mercredi 30 septembre 2015

Culture du mensonge

Cette photo date du début de l'année 2014. La première surprise, à la découverte de cette sangria fabriquée en Catalogne, c'est le sang sur le dos du toro, grossièrement rendu écarlate par un montage informatique. De quoi attirer le regard, le sens du commerce. La deuxième, qui m'étonne encore plus, c'est la présence de telles étiquettes dans un supermarché situé dans la communauté autonome de Catalogne. Je ne pourrai vous en dire davantage sur le produit, ne l'ayant pas testé. Au moment de prendre la photo, je me souviens du regard de deux clients du magasin, m'observant l'air moqueur. Je pouvais imaginer immédiatement la teneur de leur pensée : "Ce con doit être vraiment possédé pour prendre de telles photos".

Étonnement donc, en remarquant ces bouteilles. Parce que la Catalogne a interdit la corrida depuis quelques années, et a pour habitude d'en faire disparaître les représentations. A Lloret de Mar, les arènes ont été démolies. A Olot (qui se situe dans la province de Gérone, comme Lloret), certains aimeraient bien en faire de même. Tandis qu'à Barcelone, bien des années auparavant, on avait déjà transformé une plaza de toros en centre commercial. Il n'empêche que la présence de ces foutues bouteilles dans un supermarché catalan n'a l'air de choquer personne. Alors, pourquoi serait-ce différent ailleurs en ce qui concerne les représentations de la corrida ? Là où la tauromachie existe car légalement admise ?

Ce sont ces questions qui me sont récemment venues à l'esprit. En cause, une école nîmoise, soumise à un lobbying extérieur, dénonçant une fresque réalisée par des enfants il y a presque dix ans, et qui représente une arène romaine, un toro et un torero. En fin de compte, la fresque a été honteusement sabotée, puisqu'il ne reste dessus que le colisée de pierres et son sable. Pire encore, les responsables de cette initiative s'en sont publiquement vantés.
En apprenant cet acte d'une bassesse lamentable, on est partagé entre l'envie de réagir et celle de ne rien dire. En tout cas, aucune envie de se lancer dans des comparaisons historiques hasardeuses, seulement celle de pointer l'incohérence et l'ineptie.
Pour en arriver à ce niveau, qui est celui de combattre la représentation même de la tauromachie, il y a bien entendu une explication.
En France, pour parvenir à leurs fins, les plus farouches opposants à la corrida ont toujours eu comme première stratégie celle d'en faire un sujet de société. Or, la corrida n'existant que sur un territoire limité du pays, et pour bien d'autres raisons aussi, elle n'est pas un sujet de société comme certains aimeraient le faire croire.

Ceux-là mènent campagne depuis longtemps contre la corrida, si bien que leur lobbying se compte en décennies. Et des résultats bien maigres au final, qui doivent se contenter de victoires absurdes, comme celle de faire disparaître des représentations visuelles de la tauromachie.
Devant l'inefficacité du débat instaurant la corrida comme "sujet de société auquel il faut remédier", ces associations-là ont dû le décliner en plusieurs branches afin de sensibiliser. On a alors vu apparaître : "La corrida et les troubles psychologiques pour les enfants" ; "La représentation choquante que peuvent constituer les images de corridas"... Et ainsi de suite.
Le malheur de cette politique obsessionnelle contre la corrida, c'est qu'elle a convaincu des personnes de ce mensonge. Car ces personnes-là sont parfois présentes le dimanche au pied des arènes, vous traitant de barbares, de sauvages ou de dégénérés. Elles-mêmes désinformées.

Curieuse attitude que de vouloir éradiquer des illustrations et des dessins représentant la tauromachie. Il est à parier que si la fresque avait représenté deux gladiateurs en train de s'entretuer, les mêmes personnes n'auraient même pas réagi. A quelques millénaires d'écart, c'est pourtant la mort d'hommes que l'on représente. Mais il n'y a pas besoin de fresque de gladiateurs, puisque la télévision fournit chaque soir et en grande quantité, en fiction ou pas, l'image de mort d'hommes. Une image dont au final on s'indigne bien peu.
Je n'arriverai jamais à concevoir la logique de ces associations, qui en sont arrivées à ces exploits grotesques et ridicules. Dure époque aussi, où l'on met exactement au même étage, de véritables sujets d'indignation et d'autres qui ne le sont pas.

Pour en revenir à la corrida, en France, aucune loi et aucune jurisprudence n'interdisent à des enfants d'aller aux arènes, ni même de dessiner ce qu'il s'y passe.

Dis leur que leur connerie est déplorable et abyssale...

