mercredi 25 novembre 2015

Novilleros de Parentis (Rétro 2015)

Au regard des circonstances, il n'est guère évident d'écrire sur autre chose que l'actualité. Les yeux dans le vide, chacun a sur les lèvres, depuis douze jours maintenant, le même sujet. Difficile de faire abstraction, et de trouver la force nécessaire pour évoquer autre chose. 2015 restera malheureusement une année à la con. On peut bien sûr trouver d'autres qualificatifs. Une année probablement pas pire qu'une autre au niveau international. Mais voilà, pour la France, c'est une autre affaire. Janvier déjà, les fêtes du Nouvel An à peine terminées, un orage tombait sur toutes les têtes, avec l'horreur dans la salle de rédaction du journal satirique Charlie Hebdo. Puis ce fut ce supermarché casher. Une année lourde, pesante, où il n'y eut malheureusement pas que cela. Et bien plus tard, cette putain de nuit de novembre, douce pour la saison et étoilée. Une nuit douloureuse, avec toutes ces personnes qu'il sera impossible de ramener à la vie, à l'essentiel.
Et puis, il y a ces images auxquelles on ne peut échapper, qui entrent dans nos champs de vision comme par effraction. Voir la mort en direct, ou en quasi-direct. Les corps n'étant même pas enterrés, certains journalistes (pas tous heureusement, et même loin de là), diffusent à la télévision ou sur internet les images qui auraient pu vous échapper, la petite phrase, ou bien le petit détail que personne n'a relevé. En quête d'audience, sur des décombres, et sur le malheur des gens, de familles brisées. Ces pratiques-là ne sont pas enviables, et rajoutent même un surplus d'horreur.

Alors on repense aux beaux jours, parce que la nostalgie quand même, c'est plutôt pas mal ! On s'aperçoit du caractère éphémère de chaque saison taurine. Chacune d'entre elles est tellement courte en réalité. Les beaux jours au sens large, où qu'importe la météo, la télévision est éteinte, et la finalité consiste à se rendre aux arènes en fin d'après-midi.
C'est le cas de Parentis, chaque année au début du mois d'août. En 2015, la météo y aura été capricieuse, mais ce rendez-vous était une fois de plus intéressant. On s'y rend voir des élevages qui sont peu ou pas programmés ailleurs. De ce point de vue, Parentis est surtout connue pour le sérieux et la variété des cornus qu'elle présente.
Pourtant, elle ne semble pas échapper au bon vieux cliché des plazas toristas. Le public s'y rendrait seulement pour voir de beaux trapíos, de belles armures, des piques, et c'est tout. Pour le reste, que les novilleros se débrouillent ! Il paraît que faire le paseo à Parentis, pour un novillero, ressemblerait à un aveu d'échec. De ceux qui formeraient la catégorie des désespérés, aux portes de l'anonymat, venant se perdre dans cette arène à l'extrémité des Landes, où souffle l'air de l'Atlantique. Des novilleros inconnus qui iraient par mésaventure, s'égarer dans cette arène, abîmer et user un peu plus des costumes d'occasion. Le peu de résonance donné pendant des années aux novilladas de Parentis a certainement contribué à ce cliché. Deux lignes avec le résultat des novilleros, le constat d'oreilles coupées en petite quantité, et c'est tout.

Mais Parentis aussi est une fête. Le public garde un œil attentif sur les novilleros qui viennent y affronter du bétail sérieux et exigeant. Parentis fait partie de ces petites arènes qui peuvent regarder leurs anciennes affiches avec le sourire en coin. Pour ces quinze dernières années, on recense notamment parmi les novilleros qui y ont foulé le sable : Fernando Robleño, Paulita, Julien Lescarret, Fernando Cruz, Luis Bolívar, Alejandro Talavante, Alberto Aguilar, David Mora, Paco Ureña, Joselito Adame, Alberto Lamelas... aux carrières très différentes, mais qui ne sont pas des inconnus. Et puis il y a ces novilleros auxquels on a vu de belles dispositions, mais qui ont rarement été répétés ensuite en d'autres endroits. Le colombien Juan Ortiz, Daniel Martín "El Dani", Imanol Sánchez, Luis Gerpe... pour ne citer qu'eux. On évoque les novillos de Parentis, mais ceux qui viennent les affronter ont également leur importance. Et parce que faire le paseo dans cette arène n'est pas quelque chose d'anodin. Cette année, c'était au tour du colombien Guillermo Valencia de s'illustrer, face à "Jardinero" et "Tostadino", deux novillos imposants et passionnants de Los Maños. Trois oreilles (qu'importe d'ailleurs), une sortie en triomphe, beaucoup de courage et d'émotion. La fête continue.

