'il en soit autrement. Et puis, on sait que les Gracilianos de chez Valdellán font partie de ces toros qui ont tendance à observer et à s'arrêter à leur entrée en piste, avant de s'employer au cours du combat. On y pense secrètement, en se disant que la tâche ne sera guère "facile", tout en espérant que le Valdellán en question aura de la mobilité.

La tension est terrible, et le silence s'instaure complètement dans cette arène habituellement bruyante. On sent la peur, l'appréhension, comme un parfum de roulette russe. Mais on admire aussi la scène avec un regard d'enfant, espérant que la prouesse se déroulera au mieux. Il n'y a aucun leurre en piste, seulement un jeune homme de 23 ans, qui rêve déjà de ce grand moment de sa carrière. Il ne possède absolument aucun outil pour dévier la charge de l'animal. Ce sera la clameur ou l'hôpital.
Coup de chance, "Paquino" de Valdellán est mobile à son entrée en piste, et se déplace avec beaucoup d'allant. Sur les gradins, la tension monte encore un peu plus. Beaucoup s'arrêtent de respirer. Pendant ce temps-là, le corps de Thomas Marty tourne, le temps d'un écart, et le toro passe près, très près, puis file à l'autre bout de l'arène. Seulement le temps de jeter une pièce en l'air et regarder de quel côté elle retombe.

Florent

mardi 21 juillet 2015

Te dire que ça n'existe pas...

Passent les mois, les annonces de cartels, les semaines, les paseos, les jours, l'impression est la même : ce cartel, il me semble déjà l'avoir vu quelque part. Quotidien d'une saison routinière.
Ceux qui occupent à l'heure actuelle la majeure partie des ferias, avec des parcours différents, sont des toreros vétérans, qu'on le veuille ou non. Car cela fait de longues années qu'ils sont là.
Maudites soient les empresas qui un jour ont fait croire au public que la corrida reposait essentiellement voire uniquement sur eux. Ces toreros-là ont fini eux-mêmes par le croire et en ont fait une entreprise de conquête du marché taurin. Corridas de "garantie" comme ils disent...

Les plans de carrière de ces toreros-là sont millimétrés. Pourtant, cela fait bien plus de dix ans qu'ils tournent sans cesse, systématiquement ou presque face aux mêmes toros.
Avec le temps, la place qui est la leur devrait se situer plus en retrait. Morante, 18 ans d'alternative, El Juli 17, et ainsi de suite... forment des cartels répétitifs, vus et revus en de nombreux endroits. Pour certains toreros, il serait même plus intéressant d'aller les écouter en conférences évoquer leurs carrières et des anecdotes plutôt que de les voir face à leurs toros quotidiens. El Cid, et beaucoup d'autres...
Même un torero comme Sébastien Castella, avec déjà 15 ans d'alternative, commence à figurer dans l'antichambre des vétérans. Des toreros que l'on connaît, et que l'on voit depuis de nombreuses saisons sur toutes les affiches.

Peut-être désirent-ils avoir la même longévité qu'Enrique Ponce, qui lui n'a pas cessé de toréer depuis plus de vingt-cinq ans, sans faire autant de caprices que ses collègues plus jeunes que lui. Mais il est dur d'égaler Ponce à ce niveau-là, puisque lui a connu une véritable carrière ascendante. Ce qui n'est pas le cas, par exemple, de Manzanares fils, protégé dès le départ en tant que novillero, puisqu'il se produisait plus souvent en corridas mixtes qu'en novilladas.
Dans le même temps, d'autres toreros plus âgés que ceux précédemment cités sont toujours en activité. Ils sont beaucoup moins engagés, mais donnent tout de même envie d'être vus, dans des proportions raisonnables.

L'escalafón vieillit, et ceux qui tirent les ficelles limitent l'accès à tous les autres toreros, jeunes ou moins jeunes. Quand on pense à Enrique Ponce, qui est encore-là face à des toros plus pacifiques, on s'aperçoit que sa génération affrontait des élevages d'une plus grande variété. Les vedettes de ces années-là ne faisaient pas des pieds et des mains pour aller estoquer des Baltasar Ibán, crise d'appendicite ou non, douleurs au poignet ou non.
Aujourd'hui, à cause des plans de carrière millimétrés, il serait impensable de voir une vedette s'annoncer ne serait-ce qu'avec une corrida de Pedraza de Yeltes, de Cebada Gago, et bien d'autres... Les Guardiolas, il est tristement inutile de les évoquer, puisque cette si belle maison a mis les clefs sous la porte.