Florent

mardi 29 septembre 2015

Rêves et cauchemars

Certains diront que ce geste était raisonnable. Mais pour commencer, aller affronter des toros, est-ce bien rationnel ?
Il existe plusieurs façons de mettre un terme à une carrière. La temporaire et provisoire, qui peut se cacher derrière un communiqué de presse en plein hiver. Et puis il y a l'autre, plus courageuse, plus radicale et définitive cette fois : se couper la coleta en piste. Dimanche à Arnedo, Louis Husson a opté pour cette seconde solution.
Émettre un jugement de valeur sur ce geste est chose difficile. Dire que ce geste est d'une grande lucidité est une considération parfaitement dégueulasse qu'il faudrait éviter, puisqu'elle varie entre compassion et condescendance. Parce qu'il s'agit d'un jeune torero de 19 ans, et parce qu'un tel adieu, c'est avant tout la mort d'un rêve. A l'heure où chaque novillero songe à l'alternative.
Le chemin et l'aventure, c'est aller le plus loin possible, en intégrant le projet au rêve. Il n'est en aucun cas question d'aller festoyer pendant un quart d'heure devant les cornes, pour ne pas y donner suite. On parle là de véritables sacrifices, d'une carrière de torero, et pas d'un folklore d'aficionado práctico.

Dans l'arène comme dans la vie, les gestes peuvent parfois dépasser la pensée. A Arnedo, Louis Husson a décidé de renoncer à un futur de lumières, de succès et de désillusions. Plutôt que de marquer un temps d'arrêt dans sa carrière, il a fait ce choix, assumé en plein jour.
A Arnedo, la distance avec la France avait peut-être de quoi en faire un adieu moins douloureux. Louis Husson y est allé, malgré sa fracture du pouce subie à Nîmes dix jours auparavant, parce que c'était la dernière novillada de sa saison, dans le cadre du Zapato de Oro. Ce sera également la dernière de sa carrière.

19 ans, c'est bien jeune pour un départ en retraite, même si la saison écoulée n'a pas connu de bilan positif. Cette remise en question-là, aboutissant à une décision irrémédiable, a quelque chose de terrible qu'on ne peut mesurer sur le moment.
Louis Husson ne s'habille de lumières que depuis trois ans, depuis 2012, l'année où il a officié pour la première fois en novillada non piquée. Trois ans, rien à l'échelle du temps, mais un parcours à la fois bref et intense.
Qui aurait pu prédire, à l'été 2013, que le dénouement arriverait aussi vite ? Cette année-là, Louis Husson remportait le trophée des novilladas sans picadors de Dax, en obtenant trois oreilles face à des erales de Salvador Domecq, avec des arènes pratiquement pleines pour cette course. Il fallait y voir une victoire de l'afición. La veille déjà, Louis Husson avait coupé deux oreilles face à un Baltasar Ibán. S'agissant d'un débutant, tout n'était pas parfait, loin de là, mais cette jeunesse et cette fraîcheur avaient de quoi en faire parler à long terme. Un espoir.

Baltasar Ibán qu'il retrouvera au début de l'année 2015 à Mugron. Une novillada sérieuse, exigeante et pleine d'adversité. Face au cinquième novillo, il se jettera littéralement dans les cornes au moment de l'estocade. Preuve d'envie et de grande détermination. A Aire aussi, les choses fonctionnent plutôt bien face à un Valdellán.
Mais à Captieux, début juin, la mécanique et les aciers s'enrayent. Et au cartel, il y a Andrés Roca Rey. On voit déjà une grande carrière à ce dernier. Est-ce pour autant que les autres doivent souffrir de la comparaison ? En sachant aussi qu'aucune carrière n'est écrite à l'avance. Et puis, il existe des carrières très variées, dans des registres différents. A Captieux donc, Louis Husson laisse filer un bon novillo d'El Pilar, très noble, et que la terre entière aurait aimé avoir au sorteo.
Le reste de la saison sera une succession de rendez-vous manqués, tout en restant digne à chaque fois. Plus l'année avançait, plus on pensait que le déclic reviendrait chez ce jeune novillero landais.

Louis Husson, qui était seul au monde un an plus tôt, au Plumaçon, pour la novillada-concours des fêtes de Saint-Perdon. Ce jour-là, le destin avait écrit que tout le monde pourrait finir à l'hosto. José Garrido et Alejandro Marcos ont été accrochés de façon dramatique, et Louis Husson a dû terminer seul. Deux oreilles obtenues... Mais la torería nécessaire pour ne pas sortir en triomphe, quand d'autres ne s'en seraient pas privés. On le vit ailleurs aussi, refuser la superficialité de certains tours de piste, quand un simple salut au tiers suffisait. L'arrogance et la suffisance, deux choses totalement absentes chez ce garçon, que ce soit en plein soleil ou sur des pistes version piscine, comme ce fut le cas à Rieumes un jour de flotte.

