vendredi 30 octobre 2015

Ni plaques ni fleurs (Rétro 2015)

Mont-de-Marsan, corrida du vendredi 24 juillet, mano a mano Enrique Ponce – Iván Fandiño. Là, en sortant des arènes, je me suis souvenu de ce qu'avait écrit Xavier Klein il y a bien des années, avant même de diriger la commission taurine d'Orthez. C'était à propos de l'indulto de "Desgarbado" de Victoriano del Río à Dax. Une seule pique, une noblesse infinie et un mouchoir orange. Il ciblait dans son texte le sentiment du décalage.
Celui qui vous traverse de part en part, que vous ressentez, mais qui paraît comme interdit. On vous reprochera trop de rigidité, s'il ne s'agit pas d'être considéré comme un Jérôme Savonarole.

A Mont-de-Marsan, cette année, il y avait une corrida de Victoriano del Río, mais pas d'indulto à recenser. A la sortie des arènes, on dit qu'Enrique Ponce n'avait jamais été aussi bon auparavant au Plumaçon ! Et pourtant ! En 2006 face à des Javier Pérez-Tabernero qui n'étaient pas des foudres de guerre, ou plus récemment face à des Samuel Flores exigeants, il semblait avoir atteint des sommets d'une plus grande pureté qu'en 2015.
Ce vendredi 24 juillet, la musique a beaucoup joué, donnant même à certains d'entre nous l'impression que l'on s'était éloigné de l'essentiel. Le socle, c'était un lot de Victoriano del Río. Du moins, quatre toros de Victoriano del Río, un de Toros de Cortés (5ème), et un de Juan Pedro Domecq (4ème bis). Un ensemble loin d'être satisfaisant en présentation pour une arène de première catégorie. Et ce dans tous les domaines, aussi bien en corps qu'en armures. Le 4ème titulaire est même entré en piste avec une corne explosée (accident ou non ? Au bénéfice du doute, on évoquera un accident) avant d'être renvoyé aux corrales.
Au moral, des toros chez lesquels la force, la caste, la bravoure et la noblesse sont à ce point calibrées qu'elles ne laissent pratiquement pas de place à l'incertitude. D'ailleurs, trois mois plus tard, on a oublié l'identité de ces toros, leur allant, leurs pelages, leurs cornes. Avec sa technique, Enrique Ponce a masqué beaucoup de carences du bétail, avec des faenas dans un mouchoir de poche. Iván Fandiño est apparu décidé, mais sa place dans l'arène semble appartenir à un autre type d'adversité.
Et la musique, quant à elle, a certainement eu un rôle d'édulcorant ce soir-là.

Pas qu'il soit question de juger la performance musicale, qui était bonne, mais l'opportunité de tels morceaux dans ces instants. Ils auraient même été choisis à la demande des toreros. Des musiques de films ou des mélodies militaires. Un morceau de Morricone au goût d'obsèques ; ainsi que le curieux "Degüello" (l'appel à l'égorgement), une adaptation dont on se passerait bien de connaître la signification historique.
Lors de la faena de Ponce, au premier toro, si l'air musical était paisible et cérémonieux, il paraissait aussi d'une tristesse infinie. Toutes ces mélodies là ne valent pas, dans ce contexte, un bon vieux "Martín Agüero" ou un "Gallito".

On évoque la corrida de Mont-de-Marsan, mais une véritable mode pour ce genre musical est apparue dans les arènes françaises ces dernières saisons. Pour sublimer ou pour pallier ?
Le premier morceau de ce registre triste, sombre et mélancolique, c'est le Concerto d'Aranjuez. On l'attribue souvent (et à tort) à l'inspiration de telle ou telle vedette qui en aurait fait la demande préalable.
Mais c'est en 2010 à Arles que l'on entendit pour la première fois cet air jusqu'alors inconnu dans une arène. Une chaleur écrasante ce matin-là, une arène vide aux neuf dixièmes, et dans l'immensité de cette piste, Thomas Joubert face à un novillo d'Antonio Palla qui le souleva plusieurs fois lors d'une faena émouvante. Une musique surprenante, mais qui aurait peut-être dû appartenir seulement à ce moment-là.

Depuis, il semble qu'il y ait une course à la performance musicale. Combien de fois le Concerto d'Aranjuez a-t-il résonné dans les arènes depuis ? Jusqu'à en devenir un lieu commun.
Et puis, on a remarqué l'extension de tout un répertoire (fourre-tout, comprenant entre autres des mélodies de film) manquant souvent de simplicité. De là à en faire une norme, il y a un pas infranchissable.