Alors, tant mieux si demain un torero comme Alberto López Simón ouvre encore des grandes portes et attire sur son seul nom des gens aux arènes. Cela permettra peut-être d'éclipser ceux qui sont là depuis longtemps déjà. Dans le même temps, il paraît anormal qu'un jeune torero comme José Garrido, qui a été un grand espoir en novillada, se retrouve l'année de son alternative avec aucune corrida dans les arènes françaises. Zéro pointé.

Hier, 20 juillet, circulait sur internet l'image d'un torero qui fêtait les vingt ans de son premier habit de lumières. Dans un costume blanc et or, l'enfant de 12 ans s'appelait Julián López "El Juli", le 20 juillet 1995 à Mont-de-Marsan. Les joies de la rubrique éphéméride.
Pourtant, les reseñas de l'époque avaient surtout été marquées à cette même date, 20 juillet 1995, dans la même ville, par la corrida de l'après-midi. Joselito, torero vedette d'alors, était parti affronter les toros de Cuadri, et le fameux cinquième, "Brujo" (le sorcier), quittant les arènes du Plumaçon en nage après un effort titanesque.


Florent

vendredi 17 juillet 2015

Le prix du sang

Normalement, une affiche de corrida ne doit jamais être bâtie d'après des affinités ou pour faire plaisir à qui que ce soit. Doivent être présents des toreros et des ganaderías qui ont mérité leur place. Et puis, en tauromachie, le chauvinisme n'a jamais été très bon...

Le cas de Lionel Rouff, dit "Morenito de Nîmes", 45 ans, est un peu différent. Sa présence sur les affiches est récurrente depuis de nombreuses années, mais elle est secondaire, puisqu'il s'agit du poste de sobresaliente.
Morenito de Nîmes a pris l'alternative le 17 août 1997 aux Saintes-Maries-de-la-Mer, toros de Viento Verde sur les pancartes, Chamaco et le vénézuélien Erick Cortés comme compagnons d'affiche. Une alternative comme il y en a des dizaines par saison.
Mais dans l'arène littorale des Saintes-Maries, ce jour de 97, Morenito de Nîmes n'a pas connu une alternative comme les autres. Plutôt un cauchemar. Pour commencer, un toro portant le nom de "Ratero" (mauvais présage), au comportement manso. Un début de faena compliqué, et un coup de corne, très grave. Quatre trajectoires dans la cuisse gauche. Le prix du sang.

Cette blessure a dû tenir le nîmois éloigné des arènes pendant longtemps. Il est revenu, mais les opportunités en tant que matador se sont faites rares. Quelques corridas et des festivals. Morenito de Nîmes a alors dû choisir la fonction de sobresaliente pour continuer à s'habiller de lumières. Un boulot ingrat, délicat, mais qu'il n'a jamais refusé.
Avant lui, le sobresaliente récurrent sur les affiches françaises était Joël Matray. Autre destin, autres cauchemars. En tant que novillero, Joël Matray avait reçu en 1982 à Bayonne l'un des plus graves coups de corne jamais observés en France, et dont il s'était sauvé miraculeusement. La malédiction des sobresalientes français.

Mais avant d'être sobresalientes, tous ceux dont on parle sont matadors de toros. Morenito de Nîmes n'a jamais refusé, semble-t-il, la moindre sollicitation pour être en réserve dans un mano a mano ou un seul contre six. Que ce soit lors de corridas pour figuras, ou d'autres beaucoup moins évidentes. En 2012 à Céret, alors que Fernando Robleño estoquait seul six toros d'Escolar sous une tension maximale, Morenito de Nîmes s'était avancé en piste pour réaliser un valeureux quite par faroles.