Dans un entretien consacré à la présentation d'une novillada de l'été 2015 dans le Sud-Ouest, Louis Husson semblait vouloir se détacher de l'image du "señorito dacquois", comme il le disait. Mais avant ou après, il n'y avait justement point de señorito. Louis Husson, aucune consonance hispanique, aucun trucage, ni surnom, ni sobriquet, ni maquillage. Seulement s'assumer ainsi, tel quel.
En acceptant aussi d'aller à certains endroits que beaucoup d'autres ignorent. Des arènes comme Orthez, Parentis, ou se frotter à une novillada de Moreno de Silva à Villaseca de la Sagra, ou bien une de Barcial à Pedrajas de San Esteban. Et aussi, voir plus de toros, de charpentes et de cornes que de nombreux matadors. Car ce constat-là est bien réel.

Souvent, comparer un torero ou un novillero en activité avec un autre du passé peut être un joli compliment. Mais l'on peut aussi le considérer comme négatif, avec l'image des pâles copies. Dans l'arène, Louis Husson aura été au bout de lui-même, en incarnant seulement sa volonté d'aller de l'avant, avec ses armes et sa personnalité.

Sur sa route, à Arnedo, son second novillo d'Ana Romero s'appelait "Romancero". Un hasard. Mais toutes les novilladas qu'il eut à combattre n'étaient pas des petites histoires ou des brèves de comptoir. C'était le chemin nécessaire, du passage de l'adolescent à l'adulte, face aux toros.

En quittant cette route, Louis Husson a décidé de ranger l'habit de lumières. Celui qui attire les amateurs de tout ce qui brille. Versatiles, et parfois à la mémoire sélective. Quand ils reverront ce jeune homme, dans d'autres circonstances, ils devront mesurer que celui-ci est torero pour toujours, car il a démontré dans l'arène son droit de l'être.  

Florent

(Image de Julien Capbern : Louis Husson face à "Aparecido" de Los Maños, le 9 août à Parentis)

lundi 28 septembre 2015

Isla Mínima

Fin septembre, voilà que l'on plonge un peu plus dans l'automne. C'était un week-end de départs inattendus. Celui de Louis Husson tout d'abord, il y a à peine 24 heures, et dont on ne peut pas réellement parler à froid. Pas envie non plus de faire l'éloge funèbre de la carrière d'un jeune homme de 19 ans. Non, il y a bien d'autres façons d'évoquer ce parcours honorable. Et il faudra revenir sur ce sujet prochainement.

La scène à l'image est bien connue, et a également un rapport avec ce week-end. Louis de Funès et Yves Montand, deux vedettes du cinéma français, en 1971 dans La Folie des grandeurs. La scène a été tournée dans la propriété de la Isla Mínima, à La Puebla del Río, au bord du Guadalquivir. Cette arène de tientas, au décor somptueux, appartient à l'élevage des héritiers de José María Escobar.
En voyant, année après année, la programmation de la Maestranza de Séville, il y a beaucoup de ganaderías, pourtant basées à moins de 100 kilomètres à la ronde, qui en sont absentes, même en novilladas, et auxquelles on ne donne aucune chance. Celle de José María Escobar en fait partie.

A chaque fois que cet élevage est annoncé dans une feria, cela fait bien entendu repenser au fameux film. Mais en plus de cette sympathique image qu'il peut renvoyer en France, il a surtout une sacrée histoire, qui s'est construite sur celle de l'élevage de Graciliano Pérez-Tabernero, il y a presque 80 ans, et dont José María Escobar avait acheté une grande partie du troupeau.

Ce week-end, les toros de chez Escobar étaient programmés à Corella, en Navarre, à l'autre bout de l'Espagne, loin de ses bases marécageuses du Guadalquivir. C'était une corrida de rejoneo, et la toute première sortie de la saison 2015 pour la ganadería. Mauvais présage.
Sur son excellent site internet "Toros en Navarra", Koldo Larrea relate, avec beaucoup de détails et de précisions, toutes les corridas, novilladas et encierros qui se déroulent en Navarre.
Ce qu'il rapporte du lot de samedi à Corella, bien que ce soit une corrida à cheval, n'est pas flatteur pour l'élevage des héritiers de José María Escobar.
Ce qui est à la fois le plus étonnant et le plus dur, c'est que la reseña mentionne qu'il était question du dernier lot de l'histoire de la ganadería ! Coup dur. Une ganadería qui d'ailleurs comporte deux fers : celui des héritiers de José María Escobar, et celui de Mauricio Soler Escobar. Beaucoup de toros gris, mais pas seulement, et l'encaste Santa Coloma bien présent avec les branches Graciliano et Buendía.