A Mont-de-Marsan, le 24 juillet, le public a demandé par deux fois des tours piste aux toros de Victoriano del Río. Des tours de piste non accordés par la présidence, tandis que le mayoral est sorti en triomphe de façon grotesque. A l'arrastre, les toros étaient ovationnés, comme par compassion, puisqu'ils venaient de permettre des compositions artistiques dans lesquelles ils étaient secondaires.
Avec ces tristes morceaux de musique, on avait probablement assisté à un beau spectacle. Pour ce qui est d'une grande corrida, le débat est en revanche plus délicat.
On parle là du sable d'une arène, et non pas de planches d'une salle de concerts. Une corrida, elle, ne doit pas ressembler à un enterrement.
En remuant les souvenirs, on remarquera que les plus grandes faenas restent celles où la musique s'était tue.

Florent  

samedi 17 octobre 2015

Desplantes

Le geste du desplante n'a théoriquement aucune valeur dans le toreo. Il est généralement réalisé en fin de faena et n'a pas d'effet sur le toro. Ce n'est d'ailleurs pas un élément que l'on puisse retenir à la sortie d'une arène.
Il en existe de toutes les sortes, et son appréciation varie, selon qu'il s'effectue devant les gradins soleil de Pamplona, ou au pied du Tendido siete de Madrid. Il a habituellement mauvaise réputation, surtout quand il est racoleur et frôle la vulgarité. Sans intérêt, on l'attribue aux toreros pueblerinos venus distraire un public occasionnel. Au mieux, il servira pour la photo.

En fait, évaluer un desplante est difficile. S'il s'effectue à toro arrêté, en fin de faena, on le trouvera souvent grossier. Mais c'est probablement le toro qui définit le desplante, en fonction de sa position à ce moment-là, et le danger qu'il représente.
Et on jugera ce geste compte tenu de son exposition, plus ou moins téméraire. Pour être bon ou appréciable, il devra être exécuté au moment opportun, et à une distance qui le rend respectable.

Sur cette photo de François Bruschet, prise il y a cinq ans aux arènes d'Arles, on voit de dos Rafaelillo. Déjà habitué aux rendez-vous tendus, il affrontait ce jour-là "Intruso" de Miura, le cinquième toro de l'après-midi, sous le froid et la pluie. Cela avait été un combat haletant, alternant entre plusieurs naturelles de face extraordinaires, et les coups de tête imprévisibles du toro de Zahariche. Rafaelillo avait été d'un courage sensationnel, celui de ses plus grandes heures.

En fin de faena, sur un énième coup de tête, "Intruso" a désarmé Rafaelillo. Et c'est alors que ce dernier, face au Miura en plein mouvement, a réalisé un desplante qui n'était nullement prémédité. Un beau desplante, comme un dernier défi ou presque.
Cinq ans plus tard, Rafaelillo poursuit sa carrière dans ce même créneau de corridas. Avec ces toros-là, si ne serait-ce qu'un desplante a de la valeur, alors il faut imaginer ce que représente tout le reste.

Florent

mercredi 14 octobre 2015

Prieto de la Cal aux mille voyages

C'est une histoire de savons, d'intempéries, de corridas annulées, et d'autres qui ne sont pas allées à leur terme. Un monde de voyages pour des toros aux reflets d'or : Prieto de la Cal.
Ce nom figurera à l'affiche de la dernière corrida de la saison française, à Vergèze dimanche prochain, le 18 octobre. Les toros prévus pour cette course auraient normalement dû être combattus au mois d'avril dans la même arène. Mais la pluie en a décidé autrement, et c'est peut-être mieux ainsi, car ces toros auront six mois de plus, et les corridas de fin de saison sont parfois de bonnes surprises. Au paseo, le public retrouvera Morenito de Nîmes, qui s'habillera de lumières pour la dernière fois, Sánchez Vara et son fantastique banderillero-perchiste Raúl Ramírez, ainsi que Javier Cortés, qui se présentera en France comme matador, et que l'on a souvent vu en novilladas.

Si le nom de Prieto de la Cal inspire toujours beaucoup de sympathie chez les aficionados, il est souvent une déception pour ceux qui découvrent la tauromachie. Et ce n'est pas là une question de fond. De par les lectures et les clichés qui existent, chaque néophyte s'attend à voir dans l'arène des masses noires, obscures, telles qu'elles lui ont été décrites. Alors, voir débouler des Prieto de la Cal, majoritairement jaboneros, et clairs, peut troubler l'idée reçue. Chez Prieto, hormis les toros couleur savon qui sont les plus fréquents, il y a aussi des berrendos, des castaños et des toros entièrement noirs.