Au moment d'élaborer un cartel ou une feria, s'il faut garder les places pour ceux qui le méritent, il faut également savoir être juste. Morenito de Nîmes aurait mérité de figurer au paseo, dans sa ville, lors de la prochaine feria des Vendanges. Sa présence s'imposait beaucoup plus que d'autres dans des cartels sans raison, où l'on vient même mêler toreros à pied et rejoneadores. Quoi de mieux, aussi, que de voir ce torero (accompagné de deux vedettes ou non) faire un dernier tour dans ses arènes, l'année où il l'a décidé.

Pour Morenito de Nîmes, il s'agissait probablement aussi de refermer cette blessure d'il y a dix-huit ans, afin de terminer cette carrière de matador bien mieux qu'elle n'avait commencé. Et parce que les matadors de toros eux aussi ont le droit de dire au revoir...

Florent

jeudi 16 juillet 2015

Sardana dels desemparats

Dans cette arène au pied de la montagne, et tout son environnement, on découvre à chaque fois de nombreuses couleurs, avec plein de contrastes. Ici, ce n'est pas tout à fait comme ailleurs.
Chaque année, il faut se résoudre à l'idée que c'est déjà fini. La semaine suivante, à Céret, les corridas laissent leur place au festival de sardanes.

Dimanche, pour la dernière journée de Céret de Toros, il y avait le matin une affiche avec des toreros censés être les moins expérimentés de la feria. Mais face à la corrida de Fraile, les trois toreros : Sánchez Vara, Pérez Mota et César Valencia, ainsi que leurs cuadrillas, ont été exemplaires dans la lidia, chose rare à l'heure actuelle, et qu'il faut absolument mentionner.
L'après-midi, l'élevage d'Adolfo Martín fêtait les vingt ans de sa première corrida cérétane, en 1995. Cette fois, le lot d'Adolfo était irréprochable de présentation, bas, sans excès de poids, largement armé et pointu. Le contenu est toujours variable avec cet élevage, qui chaque année, fournit un grand nombre de corridas. Certains des six toros de Céret ont manqué de forces, beaucoup ne se sont pas employés au cheval, avec des piques systématiquement (ou presque) données en carioca. On releva un manque de puissance et de combativité, avec des comportements à contre-style de l'arène. C'était un peu comme aller voir les Rolling Stones, et au final se retrouver avec un concert de variété française.

Face aux Adolfo Martín, il y avait trois toreros nés dans les seventies. Luis Miguel Encabo, aux cheveux couleur neige, comme le blanc de son habit de lumières. Dans la lidia et les poses de banderilles, il fut vraiment très bien. A la muleta, on ressentit chez lui de l'envie, et aussi beaucoup de plaisir. L'envie de toréer longuement, et rattraper le temps perdu des années passées à traverser le désert. Des faenas longues, un peu lointaines... face à Sombrero puis Buscador, le quatrième, doté d'une charge longue, suave et franche. Dans une arène comme Madrid, Séville ou Bilbao, il s'agissait de deux toros pour couper les oreilles, devenir riche, très riche, et remporter tous les prix mis en jeu... Luis Miguel Encabo se contenta de deux ovations.

Le 2 était le chiffre magique du week-end. A chaque corrida, c'est toujours le deuxième toro qui fut le plus intéressant. Chez Adolfo Martín, il s'appelait Baratillo, avec un berceau de cornes en chandelier, presque "cornipaso", des armures typiques chez les toros d'Albaserrada. Il fut le plus brave à la pique mais fit les frais d'une mauvaise lidia. Face à ce toro encasté, Diego Urdiales a joué un numéro de torero-hypocondriaque, en proie au doute, allant jusqu'à se prendre les pieds dans le tapis plusieurs fois. Urdiales écouta les sifflets. Avec le cinquième, faible et noble, Urdiales fit voir avec quelques naturelles isolées, que son toreo de la main gauche était supérieur et plus profond que celui de nombreuses vedettes. Mais à quarante ans, Diego Urdiales semble avoir envie de tourner la page dure et guerrière de sa carrière.
Enfin, Fernando Robleño accueillit son premier par une larga à genoux, avant que le toro ne se casse complètement une corne contre un burladero. Le toro de réserve manqua de fond et de transmission, comme le sixième, auquel Robleño servit une faena longue, et fut récompensé d'une oreille de torero local. Sa nouvelle présence au paseo de ces/ses arènes lui avait encore apporté des points sur la carte de fidélité.