Ainsi à l'avenir, la magnifique propriété de la Isla Mínima ne verrait donc plus grandir de toros de combat. Le fer de José María Escobar avait une particularité, qu'il partageait seulement avec celui de Miura. Cette particularité était de posséder deux devises différentes : une à Madrid, et une autre pour la "province".

Lire et apprendre que l'histoire de cet élevage prend fin est surprenant, car il y a peu de temps, il a connu un sursaut. Une course intéressante à Madrid en 2012, une novillada à Céret la même année, et une corrida à Vic-Fezensac en 2013. Pour cette dernière, le toro le plus intéressant du lot s'appelait "Rociero", un nom qui ne pouvait en aucun cas trahir sa provenance géographique.

Florent

jeudi 24 septembre 2015

Saint-Ferréol 95

Avec les moyens d'aujourd'hui, les belles photos de toros sont de plus en plus fréquentes. Mais les images qui restent historiques, parce qu'elles transmettent un "truc" supplémentaire, sont elles beaucoup moins nombreuses.
Pratiquement depuis que je vais aux arènes, j'ai grandi avec ce cliché d'anthologie de Michel Volle. On y remarque cette puissance incroyable qui se dégage, la sérénité apparente du picador dans une telle situation, et l'expression des visages dans le public. A propos de ce moment précis, Jacques Durand avait écrit "A la cinquième rencontre, à la seule force de son cou, il soulèvera à un mètre de hauteur le cheval, le picador, le Vallespir, la gare de Perpignan et le département des Pyrénées-Orientales". L'imposant novillo sur l'image, c'est "Cubatisto" de Dolores Aguirre, face au picador José Ignacio Domínguez. C'était à Céret, et "Cubatisto" était destiné au sorteo à Rafael González, qui prendra l'alternative dans les mêmes arènes l'année suivante. Et c'était le 24 septembre 1995. Cette photo a (déjà) vingt ans.

Florent

mardi 22 septembre 2015

Granier en acier

Patio de caballos des arènes de Vic-Fezensac, dimanche 20 septembre, il est 16 heures 15. Un bonhomme, la quarantaine bien sonnée, fait quelques mètres l'air inquiet et s'adresse à la présidence qui est dans les parages. Il fait remarquer que certaines piques pourraient être montées à l'envers. Donc, place à la vérification.
Le bonhomme, il s'appelle Philippe de Lapeyre, dit "El San Gilen". C'est un ancien matador qui est désormais à la tête d'une école taurine, et que l'on voit parfois en tant que banderillero en novilladas. Il y a un mois à peine, dans ses arènes de Saint-Gilles, il a reçu un grave coup de corne. Quand il portait l'habit en or il y a maintenant plus de vingt ans, le San Gilen avait une particularité. Au deuxième tiers, il lui arrivait parfois de poser deux devises en guise de banderilles !

Mais si le San Gilen était là dimanche à Vic, c'est parce qu'il est un proche de la famille Granier, dont six novillos allaient être combattus. Normalement, c'est un lot de Hoyo de la Gitana que l'on aurait dû voir, mais dont l'avarie profita à l'élevage de Saint-Martin-de-Crau.
La veille, à l'autre bout de la France, on apprit cette défection, et il fallut embarquer rapidement les novillos. En pleine nuit, les Granier sont montés un à un dans le camion, adieu les Bouches-du-Rhône, direction le Gers et Vic-Fezensac. Une arrivée dans les délais, le luxe, encore mieux que la SNCF et Blablacar.
La dernière course complète de Granier avait justement eu lieu à Vic, à Pentecôte 2012, et c'était une corrida. Les sorties de ce petit élevage d'encaste Santa Coloma sont donc rares.