Florent

samedi 7 novembre 2015

Je te parle de Pozoblanco 84 (Rétro 2015)

Et oui, tout de même. Le 16 mars dernier à Valencia, Enrique Ponce fête ses vingt-cinq ans d'alternative à l'occasion d'une corrida de Juan Pedro Domecq. Mais c'est Vicente Ruiz "El Soro" qui ouvre le cartel, lui qui a passé davantage de temps sur les tables d'opérations que sur le sable des arènes dans l'intervalle. A Valencia, El Soro est ce que l'on peut appeler, quand on est en panne d'inspiration, le régional de l'étape.
La dernière fois qu'il avait toréé dans cette plaza de Valencia, qui est un peu la sienne, c'était en 1994. Depuis, son genou défaillant ne lui avait pas permis d'y revenir. En 2014, ce fut le grand retour d'El Soro après deux décennies de déboires. Deux corridas dans la province de Valencia, à Xàtiva et à Foios. Mais pour cette corrida du 16 mars 2015 à Valencia, les arènes affichent complet, et les caméras de Canal Plus sont présentes. Quoi qu'il fasse dans l'arène, El Soro semble intensément heureux, malgré l'infirmité. Au téléphone, un copain m'appelle pendant la course et me dit "Tu es en train de regarder El Soro à Valencia ? On dirait qu'il fête chaque fin de série à la muleta comme s'il avait gagné une Coupe d'Europe".

A propos de Coupe d'Europe justement, l'équipe de France remportait en 1984 son premier grand trophée en battant l'Espagne en finale, à Paris. L'image la plus célèbre de cette partie, c'est l'erreur fatale du gardien espagnol Arconada sur un coup-franc de Platini. Cela paraît maintenant tellement loin.
Dans les toros, la saison 84 est marquée par la corrida du 26 septembre à Pozoblanco, dans la province de Cordoue. Une corrida de village, qui sur le papier n'avait pas vocation à passer à la postérité, mais qui s'inscrira finalement au-delà de l'année 1984, pour rester gravée dans l'Histoire de la tauromachie. Francisco Rivera "Paquirri" meurt dans la soirée des suites du coup de corne reçu à Pozoblanco par un toro de Sayalero y Bandrés. José Cubero "Yiyo", qui est le deuxième torero à l'affiche, mourra lui aussi d'un coup de corne, moins d'un an plus tard, à Colmenar Viejo. On parle là de malédiction, parfois à outrance. De longues années après, des émissions sulfureuses à la télé espagnole firent intervenir des personnes présentes ce jour-là à Pozoblanco, comme par exemple des banderilleros. Tout cela pour ce que l'on appelle en espagnol le goût du "morbo", le voyeurisme, connaître un détail qui peut-être aurait échappé à tout le monde. Comme si les terribles images de Paquirri dans l'infirmerie de fortune étaient insuffisantes à la soif du voyeurisme.
Le troisième matador à l'affiche à Pozoblanco, c'était Vicente Ruiz "El Soro". Exactement le même qui trente ans plus tard, sur le sable des arènes de Valencia, laissera éclater sa joie. Celle qui fait parler la vie et l'espoir, face aux drames et aux cicatrices. En tauromachie, même les moins superstitieux finissent parfois par le devenir. Pour beaucoup, ce qu'il faut à tout prix, c'est conjurer le sort.