Et après, il fallut une année de plus partir de Céret...

Florent

mercredi 15 juillet 2015

Accepter la mansedumbre

Dans toutes les arènes de la planète taurine, on peut remarquer l'évolution des publics au fil des saisons. Une corrida avec des toros au caractère manso (comme ceux de Dolores Aguirre du 11 juillet à Céret) est toujours un bon baromètre.
Samedi dernier, dans l'arène catalane, on a pu observer des choses qui auraient été difficilement imaginables ne serait-ce que deux ou trois années auparavant dans les mêmes lieux.
En voyant par exemple un secteur du public demander le remplacement du quatrième toro de Dolores Aguirre (lourd, âgé de cinq ans et demi, et manso perdido) qui n'avait aucune anomalie physique, on pouvait justement mesurer l'évolution du public. Et à entendre des spectateurs hilares en voyant un toro sortir seul de la pique, il en était de même, et peut-être encore pire... Dans une arène, cette forme d'hilarité, exubérante, grossière et vulgaire, est la chose qui dévalorise le plus ce qui se passe en piste. Comme s'il s'agissait d'un spectacle ou d'une kermesse sans intérêt.

Or, dans les toros, les termes "manso" et "décasté" ne sont pas toujours synonymes, loin de là. Il existe des élevages et des encastes chez lesquels de nombreux toros entrent en piste avec un tempérament froid, manso et fuyard, qui peut soit se confirmer au cours du combat, ou alors évoluer et changer radicalement. C'est le cas par exemple chez les toros d'origine Atanasio Fernández, Conde de la Corte, ou encore Núñez.

Quand foule le sable un toro manso, aujourd'hui, beaucoup voudraient qu'il soit par définition décasté, et donc inintéressant. Mais le manso recouvre un panel large, puisqu'il peut être encasté, décasté, arrêté, docile, sauvage, noble, mobile, violent, dangereux, et il peut même montrer des formes de bravoure, bien que cela puisse paraître complètement paradoxal.
La mansedumbre est donc une caractéristique qui peut exister chez le toro de combat. Malheureusement, par les temps qui courent, le manso est considéré comme péjoratif, et il voit son ganadero acculé par la critique à cause de ce seul symptôme. Pourtant, le toro manso peut démontrer beaucoup de qualités.
Que le spectateur qui le verra considère la corrida comme un combat, un art ou un spectacle, il doit accepter l'idée de cette mansedumbre et des comportements aléatoires du toro. La première erreur est d'accabler un toro au premier signe de mansedumbre, alors qu'il peut parfaitement évoluer.

Il y a d'une part ce secteur du public qui dévalorisera tout ce qui se passe en piste à la vue d'un manso. Et d'autre part, samedi à Céret, il y avait d'autres aficionados qui eux attendaient au moins un Cantinillo version Vic 2014, et des chevaux au sol pendant tout l'après-midi. Or, l'histoire se reproduit rarement deux fois de la même manière.
A Céret, les six toros de Dolores Aguirre, tous mansos en étant très variés, ont donné de l'intérêt pour les aficionados. Dans cet élevage, la mansedumbre semble par ailleurs correspondre à un concentré de sauvagerie, qui parfois, s'avère imprévisible.
Des mansos décastés dans la corrida de Céret, il y en eut au maximum un seul... et encore, l'affirmer serait complètement définitif et péremptoire. Il s'agissait du quatrième toro de l'après-midi, de 620 kg, pour Robleño, manso perdido, fuyant le cheval à chaque morsure de fer avant de mettre un gros impact dans le matelas à la septième rencontre. Ensuite, ce toro manso et arrêté eut peu d'options, Robleño devant se contenter de prendre l'épée. Le toro d'ouverture, Cigarrero, avait pour sa part été brusque, difficile et sur la défensive.