A Vic, les six novillos étaient tous baptisés en "A". Ce qui nous donne dans l'ordre : Acrisolado, Aceitunero, Amador, Amolador, Aladero et Acogedor. Bien présentés, ils ont surpris par leur tempérament en acier. On comptera au total vingt-deux piques, dures, fortes, appuyées, mal données, mais sans qu'aucun novillo n'accuse ensuite de signes de faiblesse. Les quatre premiers Granier s'avéreront distraits, réservés et courts de charge à la muleta, et les deux derniers beaucoup plus encastés.
"Aladero" le cinquième, prit quatre fortes piques en brave, avec malheureusement des cariocas la plupart du temps. Encasté, il fut le meilleur novillo de l'après-midi, et proposait dans la muleta une charge noble et exigeante. Guillermo Valencia s'exposa, et tenta de faire de son mieux, mais il ne parvint pas à se hisser à la hauteur d'Aladero. Après une estocade delantera mais engagée, il y eut une pétition d'oreille pour Valencia. Mais la présidence ne l'accorda pas, tandis qu'elle n'aurait guère été scandaleuse (il était question d'une novillada). En revanche, le mouchoir bleu fut sorti pratiquement sans pétition, et il y eut à ce moment-là une division d'opinions sur les gradins. Mais après tout, pourquoi ne pas primer un novillo important et intéressant, qui a pris ainsi quatre piques, et a combattu avec bravoure jusqu'au bout ? L'argumentaire défendant le tour de piste pour ce genre de novillo peut parfaitement être justifié.
Pour clôturer l'après-midi, il y eut le sérieux "Acogedor", au pelage gris comme ses frères, quatre piques lui aussi (franchement infâmes cette fois), mais qui démontra mobilité, caste et combativité jusqu'au bout. Le voir résister pendant longtemps après l'estocade était une belle image, car il y avait là énormément de caste.

Chez le trio de novilleros Sud-Américains, malgré son courage, le colombien Guillermo Valencia n'a pas été à son grand niveau montré à Parentis ; le péruvien Joaquín Galdós (l'une des révélations de l'année) s'est peu engagé et a déçu ; tandis que la satisfaction est venue du vénézuélien Manolo Vanegas. Face au quatrième, difficile et qui gardait toujours la tête haute, Vanegas s'est mis de face, signant une faena essentiellement gauchère, avec beaucoup de mérite et de courage. L'estocade engagée et sincère lui permit d'obtenir le seul trophée de l'après-midi.

On gardera dans tous les cas un excellent souvenir de cette novillada. Les pensionnaires de Granier, venus au dernier moment, auront comme par magie fait oublier que dans les corrales, il y avait des novillos de Hoyo de la Gitana qui étaient la tête d'affiche initiale ! Partis de La Crau dans la nuit, les Granier ont quitté l'air méditerranéen pour combattre en Gascogne, et y vendre chèrement leur peau.

Un souvenir qui fera plaisir à ressasser dans quelques semaines, une fois la saison terminée, quand la cruauté de l'automne et du changement d'horaire feront tomber la nuit sur les coups de 17 heures 30.

Florent

vendredi 18 septembre 2015

Valderrama

Septembre en tauromachie, assurément le mois le plus étrange. Plein de courses, quasiment autant voire plus qu'en août, des surprises, et une infirmerie pleine. En septembre, quand les projecteurs s'allument au cinquième ou au sixième toro, c'est généralement un présage de fin de saison. Le coup de sifflet final n'est pas loin. Septembre, c'est aussi un mois d'oublis et de retrouvailles. Certains ont eu une saison très garnie, mais auront bien du mal l'an prochain à conserver un agenda similaire.

Cette semaine, Domingo Valderrama était annoncé à l'affiche d'un festival dans un bled de Castille. Il n'a d'ailleurs plus porté d'habit de lumières depuis 2005. Dix ans.
Il n'empêche – et l'on ne s'en rend pas forcément compte – que le nom de Domingo Valderrama revient toujours d'une saison à l'autre. Dès qu'un torero de très petite taille s'impose face à un toro plus grand que lui, le parallèle revient automatiquement, comme une référence. Souviens-toi de Domingo Valderrama.

Né en 1971, Domingo Valderrama est de la même génération que Finito de Córdoba, Enrique Ponce, El Tato, Luis de Pauloba, et tant d'autres. Une même génération mais des destins bien différents.
Domingo Valderrama a forgé son apprentissage chez Guardiola, à Utrera (Séville), là où il est né. Il existe par ailleurs des images en noir et blanc, de Valderrama gamin, en train de se mesurer à ce bétail prestigieux. En retrouvant l'historique de saisons anciennes, on remarque également que Valderrama a beaucoup toréé en France en tant que novillero.
Mais sa particularité, c'est bien sûr sa taille. Tout juste 1 mètre 60. Souvent, on se demande quelle serait la taille idéale pour un torero face au toro. Les très grands peuvent être désavantagés, tandis que les petits auront la possibilité de transmettre davantage au public, en étant au plus près de l'animal. Seul inconvénient pour ces derniers : comment porter l'estocade ?

En ce qui concerne Domingo Valderrama, sa carrière est liée aux corridas "dures", et à tous les élevages qui entrent dans cette catégorie. Des toros gigantesques, et qui le paraissaient encore plus quand le petit Valderrama s'approchait d'eux. Une carrière fort honorable, peut-être un peu vite et injustement oubliée à l'heure qu'il est.
Des grandes heures, Valderrama en a connu dans les arènes les plus importantes. Madrid, Séville, Bilbao, Pamplona... Et toujours des toros durs ! Son apprentissage très jeune lui a permis de posséder une technique enviable, et un excellent concept du toreo. On parlait aussi de son grand courage, souvent on le disait héroïque. Pour en avoir le coeur net, il suffit de regarder quinze ou vingt ans plus tard les clichés ou vidéos de certaines corridas dantesques. Beaucoup de technique chez ce petit torero, un coeur énorme, des vols planés collectors et aussi des blessures sérieuses.