Florent

vendredi 6 novembre 2015

Au port de La Havane (Rétro 2015)

Il fallait comprendre, dès le premier voyage vers la pique, que l'on ne parlerait plus dorénavant du sixième Valdellán, ou du numéro 28, mais bien de Cubano, tout simplement. Le souvenir d'un toro, de par son seul nom, bien avant même de celui de son élevage, souligne son importance et son caractère unique.

Cubano, pourtant, avait fait une entrée discrète sur le sable vicois. Disons un toro réservé et plus observateur que combatif. Mais au moment de la pique, quand il s'est mis à lever l'ancre au grand galop, on a très bien compris, et les cœurs se sont mis à battre un peu plus fort. Extrême bravoure. Le grand frisson du début jusqu'à la fin.
La veille dans les corrales, en regardant Cubano et ses congénères battant pavillon Valdellán, on pouvait se dire que ce lot n'était pas si impressionnant que cela. Mais en piste, la sensation fut différente, un peu comme si ces toros se grandissaient à chacune de leur entrée.
La pancarte annonçant Cubano indiquait curieusement sa naissance en mai 2011. Soit quatre ans tout juste. Une chose étonnante, que l'on n'aurait peut-être pas crue si on l'avait apprise seulement après. Car Cubano donnait le reflet d'un toro parfaitement accompli.

Un toro qui interroge également. A l'heure actuelle, on attribue souvent une trop longue liste de défauts aux toros combattus dans les arènes. Et la préférence de nombreux toreros n'y est pas étrangère. Hormis le toro qui chargera dans la muleta la tête en bas et avec une allure modérée, et que l'on considérera comme étant le seul valable, les autres seront souvent jugés comme défectueux. Le jargon taurin professionnel dira d'eux qu'ils n'avaient pas de classe. Et pourtant, à part la faiblesse, le manque de caste, et la mansedumbre seulement dans une certaine mesure, quels autres défauts peut-on objectivement trouver à un toro ?

La bravoure, elle, n'a pas de définition unique et peut s'exprimer de plusieurs sortes. Cubano lui était d'une bravoure extraordinaire. Celle qui dérange, et dont les vedettes ont horreur. Un toro pour lequel les ganaderos devraient presque présenter des excuses publiques. Tant de caste, ce serait quasiment une erreur de casting.

A Vic, c'est le vénézuélien César Valencia qui a eu à combattre Cubano. Lui ainsi que sa cuadrilla ont essayé de faire au mieux les choses, dignement. Avec ce toro de bandera, c'était une tâche plus que délicate. Une bravoure et une caste sensationnelles, et beaucoup de mobilité. Très rapidement, il est venu s'approprier la piste, chose que l'on comprendra parfaitement au moment de chasser chaque banderillero au deuxième tiers.

Un combat sous haute tension, mais paradoxalement une sensation rassurante. Sans fondement logique, et aussi bizarre que cela puisse paraître, rares sont les très grands toros à infliger de graves coups de corne. En cherchant bien, on pourrait forcément en trouver. Mais comme Bastonito de Baltasar Ibán a pardonné César Rincón à Madrid, comme Garapito de Palha (dans la même arène de Vic, combattu par Juan Cuéllar) a seulement chatouillé Stéphane Fernández Meca au lieu de le coincer contre les planches, comme Cañonero de Fraile a fait voltiger Luis Francisco Esplá à Céret, Cubano a épargné César Valencia malgré une raclée d'enfer au moment de l'estocade.

Cubano aura été un immense toro. De ceux qui vous font penser au-delà de la vuelta al ruedo. Alors, certains évoqueront une bravoure trompeuse, amplifiée par la modeste taille de la piste. Une thèse fumeuse. Dans ces circonstances, autant ne plus célébrer de corridas dans des arènes dont le diamètre de la piste est inférieur à cinquante mètres. Peu s'en réjouiraient...
Malheureusement, l'indulto est devenu un symbole péjoratif. Destiné à récompenser le plus souvent les produits d'usine, dont la noblesse permet des faenas à n'en plus finir. Un outil de promotion. D'ailleurs, certains aficionados ont banni le terme indulto de leur vocabulaire.
D'autres estiment que gracier un toro bravissime, dans une arène comme Vic, serait lancer une mode. Mais un toro comme Cubano, impeccable de présentation, dans le type de son origine Graciliano, brave voire bravissime, et d'une caste endiablée, c'est si rare.
En faisant rentrer un cheval et un picador en piste à la fin du combat, il y aurait eu de quoi avoir le cœur net. S'il ne l'était pas déjà...