Mais pour toréer, le meilleur lot fut celui d'Alberto Aguilar, soit les deuxième et cinquième toros.
Le deuxième, qui portait également le nom de Cigarrero, fut le toro le plus intéressant de l'après-midi. C'était un manso avec beaucoup de caste, exigeant, et qui permettait bien des choses dans la muleta, surtout sur la corne droite. Hélas, Alberto Aguilar ne semblait toujours pas revenu à son meilleur niveau. Il en fut de même au cinquième, qui lui aussi avait de nombreuses possibilités, plutôt sur la corne gauche cette fois-ci...

Comme d'habitude, c'est Alberto Lamelas qui toucha le toro le plus dur de la corrida. Comme d'habitude, sa cuadrilla l'abandonna. Et comme d'habitude, puisque l'injustice rôdait dans les parages, la présidence resta dans sa tour d'ivoire et fit la sourde oreille, alors que Lamelas méritait d'en couper une. Ce qu'il réalisa près des planches et du toril, face à un toro manso, encasté et dangereux, avait beaucoup de valeur. Il parvint à saisir la charge du Dolores, imprévisible et qui cherchait très souvent le refuge. Après une estocade honnête et contraire, Lamelas fit un tour de piste. On eut alors le sentiment que le torero venait de prendre des risques inutilement...
Face au dernier, lui aussi encasté et exigeant, Alberto Lamelas eut du courage et du mérite, tandis que le public, indifférent, avait déjà décroché... Douloureuse impression là-encore.

Lors d'une corrida avec des toros mansos, comme ceux de Dolores Aguirre à Céret, les lidias doivent être menées avec patience, et surtout avec le moins de monde possible en piste, ce qui samedi ne fut pas le cas, provoquant souvent le désordre. Mais à décharge, il faut remarquer que les toros de Dolores Aguirre figurent parmi les plus durs à lidier du circuit... mais que rares sont les matadors à accepter de les affronter.

Quant à la possibilité d'éduquer le public, c'est un bien grand mot. Se rendre aux arènes est un choix, libre, pour lequel n'importe qui peut opter. Éduquer le public est impossible, puisque chaque aficionado se construit au fil du temps, avec les courses qu'il va voir. Le mieux sera toujours d'observer, puisque deux heures sur des gradins vaudront beaucoup plus que des mois de lectures. Samedi dernier, à Céret, à bien y regarder, derrière leurs caractères fuyards, les toros de Dolores Aguirre avaient vraiment de l'intérêt. Et en plus, ils ressemblaient à des toros de combat dignes de ce nom.

Florent


(Image de David Cordero : "Cigarrero" de Dolores Aguirre, le premier toro de la saison taurine catalane)

lundi 13 juillet 2015

La fosse aux lions

En 2014, de par sa classe, son élégance, et aussi son grand âge, Frascuelo a été le torero qui a le plus marqué Céret de Toros. Cette année, ce fut tout le contraire.
Hier matin face aux toros de Fraile, le jeune César Valencia est venu en remplacement de Morenito de Aranda. Après la course de Valdellán à Vic-Fezensac, c'était seulement la deuxième corrida de sa carrière en Europe. Bonjour les tontons !

César Valencia, pas encore vingt ans, six mois d'alternative, vénézuélien, et supporter de la Juventus de Turin. Le violet de son costume faisait par ailleurs penser à la Fiorentina, autre pavillon célèbre du football italien.
Sous un soleil brûlant, César Valencia a dû partir au combat face à deux toros de Fraile aussi grands que lui. Mais sa jeunesse, sa sincérité, sa fraîcheur, et son immense courage ont été remarquables. Sur cette piste aussi grande qu'une cour d'école, il semblait aligner les passes comme un petit garçon peut jouer à la marelle.
Magnifique toreo de face, de la main droite comme de la gauche, devant Jaquetón, le troisième Fraile. Il était impossible de mettre davantage la jambe et de se croiser autant. Il y eut une autre démonstration de courage face à Cañerito, le sixième toro, dont le volume et les cornes étaient impressionnants.

Face à ces toros de Fraile durs, âpres, réservés et courts de charge, le petit garçon était en fait un jeune matador. Dans cette adversité, César Valencia n'a jamais essayé de contourner le danger. Il a pris tous les risques et s'est joué la peau à chaque passe. La cour d'école ressemblait plutôt à une fosse aux lions, mais qu'importe, car le jeune torero avait faim, très faim... allant même jusqu'à accomplir des manoletinas face à ces toros d'un aussi grand gabarit.