Habitué aux canicules de son Andalousie natale, Domingo Valderrama prend l'alternative en octobre 1992 à Floirac, en banlieue bordelaise. Contraste. Et le 28 septembre 2003, alors que sa carrière a connu ses plus grands moments entre temps, il torée à Floirac pour la quatrième fois. C'est une corrida-concours. Son premier adversaire est "Tangerino", n°322, de Fernando Palha, un toro impressionnant, au pelage multicolore venu d'un autre siècle, et qui tranche littéralement avec la modernité des barres d'immeubles aux alentours. "Tangerino" prend six piques et c'est un toro difficile. On découvre un Valderrama à la peine, qui se blesse à la main. Sifflets après deux avis, et départ pour l'hôpital. Le second toro qu'il aurait dû combattre, de Françoise Yonnet, était encore plus imposant... Mais c'est finalement El Fundi qui l'affronta de façon admirable.

En tauromachie, on a parfois tendance à penser qu'il n'existe que des "Happy end", mais ces histoires-là existent aussi. Car ce fut la dernière corrida en France de Valderrama, avec une blessure et des sifflets, dans l'arène où il avait pris l'alternative. Floirac est en fait un hasard dans toute cette histoire, puisqu'elle n'a absolument rien à voir avec l'Andalousie, Utrera et Guardiola.

Après cette corrida de septembre à Floirac, Domingo Valderrama a toréé quelques autres corridas jusqu'en 2005, en attendant des opportunités dans de grandes arènes. Des opportunités qui ne sont jamais venues. Une sortie par la petite porte à Floirac, puisque septembre est aussi un mois d'oublis. Mais pendant toute sa carrière, Valderrama était en tout cas assez grand pour toucher les étoiles.

Florent  

mardi 15 septembre 2015

Ou Cuadri pour la vie ?

Après le triomphe des toros de Pedraza de Yeltes le 15 août, au cours d'un après-midi où le soleil était revenu, on espérait que ceux de Cuadri eux aussi s'inviteraient à la fête à leur manière.
Souvenir de leur belle sortie dacquoise d'il y a deux ans. Samedi, le ciel était quasiment noir au-dessus des arènes au moment de les voir entrer en piste.
Dans ce décor d'automne, la corrida de Cuadri a déçu. En comportement, elle ressemblait un peu à celle combattue du côté de Céret en 2013, et qui avait manqué de mobilité, d'étincelles et de sauvagerie. Samedi, si le lot Dax n'a pas été bon, on a malgré tout retrouvé des caractéristiques propres à l'élevage. Des toros compliqués dans la lidia, et notamment au moment des banderilles, où l'on vit six séquences tumultueuses. Auparavant, les Cuadri avaient eu droit à un festival de (très) mauvaises piques. Le premier de la course, "Lesnero", au pelage castaño, s'alluma en début de faena pour au final s'éteindre rapidement. A l'image de l'après-midi. Le quatrième, "Goyesco", qui était le plus lourd, doté d'une franche noblesse au troisième tiers, fut celui qui eut le plus de durée.
Enfin le cinquième, aux appuis très fragiles, aurait logiquement dû être remplacé. Ce ne fut pas le cas, et cela donna à cette corrida un ton encore plus sombre.

Les Cuadri n'ont donc pas brillé. Et les élevages de ce genre, aux camadas courtes, sont systématiquement condamnés à une grande performance quand ils sont à l'affiche. Le risque, en l'occurrence pour Cuadri, était de voir son histoire résumée à la seule corrida de Dax. C'est ce qui est arrivé, et il ne s'agit pas seulement d'une ou deux reseñas, mais aussi de points de vue de nombreux aficionados.
Il faut dire que pour la majeure partie du public venue voir cette corrida, il s'agissait de la seule vitrine donnant sur cet élevage, qui n'avait plus fait combattre de toros en France depuis deux ans. Un pile ou face (injuste) sur six toros seulement. Et deux issues possibles : les revoir ou les enterrer.
Mais si l'hiver venu, certaines arènes se penchent à leur tour sur Cuadri, ce sera tout à leur honneur. Elles auront tenté d'aller au-delà de la sentence, en montrant que cet élevage intègre peut parfaitement surprendre, et qu'il est impossible de le résumer à une seule corrida.
Cuadri possède un sang unique. Samedi à Dax, ses pensionnaires se sont arrêtés. Mais quand les plus monumentaux d'entre eux se mettent en mouvement (chose qui arrive encore, et il y en a eu en 2015), c'est un truc assez exceptionnel.
Pour toutes ces raisons, et aussi parce que cet élevage est singulier, on veut le voir résister. Tant que le nom de Cuadri sera chaque année inscrit sur des affiches, alors tout ira bien.