L'aficionado aime l'apparence de ce toro-là et ce qu'elle renvoie. Mais il y a également autre chose derrière cela, l'attente de la force, de la puissance et de la combativité.
Pourtant, miser sur une corrida de Prieto de la Cal à l'heure actuelle est un véritable coup de poker. Quand il sort mal, c'est à dire faible, fade et sans fond, le toro de Prieto de la Cal est encore pire à regarder que les mauvais toros de ganaderías dites commerciales. Cela fait d'ailleurs deux ans que cet élevage n'est plus revenu en France, après deux désastres à un mois d'intervalle, en 2013, à Alès et à Aire-sur-l'Adour. Pourtant, il y avait eu des toros très intéressants du côté de Céret peu de temps auparavant, en septembre 2012.
Depuis, aucune plaza française hormis Vergèze n'avait tenté le fameux coup de poker, certainement à cause des deux fiascos de 2013.

Cette année, les Veraguas ont eu de nombreuses sorties en Espagne, dans des catégories de courses très variées. Une corrida, quatre novilladas piquées, deux corridas à cheval, des novilladas sans picadors, des festivals... sans oublier cette corrida de Vergèze prévue dimanche. Toutes ces courses ont eu lieu dans des villages, et il y a eu plusieurs vueltas pour les exemplaires de Prieto. Compte tenu des arènes où ils ont été combattus, ces vueltas sont forcément à relativiser. Ce qui ne l'est pas en revanche, ce sont les bons échos et les reseñas de 2015 à propos des Prieto de la Cal, dont pas mal d'exemplaires ont été très intéressants. Lors de la prestigieuse feria de Calasparra (Murcie), c'est un Prieto de la Cal qui a reçu le prix au meilleur novillo.

Et puis, Prieto de la Cal, cela évoque quand même un truc à la fois brut et légendaire ! Une ganadería irrégulière, avec une grande variété de comportements, mais un toro qui impose dans tous les cas des faenas courtes. Les anciens évoqueront Parentis et la novillada dantesque de 1988. Mais sans remonter aussi loin, il y eut récemment, en France et en Espagne, des toros conformes à cette réputation. Notamment Vinatero, un toro châtain qui sema la terreur pendant tout son combat, en 2010 à Saint-Martin-de-Crau.
En 2008, la corrida de Prieto de la Cal de Céret n'avait pu aller jusqu'au bout, à cause d'un véritable déluge qui avait noyé la piste. Trois toros seulement avaient été combattus dans les marécages, restant au final inédits. Après cette corrida tronquée, il restait dans les corrales quatre toros, qui retournèrent dans les pâturages de La Ruiza.

Parmi eux, il y avait Aguardentero, numéro 44, qui sortit un an plus tard lors de la fabuleuse corrida-concours d'Arles. Un aller et un retour, soit deux voyages de plus. A Arles, la carcasse dorée d'Aguardentero dépassait allègrement les 600 kilos. Un toro de cinq ans, d'une présence incroyable, doté d'une bravoure brute et ancestrale. Quatre voyages à la pique, et comme un train, l'impression qu'il pouvait desservir en une fraction de seconde toutes les gares de l'arc méditerranéen, Perpignan, Narbonne, Béziers, Sète, Montpellier Saint-Roch, Nîmes, et Arles son terminus. Quatre rencontres monumentales face au picador Rafael López, et un souvenir vif ancré dans la mémoire. Pourvu qu'il y en ait encore...

Florent

(Image : Toros de Prieto de la Cal en 2008 dans les corrales de Céret)

jeudi 8 octobre 2015

Chemin des assises

C'est ce même sable qui a été le théâtre d'événements ayant un peu changé l'accès aux arènes françaises. Rodilhan est une petite arène gardoise, près de Nîmes, qui célèbre chaque mois d'octobre un festival ou une novillada (cette année, c'était les deux à la fois), et qui dans les années 90 en organisait déjà, sans que l'on puisse retrouver la trace d'une quelconque manifestation anti-taurine à cette époque.
8 octobre 2011, novillada sans picadors avec des erales de Patrick Laugier pour Santiago Sánchez Mejía, Alejandro Rubio et Maxime Curto. Avant le paseo, plusieurs dizaines d'antis-corridas sautent en piste, s'enchaînent, allument des fumigènes et haranguent l'assistance. Cette stratégie du coup médiatique n'est pas nouvelle, puisqu'en 2004 à Alès, des antis-taurins s'étaient enchaînés avec des enfants au centre de l'arène, tout comme il y eut l'envahissement de la piste de Céret en 2010.