Un triomphe retentissant aurait dû revenir à César Valencia. Mais l'utilisation des aciers, défaillante, faillit transformer à chaque fois le succès en trois avis. Comme explications, on peut éventuellement retrouver, pêle-mêle : des doutes, un manque de confiance, une technique pas encore affirmée avec l'épée, et aussi, le regard de Cubano, de Valdellán, un mois et demi auparavant à Vic, qui avait envoyé César Valencia à l'infirmerie à ce moment-là du combat.
Mais hier, il aurait été magnifique de voir ce jeune vénézuélien placer deux grandes estocades, et sortir en triomphe, parce qu'il avait décidé à Céret de mettre son cœur et son corps entre les cornes.

Florent

mardi 7 juillet 2015

Tu voulais voir la mer... mais on a vu Vauvert

Malgré deux novilladas piquées annoncées, on découvrait Vauvert comme si c'était un village fantôme. Une ou deux buvettes aux alentours des arènes, et puis c'est tout. Rien de plus, le cliché d'une cité du Midi lors d'une journée dominicale comme une autre.
Le béton des arènes modernes de Vauvert faisait presque regretter les typiques arènes en tubes de cette région, destinées aux courses camarguaises, et souvent abritées par de grands platanes.
Forte chaleur, chant des cigales comme seul compagnon, et impression désertique sur les gradins de cette arène gardoise, aussi bien le matin que l'après-midi. Certes, il y avait ce temps de canicule, cette date de début de vacances, et des horaires très exposés au soleil (10h45 et 17h30). Le prix des places, lui, n'était guère plus exorbitant qu'en d'autres endroits : 25 euros l'entrée générale. Mais à titre de comparaison, je n'avais jamais vu aussi peu de monde dans le Sud-Ouest pour une novillada avec picadors.
Il faut dire que du côté Sud-Est, ce type de courses a bien souvent été mis à l'écart par les grandes empresas ces derniers temps. Et quand de petites arènes décident de monter une novillada piquée, elles payent la note et les pots cassés. Quel dommage.
Les entrées de Vauvert étaient cruelles : peut-être 200 le matin et 300 l'après-midi...

Sous le soleil de plomb de ce village désertique, on a compté 5 heures 20 de jeu cumulées, treize novillos au total (le cinquième titulaire de Pagès-Mailhan du matin fut remplacé), sept oreilles (correspondant très bien à la catégorie de l'arène...), et un trophée décerné au vénézuélien Manolo Vanegas. On pouvait imaginer, également, une cinquantaine de degrés Sahariens ressentis sous chaque habit de lumières.
S'il avait fallu décerner un prix au meilleur novillo de la journée, il serait probablement revenu au tout premier, de Pagès-Mailhan, marqué du numéro 211. Trois piques sans s'employer, mais un novillo qui alla "a más" au fil du combat, finissant avec beaucoup de mobilité et de transmission dans ses charges. Le colombien Guillermo Valencia, honnête et très décidé face à lui, fit les choses bien, malgré son peu de métier. Il perdit en revanche complètement les papiers face au quatrième, de Piedras Rojas, qui pourtant ne mangeait personne... Et Valencia écouta au final les trois avis.
En trois heures, cette matinée fut longue, très longue, avec peu d'intensité et des tiers de piques passables. Il y avait trois Pagès-Mailhan (1er, 5ème bis et 6ème) et trois Piedras Rojas de Patrick Laugier (2ème, 3ème et 4ème). Le vénézuélien Jesús Enrique Colombo a déçu par rapport à sa prestation de Garlin en avril, et le jeune espagnol Diego Carretero n'a pas laissé un souvenir indélébile.