Au cartel de Dax, il y avait Fernando Robleño et Javier Castaño, dont peu de choses sont à retenir sur leurs prestations, si ce n'est qu'ils figurent dans le circuit qui use le plus les toreros. Face au troisième Cuadri de l'après-midi, difficile et dangereux, Alberto Lamelas a montré une fois de plus son extrême courage, en avançant la jambe à chaque passe. Face au sixième, le moins typé Cuadri, et amorphe après des piques assassines, Lamelas allongea beaucoup sa faena. Une façon de rattraper le temps perdu et de combler le manque de contrats. Lamelas est un torero qui tente de se battre à chaque course, avec son grand courage, et malgré une cuadrilla cauchemardesque dans ses valises.
C'est bien lui, Lamelas, qui avait affronté "Cantinillo" de Dolores Aguirre l'an dernier à Vic lors d'un combat que l'on peut légitimement qualifier d'historique. Cet exploit, ce tremblement de terre, a seulement valu six corridas en 2015 pour Alberto Lamelas, six en France et aucune en Espagne. Curieuse justice de la tauromachie.

En parlant d'injustices, que ce soit pour des élevages (Cuadri) ou pour des toreros (Lamelas), on remarque qu'il y avait dimanche à Madrid une corrida de Joaquín Moreno de Silva. Il y a quelques années, en Espagne, après une course de ce fer, une partie de la critique, des toreros, et des éleveurs, avait dit que ces toros-là n'avaient plus leur place dans les arènes à l'heure actuelle. Dimanche, cet élevage promis au crépuscule a livré une corrida encastée, et qui a par ailleurs permis à deux toreros de modeste condition (Sánchez Vara et José Carlos Venegas) d'obtenir des trophées (dont on se fout considérablement de savoir s'ils étaient généreux ou non, puisque ces toreros-là ont accepté d'affronter une telle corrida). Le mayoral de Moreno de Silva a par ailleurs salué à l'issue de la course. Belle ironie du sort pour un élevage au statut d'ancien condamné...

Florent

mercredi 9 septembre 2015

Ici c'est Cuadri

Si le monde taurin était normalement constitué, affronter des toros comme ceux de Cuadri serait l'une des tâches les mieux rémunérées. Le seul fait d'être au paseo d'une corrida de ce fer a parfois plus de valeur que de couper deux oreilles à d'autres.
Parce que les toros de Cuadri en imposent, physiquement et moralement, et exigent beaucoup des toreros. Chaque corrida de Cuadri donne une tension particulière.
C'est l'étiquette des "corridas dures" qui est aposée sur cet élevage. La première décennie des années 2000 a été plus que délicate pour lui, avant un retour sur le devant de la scène.

Il faut apprécier la lenteur de ces toros quand ils entrent en piste, tout doucement, avant de s'allumer au cours du combat. Qui n'aime pas les Cuadri n'aiment pas les toros tout court. Souvent gigantesques, ils sont reconnaissables entre mille.
Cependant, leurs apparitions se font rares. Seulement trois corridas de Cuadri cette année, à Madrid, Azpeitia, et Dax ce samedi.
C'est d'ailleurs à Dax qu'ils sont venus pour la dernière fois en France, le 15 août 2013. Quatre toros très intéressants ce jour-là. Dont le premier "Tanquisto", combattu par Javier Castaño, qui prit quatre piques, et s'avéra brave et encasté. Un très grand toro, mort au centre de l'arène. Le toro de la feria.
Le quatrième exemplaire de cette corrida-là, "Vidente", monstrueux du haut de ses 622 kg, était allé terrasser deux fois le picador vedette Tito Sandoval. Un toro dur mais passionnant.

Certains disent que la taille de paquebot des toros de Cuadri leur empêche toute mobilité. Trop lourds paraît-il. Mais souvent quand même, la magie s'opère, et ces carcasses dépassant allègrement les 600 kg fournissent des combats intenses, avec des charges où ils envoient toute leur masse et leur puissance. Nul besoin de musique pour mettre leurs combats en relief. Un grand toro de Cuadri dans les mains d'un torero courageux, sincère, et dans un grand jour, cela peut faire des étincelles.