Médiatiquement, l'envahissement de la piste de Rodilhan a fait des dégâts. Les jours et les semaines qui suivirent, les descriptions et les reportages se limitèrent à montrer la vidéo d'une évacuation musclée de l'arène.
Pas d'autres précisions, seulement ces images subjectives. Pour faire un reportage équilibré et faisant le tour de la question, il aurait pourtant fallu des heures d'études et d'interrogations. Peu importe, on a balancé les images telles quelles.

Un tel trouble à l'ordre public ne peut en aucun cas connaître un épilogue calme, a fortiori quand il n'y a quasiment pas de forces de l'ordre dans les parages. La novillada était gratuite, une initiative louable pour faire découvrir la tauromachie et donner l'accès aux arènes, mais qui fut aussi ce jour-là une possibilité pour certaines personnes d'y entrer et de semer le trouble.

Si la stratégie visait à empêcher le déroulement de la novillada, elle devait aussi être une façon de faire considérer les antis-corridas comme des victimes. On a alors entendu parler de lynchages, de violences physiques terribles, de traumatismes psychologiques à vie... Il n'y a pourtant eu aucune blessure sérieuse à déplorer ce jour-là.
Probablement ont-ils voulu se faire évacuer par la force, et l'utiliser ensuite comme tremplin de leur action, pour qu'il y ait un procès, et en faire celui de la corrida en multipliant les amalgames.
On peut réellement douter qu'en se levant ce 8 octobre 2011, les aficionados aient eu en tête l'idée ou même l'envie d'en découdre avec des antis-corridas. Loin de là même. Puisque ce matin-là, l'afición s'est réveillée suspendue à l'état de santé de Juan José Padilla, entre la vie et la mort après son effroyable coup de corne de Saragosse la veille.

L'envahissement des arènes de Rodilhan, c'était un peu enfoncer des portes ouvertes. Deux semaines plus tôt, le 25 septembre, Barcelone a donné sa dernière corrida. Et le 18 septembre, à Nîmes, en pleine corrida, des antis-taurins ont manifesté devant les arènes, souillant au passage la statue qui représente Nimeño II. Une provocation inutile, pour des aficionados qui aimeraient seulement se rendre aux arènes tranquillement, sans échauffourées ni heurts.

Aussi ridicule que soit cette manifestation non-déclarée de Rodilhan, elle a tout de même marqué une nouvelle étape. Jusqu'alors, on se rendait aux arènes sans encombres. Dans de rares endroits, il y avait déjà des manifestants avec des pancartes, plus ou moins silencieux.
Mais depuis, on a vu de vrais déferlements de haine, sans pour autant que le nombre d'antis-taurins soit considérable. Des remous à Alès, Carcassonne, Magescq, Mimizan... et d'autres envahissements de piste à Rion-des-Landes, Maubourguet, Palavas, Bouillargues ou encore Béziers, avec des variantes à l'enchaînement, comme le lancer de clous ou de verre pilé.
Devant de nombreuses arènes, les uniformes, inhabituels jusqu'alors, se sont mis à fleurir. Le but de la manœuvre, criminaliser les aficionados, les faire passer pour des êtres de la pire espèce, et faire dépenser aux collectivités territoriales des sous dans le domaine de la sécurité. Avec l'instauration de barrages filtrants, de barrières, et de détours pour se rendre aux arènes. Mais le plus insupportable dans cette nouveauté, c'est l'impression d'aller à une corrida comme on irait à son jugement.

Un peu plus loin, certains braillent, insultent, ou annoncent pacifiquement que la prochaine manifestation anti-taurine ressemblera à "Apocalypse now". De mieux en mieux. Dans le paysage, ce sont pourtant souvent les mêmes pancartes qui reviennent, et les mêmes personnes qui les tiennent. On n'a pas l'impression que le nombre de manifestants se soit amplifié.

Ceux-là considérent que la corrida fait partie d'un monde obsolète, qu'il faut changer et rendre à tout prix meilleur, en passant par son interdiction. Et si ce constat-là était erroné et que la corrida ne faisait pas partie de ce monde-là ?
Pas mal d'aficionados sont en tout cas pressés que le temps passe, pour que les uniformes et les barrières ne soient plus de mise autour des arènes. Des endroits où l'accès devrait rester libre. Et à Rodilhan aussi...

Florent

(Image de Jérôme Vignal : Paseo du festival de Rodilhan, le dimanche 4 octobre 2015)

samedi 3 octobre 2015

Corbacho dans le texte

C'est à se demander si ceux qui ont limité ces dernières années la corrida à une définition d'art et de spectacle ne l'ont pas dévalorisée. La tauromachie, c'est pourtant bien plus que ça. Un domaine à part.
Quand la vérité de l'arène reprend ses droits, et que Madrid sa capitale remet les choses à l'endroit, les supports visuels et l'aspect extra-taurin sont relégués à des années lumières. L'important, et il ne faudra jamais cesser de le redire, c'est ce qui se passe en piste.