L'après-midi, les novillos d'El Pilar étaient nettement inférieurs en présentation par rapport aux novillos français du matin, et ce malgré le manque de charpentes de certains exemplaires de Pagès-Mailhan.
El Pilar est un élevage qui sort très fréquemment chaque temporada. On dit sur le papier qu'il est de garantie, voire de luxe... Mais à bien y regarder, il y a dans cet élevage une faiblesse récurrente, et un manque de caste et de transmission inquiétant. Des choses dont il est impossible de se satisfaire. Rares sont les exemplaires d'El Pilar qui vont au bout de leur combat sans s'éteindre. En fait, il faudrait peut-être opter en novilladas pour des élevages que l'on voit rarement en corridas.
En ouverture, Lilian Ferrani coupa une oreille face à un Pilar faible, noble, soso, et qui donna le ton de la course. Par contre, le quatrième était le prototype du novillo-desecho, lourd, volumineux, mal armé, réservé et brusque. Il fit voltiger deux fois dans les airs le jeune Ferrani, de façon impressionnante. Mais ce dernier resta en piste jusqu'au bout, démontrant que les toreros originaires de Seine-et-Marne avaient eux aussi beaucoup de courage.
Le vénézuélien (encore un lors de cette journée !) Manolo Vanegas a été très "novillero" lors ses deux combats. Un répertoire varié à la cape, et des paires de banderilles exposées dans le berceau des cornes. Il fut au-dessus de ses opposants, dont le premier fut le plus intéressant de la soirée, brave en deux rencontres, avec du piquant dans ses charges en début de faena... avant de s'éteindre !
Mais au niveau du toreo profond et de l'élégance, c'est Ginés Marín qui eut les gestes les plus purs de la journée, notamment de la main gauche, face à un lot composé d'un premier faible et d'un second invalide d'une patte... Pas vraiment de quoi s'enthousiasmer !

Avec trois oreilles dans la poche, c'est Manolo Vanegas qui a remporté le premier trophée José María Manzanares. Espérons pour lui que s'il vient à remettre en jeu sa ceinture l'an prochain... l'assistance sera plus fournie. Car ce dimanche, Vauvert rimait avec désert et chanson de Prévert...

Florent

samedi 4 juillet 2015

Au pays de Dalí

Après tout, la vieillissante arène de Céret, 3.700 places, et une piste de tout juste 30 mètres de diamètre, pourrait être parfaitement banale sur la carte taurine. Une petite arène comme il en existe tant.
Mais son propre vécu, sa situation, ainsi que l'histoire qu'elle côtoie de près (de l'autre côté de la frontière), en font un symbole. On la connaissait déjà pour son sérieux, son originalité, et sa très forte identité.
Mais depuis 2012, chaque mois de juillet, c'est bien elle qui ouvre la saison taurine en Catalogne. Dorénavant, chaque temporada aux couleurs sang et or commence ici.

Mais la frontière est proche, puisqu'en 2010, le parlement régional de Catalogne (côté Espagne) a décidé de mettre un terme aux corridas. Il n'y avait pourtant, à ce moment-là, plus qu'une seule arène en activité dans la communauté autonome de Catalogne : la Monumental de Barcelone.
Une arène, et une dizaine de corridas annuelles. Mais quand la politique s'en mêle (alors que la tauromachie n'a absolument aucune couleur politique), et considère ce sujet comme brûlant, la catastrophe peut vite arriver. Il fallait "interdire" disaient-ils, et la catastrophe, inéluctablement, est arrivée...
Une arène, dix corridas annuelles, est-ce bien une préoccupation importante dans une société (qu'elle soit nationale ou régionale) ?
2011 a donc été à ce jour la dernière saison taurine de Barcelone. Et pour la dernière corrida, les toreros ont été portés en triomphe dans les rues de la ville, avant que ne sonne le glas.
Pourtant, en d'autres temps, Barcelone a eu deux arènes fonctionnant simultanément (la Monumental et Las Arenas), il y avait des toros sur la Costa Brava et dans d'autres arènes situées dans les terres (comme à Olot). De même, de l'autre côté de la frontière, le département des Pyrénées-Orientales possédait lui aussi son petit lot d'arènes. Mais tout cela a disparu progressivement...