Cela fait plaisir de les voir annoncés ce samedi sur les affiches de Dax. Le ganadero, Fernando Cuadri, est probablement la personne la plus humble qui existe dans le mundillo à l'heure actuelle. Il y a trois ans, alors que le mayoral saluait à l'issue d'une corrida à Las Ventas, Fernando Cuadri livrait au micro de la télévision ses impressions, très nuancées, entre satisfactions et déceptions. Beaucoup d'autres auraient au même moment eu la main lourde sur les "Tweets" et autres promotions du genre. Cuadri, un ganadero et des toros à part.

Florent


(Image de Laurent Larrieu : "Tanquisto", n°10, negro, 556 kg (né en janvier 09), de Cuadri, combattu à Dax le 15 août 2013 par Javier Castaño)

vendredi 4 septembre 2015

Pablo Romère

Dimanche dernier, le novillo qui ouvrait la novillada-concours de Saint-Perdon appartenait à l'enseigne de Partido de Resina, auparavant Pablo Romero. Quand j'étais petit, dans le Sud-Est, les premières fois où j'ai entendu ce nom prononcé, cela donnait "Pablo Romère". Un accent chantant avec un certain charme. Une région où le chant des cigales étouffe parfois l'air du "Toréador" que l'on joue au paseo, et à chaque coup de barrière lors des courses camarguaises.
Pablo Romero aussi, dont beaucoup d'aficionados ont un jour ou l'autre dit que les toros de ce fer étaient les plus beaux. Avec la diversité qui peut exister, cette considération est bien sûr subjective. Mais comment leur donner tort, en regardant les Pablo Romero d'avant ou les Partido de Resina d'aujourd'hui. Un plaisir aussi de les retrouver sur les anciennes revues taurines, où les toros figuraient encore dans leur élément naturel sans fundas.

Ces toros-là, impressionnants, et dont les pelages gris rappellent les nuages, connaissent (depuis de longues années maintenant) une période délicate. On dit qu'il y a eu des apports différents de l'origine classique. En piste, s'ils sont encore plus beaux que dans les champs, les Pablo Romero ont de plus en plus la réputation de s'épuiser rapidement, si ce n'est pas s'affaler. Le manque de caste chante également et nous fait déchanter. Que dire de la corrida du mois de juin à Madrid, qui aura été une véritable catastrophe.
Aimer les toros de Partido de Resina (Pablo Romero, ou Pablo Romère, c'est comme vous voulez) au fond, c'est peut-être un truc d'esthètes, avoir envie de les voir en piste, tout en sachant qu'on pourra le regretter.
Le seul novillo combattu à Mont-de-Marsan dimanche laisse planer le doute. Volumineux, dans le type de la maison, il prit deux petites piques avec certains signes de faiblesse, mais sembla récupérer au cours du combat, pour proposer au troisième tiers des charges nobles et exigeantes. "Caobo", numéro 3, un novillo loin d'être inintéressant au final.

S'attarder sur Pablo Romero, tout ça pour dire aussi que dimanche, il ne s'est pas passé grand-chose au Plumaçon. Cela ne ressemblait pas à une novillada-concours, les tiers de piques étaient médiocres, et malgré la bonne présentation globale des novillos, il y eut peu d'émotion, même si les six exemplaires sans exception se laissèrent manoeuvrer au troisième tiers.
Rien de transcendant, et des acteurs qui ont rarement joué le jeu de la novillada-concours. Attention toutefois à ne pas résumer l'état actuel des élevages aux seuls novillos présentés lors de cette course, et garder le bénéfice du doute. Le seul élevage dont on a à peu près une idée est celui de Parladé (second fer de Juan Pedro Domecq), qui sort partout ou presque à longueur de temporada.
Parfois, lors de ces novilladas-concours (dont les éditions 2013 et 2014 avaient été très réussies dans ces arènes), les éleveurs ne jouent pas forcément le jeu. Cela a été le cas cette année de la ganadería de Fernando Peña, puisque le novillo "Gavilán", numéro 62 (né en novembre 2011), réservé depuis des mois, a finalement été combattu aux arènes de Málaga le dimanche 16 août, laissant les organisateurs bénévoles de Saint-Perdon devant le fait accompli. Il a finalement été remplacé par ce fameux novillo de Parladé.

Il y avait donc à l'affiche un Partido de Resina, un Parladé, un Dolores Aguirre, un El Cubo, un l'Astarac et un El Añadío. Curieusement, pour l'élevage de Dolores Aguirre, avec la novillada matinale de Carcassonne et l'exemplaire de Saint-Perdon, ce dimanche 30 août était la première fois en vingt ans qu'un novillo de la maison était combattu en France. La dernière fois, c'était à Céret un certain 24 septembre 1995...

Florent