Florent

(Image de Laurent Bernède : "Cubano", numéro 28, de Valdellán, le dimanche 24 mai à Vic-Fezensac)

lundi 2 novembre 2015

Le match de sa vie (Rétro 2015)

L'expression fait partie du jargon sportif. On la réserve le plus souvent à de modestes équipes et à des joueurs que l'on n'aurait guère imaginés à un tel niveau. Devant un écran ou près d'un terrain, le fait de découvrir un sportif se surpasser impressionne. Transcendé, il accomplit là une prouesse. Peut-être sera-t-elle sans lendemains, mais elle a en tout cas le mérite d'être exceptionnelle.
Paco Ureña, 32 ans, n'évolue dans aucun sport homologué. Il est matador de toros, et réalise en 2015 sa plus belle saison. Deux oreilles face à des toros d'Escolar Gil à Pamplona, et deux autres face à des Victorino à Bilbao, ce n'est pas rien.
De l'anonymat de l'escalafón, Paco Ureña en est sorti assez récemment, il y a deux ans tout au plus. En France, on l'avait déjà vu de façon épisodique. Céret 2011, Vic 2013, entre autres. Du courage, mais aussi l'image d'un torero besogneux, voire maladroit, qui aura beaucoup de difficultés pour percer à l'avenir.

Mais Paco Ureña a persévéré. Comble de malchance pourtant, le 9 mai dernier à Madrid, il tombe sur "Agitador" de Fuente Ymbro. Un toro tout blanc, qui permet d'envisager le triomphe, et pour lequel une partie du public demandera un tour de piste à la fin du combat.
Paco Ureña rate le coche, en se disant peut-être que le grand soir, c'était celui-là, et qu'il est désormais trop tard. Comme un sort scellé. Se retrouver face à un tel toro à Las Ventas, convenez que ce n'est pas tous les jours.
Bien après la San Isidro, Ureña a de nouveau été annoncé à Madrid, le 4 octobre. C'est la feria de Otoño, une feria de fin saison à l'heure où normalement, tout est déjà établi : triomphateurs, ceux qui reviendront, ceux que l'on sollicitera moins. Mais l'on n'y attend pas, en général, de grandes révélations.

Le 4 octobre, il y a une corrida d'Adolfo Martín pour Rafaelillo, Fernando Robleño et Paco Ureña. Une corrida très sérieuse, encastée, exigeante, dure, et dont l'issue montrera que même dans l'arène la plus importante, les trophées ne font pas tout. Un mauvais usage de l'épée n'est pas forcément rédhibitoire. Si l'impact laissé est vraiment puissant, une forme d'indulgence pourra exister. Car ce soir, il n'y aura pas d'oreilles ou de Grande porte.
A Madrid, la Grande porte s'est souvent fermée à des toreros qui pouvaient largement y prétendre, tandis que d'autres, moins maudits, plus réalistes et plus opportunistes avec l'épée, sont parvenus à l'ouvrir. Paco Ureña n'a pour le moment aucune Grande porte madrilène à son actif. Seul l'avenir pourra en faire autrement.
Face à "Murciano", le sixième toro d'Adolfo Martín, Paco Ureña montre que c'est bien plus qu'un jeu. Les différents accrochages qu'il a à subir sont là pour le rappeler. Extrêmement courageux et décidé, il semble oublier toutes les années de galère, et prend la muleta de la main gauche. Il en faut peu : trois naturelles de face, et une passe de poitrine. A la fin de cette série, Paco Ureña réalise que le grand soir, c'est bien celui-là.

Florent

(Image de Juan Pelegrín : Paco Ureña, le 4 octobre à Madrid)