La tradition taurine en Catalogne, c'est aussi celle du fantasque et éternel Salvador Dalí. En 1961, l'artiste avait eu sa propre corrida aux arènes de Figueres, en décidant du déroulement de celle-ci. Il n'avait en revanche pas pu aller jusqu'au bout de ses désirs. Car ce jour-là, il aurait aimé remplacer le train d'arrastre par un hélicoptère, pour que celui-ci transporte les toros à la fin de chaque combat... afin de les lâcher au-dessus de la mer Méditerranée.
Un demi-siècle plus tard, en Catalogne, seules Céret et Millas pensent encore à l'avenir. Et quand samedi prochain, à Céret, le premier toro de Dolores Aguirre pointera son porte-manteau à la sortie du toril, il restera encore un peu de toute cette histoire...


Florent

mercredi 1 juillet 2015

Injustice

L'Espagne des toros révèle de temps à autres un visage peu enviable. En vous rendant vers certaines arènes, alors que le ciel n'est encombré d'aucun nuage, vous pourriez bien avoir de mauvaises surprises.
Des annulations par exemple, dans des arènes de première catégorie, le jour de la course, car tous les toros sont refusés, sans lot de substitution pour les remplacer. Mieux (ou pire) encore, des arènes qui par le passé ont dû annuler une corrida à cause d'un nombre trop faible de billets vendus ; ou d'un organisateur qui est parti avant le paseo avec l'argent sans même payer les toreros (c'est ce qui est arrivé au mois de mai dernier à Orduña, au Pays Basque).
Pour Fabrice Torrito, qui s'occupe à plein temps de la ganadería du Marqués de Albaserrada, il ne s'agit pas d'annulation, mais d'une histoire de la même nature.

On peut suivre, assez régulièrement, l'évolution de l'élevage via son site, lescarnetsdumayoral.blogspot.fr. On peut y remarquer l'important travail réalisé par le français aux manettes de cet élevage, et dont l'objectif est de maintenir l'existence de toros d'origine Pedrajas. Un travail acharné mais admirable.
Il y a plusieurs semaines, au début du mois de juin, un article y rapportait une histoire mystérieuse concernant une novillada du Marqués de Albaserrada. Le jour de l'embarquement, les organisateurs demandèrent aux responsables de l'élevage de bien vouloir procéder à une manipulation des bêtes, pour réduire leurs armures. Face à cette exigence d'un goût douteux, les novillos restèrent dans la ganadería. On ne saura probablement pas le fin mot de cette histoire, faute de connaître l'arène en question...

En revanche, avec des agissements comme celui-ci, on est en présence du Milieu taurin avec un grand M, celui qui évoque le milieu tout court, les magouilles, et tout ce qui est impossible à cautionner.
Ce Milieu taurin-là marche sur la tête. Il est celui qui barre la route à des ganaderías intéressantes ou à des toreros et novilleros qui un jour ont brillé... mais attendent encore que le téléphone sonne.
Quand on voit par exemple que l'élevage (Guardiola Fantoni) qui a fourni la meilleure novillada de la saison 2014 en France est parti à l'abattoir quelques mois après, on peut sérieusement se poser des questions sur la santé actuelle de la tauromachie.

La seconde histoire, en peu de temps, qui concerne le fer du Marqués de Albaserrada et Fabrice Torrito, se passe (ou plutôt ne se passe pas) à Rozas de Puerto Real, près de Madrid. Là-bas, une corrida du Marqués de Albaserrada était annoncée pour le samedi 27 juin, ce qui par ailleurs était mentionné sur l'affiche.

On peut bien entendu se demander s'il est honorable de faire combattre ses toros dans un tel bled doté d'une arène portative. Dans tous les cas, ce sera forcément mieux que de les envoyer dans les rues ou à l'abattoir.
Le 27 juin à Rozas de Puerto Real, tandis que le nom du Marqués de Albaserrada brillait sur les affiches, ce sont des toros de Cándido García Sánchez qui ont finalement été combattus. Comble de l'histoire, la corrida de Fabrice Torrito avait déjà été embarquée... et n'a plus été revue depuis. Ce n'est pas ce genre d'anecdote qui aidera la tauromachie à aller de l'avant.

A force, les personnes comme Fabrice Torrito passent pour des irréductibles, tandis qu'elles devraient être la norme dans le monde des toros. Mais vous pourrez être sûrs d'une chose, le jour où vous verrez en piste un lot du Marqués de Albaserrada, c'est qu'il aura appartenu à des gens honnêtes.

Florent