Dans un habit bleu cobalt et or, Alberto López Simón ne peut pas empêcher la métaphore avec José Tomás. Ce dernier s'est souvent distingué dans un costume identique. Le point commun pour ces tenues, les jours de grand courage, c'est qu'elles ont besoin de plus qu'un simple pressing pour recouvrer leur état initial. Oui, López Simón fait penser à Tomás. Le même regard, les mêmes prises de risques, le même caractère stoïque alors que la corne a percé la chair.

Mais au-delà des ressemblances, il y a l'impact d'Antonio Corbacho sur la tauromachie. Corbacho, disparu en 2013, ancien torero, apoderado de toreros, et notamment de José Tomás. Corbacho préconisait le stoïcisme et l'extrême courage, inspiré de celui des samouraïs.

On peut établir autant de comparaisons que l'on souhaite, mais le présent, c'est Alberto López Simón. Une silhouette frêle à cinq heures et demi au moment de se pointer au paseo. Certainement pas mal de kilos perdus du fait des deux graves cornadas (Madrid et Albacete) et des multiples volteretas de sa saison 2015.

Sa grande saison même. Car avant cette année, la carrière de matador de López Simón n'avait pas connu de grands coups d'éclat. En tant que novillero, il avait eu des sorties importantes, mais difficilement comparables à celles d'aujourd'hui. On l'avait vu pour la dernière fois en France en 2011.
L'alternative, il l'a prise en 2012 à Séville : une oreille avec blessure. Sa carrière aurait pu en rester là, sans lendemains glorieux. Souvent châtié par les cornes des toros, il serait réducteur de considérer López Simón comme un trompe-la-mort. Il est né en 1990 à Madrid, dans le quartier de Barajas, juste à côté de l'aéroport. Et à quelques kilomètres de là, 25 ans plus tard, sa carrière s'est envolée.

Hier, le présent donc, c'était sa troisième corrida de l'année à Las Ventas. Un mano a mano avec Urdiales, et un rendez-vous avec les toros de Puerto de San Lorenzo, que l'adjectif "pas terribles" qualifierait le mieux. Mansos, manquant de caste et de fixité. Absence de bravoure. Rien de notable non plus en présentation. Il y a bien mieux dans l'encaste Atanasio.
Dans son combat face au deuxième toro de l'après-midi, Cubanoso, un manso qui a tendance à reculer, Alberto López Simón confirme son courage gigantesque. Le toro n'a pas de qualités, mais López Simón, en le faisant passer près, en toute sincérité, fait passer des frissons par la même occasion. Torero jeune et plein d'envie, il se fait accrocher, et reçoit un coup de corne à la cuisse. Son visage devient blanc, livide, au bord du malaise. Il porte l'estocade dans le haut, obtient une oreille de courage, et doit être porté à l'infirmerie.

Personne ne l'oblige à en ressortir, compte tenu de la blessure. Et les médecins lui déconseillent. Quarante-cinq minutes plus tard, il fait son retour, et traverse la piste pour atteindre le burladero. Ce n'est pas un chemin théâtral, mais seulement le trajet le plus court pour arriver là-bas. Alberto López Simón a la tête baissée, et physiquement, il souffre.
Face à Caratuerta, le cinquième toro de l'après-midi, il se surpasse. Entre grand courage, répertoire classique, toreo profond et cites de face, il offre des moments d'intense émotion. Restera l'image de ce torero immobile dans la douleur. Au moment de l'estocade, près du toril, c'est son artère fémorale droite qu'il offre. C'est une estocade a recibir, sans bouger. Jubilatoire ! Il obtient une oreille, tandis que certains en demandent une seconde. Elle aurait sans problème pu être accordée, mais qu'importe, puisque cette émotion là dans une arène n'est pas négligeable.

Troisième triomphe de la saison 2015 à Madrid pour le seul López Simón. On ignore si sa carrière s'inscrira dans la durée, chose honorable pour tout matador. Il est en tout cas bien plus qu'une simple révélation, et bien plus qu'un produit de consommation dont toutes les empresas voudront s'emparer pour leurs affiches dès la saison prochaine. L'important c'est le présent. Dans la lignée historique de toreros illustres, López Simón a montré que la corrida n'était ni un art ni un spectacle, mais bien plus que ça...

Florent


(Image de Juan Pelegrín : Alberto López Simón à Las Ventas, le vendredi 2 octobre)